ACTUALITÉ SOURCE : Eolien en mer – Ministères Aménagement du territoire Transition écologique
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! L’éolien en mer, cette nouvelle idole des ministères, ce veau d’or des temps modernes, ce simulacre de rédemption écologique qui sent la sueur des cabinets ministériels et l’encre des contrats juteux ! On nous vend du vent – au sens propre comme au figuré – avec des sourires de commerciaux en costard trois-pièces, ces apôtres du développement durable qui ont remplacé la croix par le bilan carbone. Mais derrière les discours lénifiants et les images de turbines dansant sur l’horizon comme des derviches tourneurs sous acide, se cache une vérité bien plus sordide, une vérité qui pue le compromis, la compromission, et cette odeur âcre de l’humanité se vautrant dans ses propres excréments technologiques.
D’abord, observons le théâtre des opérations. Les ministères de l’Aménagement du territoire et de la Transition écologique, ces deux-là, se tiennent par la main comme des amants maudits, unis dans une valse macabre où l’on feint d’oublier que l’aménagement du territoire, depuis des siècles, n’a jamais été qu’un euphémisme pour la spoliation, la bétonisation, et la mise en coupe réglée de la nature au profit d’une élite qui se gave. La transition écologique, quant à elle, est devenue le nouveau mantra, le nouveau cache-sexe d’un capitalisme qui, sentant le vent tourner – encore lui –, se pare des oripeaux verts pour mieux continuer son œuvre de prédation. Comme le disait ce vieux renard de La Boétie : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Et nous voilà, à genoux devant ces éoliennes géantes, symboles d’une liberté énergétique qui n’est qu’une autre forme de servitude, une servitude volontaire, en plus, ce qui est le comble de l’abjection.
Mais plongeons plus profond, dans les eaux troubles de l’histoire des idées, là où les concepts se débattent comme des poissons hors de l’eau, asphyxiés par l’air vicié de nos certitudes. L’éolien en mer, c’est le triomphe de la pensée technicienne, cette religion moderne qui croit dur comme fer que la solution à nos problèmes réside toujours dans une nouvelle machine, un nouveau gadget, une nouvelle prothèse pour combler le vide laissé par notre incapacité à vivre autrement. Heidegger, dans sa clairvoyance désespérée, avait déjà pressenti cette dérive : « La technique n’est pas un moyen, elle est un mode de dévoilement. » Et quel dévoilement, grands dieux ! Celui d’une humanité qui, incapable de se réconcilier avec la finitude, avec la limite, avec le sacré même, se jette à corps perdu dans la démesure, érigeant des cathédrales d’acier au milieu des flots comme pour mieux narguer les dieux anciens, ceux qui, eux, savaient encore ce que signifiait le respect.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une nouvelle forme d’hubris, d’une démesure qui prend les traits d’une fausse humilité. On nous dit : « Regardez, nous faisons quelque chose pour la planète ! » Mais ce quelque chose n’est qu’un cautère sur une jambe de bois, une rustine sur un pneu crevé, une tentative désespérée de sauver les meubles d’un système qui, par essence, est insoutenable. L’éolien en mer, c’est la preuve que nous avons renoncé à changer nos modes de vie, à repenser notre rapport au monde. Nous préférons construire des monstres mécaniques au large de nos côtes plutôt que de remettre en cause notre soif inextinguible de consommation, notre addiction à la croissance, notre foi aveugle dans le progrès. Comme le disait Günther Anders, ce philosophe maudit : « Nous sommes des apprentis sorciers qui, ayant perdu le mode d’emploi, continuent de jouer avec des forces qu’ils ne maîtrisent plus. » Et ces éoliennes, ces géantes aux bras tendus vers le ciel, ne sont que les nouveaux jouets d’une humanité en pleine crise de narcissisme, incapable de voir que la solution ne réside pas dans plus de technologie, mais dans moins d’arrogance.
Et puis, il y a cette question lancinante : qui profite vraiment de cette mascarade ? Les mêmes, toujours les mêmes. Les grands groupes énergétiques, ces ogres insatiables qui, sous couvert de transition écologique, continuent de pressurer les populations, de siphonner les deniers publics, de corrompre les politiques. L’éolien en mer, c’est le nouveau terrain de jeu des multinationales, un eldorado où l’on peut à la fois se donner des airs de sauveur de la planète et engranger des profits colossaux. Comme le disait ce vieux cynique de Diogène : « Les hommes se pressent aux portes des temples, mais c’est pour mieux voler les offrandes. » Aujourd’hui, les temples s’appellent « transition écologique », et les offrandes, ce sont nos impôts, notre soumission, notre consentement à un monde où l’on nous vend du rêve vert tout en continuant à nous voler notre avenir.
