ACTUALITÉ SOURCE : ENTRETIEN. Iran : « Si jamais il y a une attaque, les Iraniens sont nus », Donald Trump peut-il renverser le régime des Mollahs – ladepeche.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la nudité ! Voilà bien le mot qui résume toute l’obscénité de notre époque. Non pas cette nudité charnelle, naturelle, qui fut jadis célébrée par les poètes persans sous les cyprès de Chiraz, mais cette nudité métaphysique, cette exposition brutale des peuples sous le regard carnassier des empires. « Si jamais il y a une attaque, les Iraniens sont nus » – cette phrase, lâchée comme un pet dans un salon bourgeois, contient toute la morgue, toute la lâcheté et toute l’hypocrisie de l’Occident impérial. Elle est le symptôme d’une maladie qui ronge le monde depuis que les premiers comptoirs