Mais le plus tragique, dans cette affaire, c’est peut-être la complicité passive des masses, cette résignation molle qui fait que l’on accepte tout, pourvu que l’on puisse continuer à consommer, à voyager, à s’abrutir devant des écrans. On nous parle de « résistance », de « lutte contre le réchauffement climatique », mais où est la résistance quand on accepte sans broncher que des hectares de fonds marins soient saccagés pour installer ces moulins à vent géants ? Où est la résistance quand on laisse des industriels sans scrupules s’emparer de nos côtes, de nos paysages, de notre patrimoine commun ? La résistance, aujourd’hui, ne consiste pas à planter des arbres ou à trier ses déchets – ces gestes dérisoires qui ne sont que des alibis pour mieux continuer à dormir. Non, la résistance, c’est refuser en bloc ce système, c’est dire non à cette logique mortifère qui veut que l’on remplace une énergie sale par une énergie prétendument propre, sans jamais remettre en cause le modèle lui-même. Comme le disait Camus : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » Et nous, que donnons-nous au présent ? Des miettes, des illusions, des éoliennes en mer qui ne sont que le symptôme d’une civilisation en phase terminale.
Et puis, il y a cette dimension presque métaphysique, cette question qui hante les nuits des penseurs les plus lucides : et si l’éolien en mer n’était qu’une nouvelle forme de colonisation, une colonisation non plus des terres, mais des éléments, des vents, des marées ? Une colonisation qui, comme toutes les autres, se pare des atours de la civilisation pour mieux masquer sa brutalité. Les Grecs anciens avaient un mot pour cela : *hybris*, cette démesure qui pousse les hommes à défier les dieux, à vouloir s’approprier ce qui ne leur appartient pas. Aujourd’hui, l’*hybris* prend la forme de ces turbines géantes, plantées comme des drapeaux sur l’océan, comme pour signifier : « Ceci est à nous, nous en faisons ce que nous voulons. » Mais l’océan, lui, se moque bien de nos prétentions. Il continue de rouler ses vagues, indifférent à nos machines, à nos lois, à nos contrats. Comme le disait Héraclite : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Et nous, nous croyons pouvoir domestiquer le vent, comme si le vent pouvait être autre chose qu’une force sauvage, libre, insaisissable.
Enfin, il y a cette question, la plus terrible de toutes : et si l’éolien en mer n’était qu’un leurre, une diversion pour nous empêcher de voir l’essentiel ? Une manière de nous faire croire que nous agissons, alors que nous ne faisons que nous agiter, comme des pantins désarticulés dans un théâtre d’ombres. Car le vrai problème n’est pas énergétique, il est spirituel. Nous avons perdu le sens du sacré, le respect de la nature, la conscience de notre place dans l’univers. Nous avons remplacé la sagesse par la technique, la contemplation par la consommation, la communion avec le monde par sa domination. Et ces éoliennes, ces cathédrales du XXIe siècle, ne sont que les symboles de cette chute, de cette perte irrémédiable. Comme le disait Simone Weil : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. » Mais où est l’attention, aujourd’hui, quand nous préférons nous en remettre à des machines plutôt qu’à notre propre capacité à vivre en harmonie avec le monde ?
Analogie finale : Imaginez un homme, perdu dans le désert, assoiffé, à bout de forces. Il aperçoit au loin une oasis, et se met à courir, le cœur battant, l’espoir renaissant. Mais en s’approchant, il découvre que l’oasis n’est qu’un mirage, une illusion créée par le soleil et le sable, un leurre cruel qui le pousse à avancer encore, toujours plus loin, toujours plus désespérément. L’éolien en mer, c’est cette oasis dans le désert de notre désespoir écologique. Nous courons vers elle, persuadés qu’elle nous sauvera, qu’elle étanchera notre soif de rédemption. Mais en réalité, elle n’est qu’un miroir aux alouettes, une chimère qui nous empêche de voir que la seule vraie solution réside en nous-mêmes, dans notre capacité à changer, à nous transformer, à renoncer à cette folie qui nous pousse à vouloir dominer la nature plutôt que de vivre en elle. Et comme l’homme du désert, nous continuons de courir, aveuglés par l’illusion, jusqu’à ce que nos forces nous abandonnent, jusqu’à ce que le sable nous engloutisse, nous et nos rêves de turbines dansantes.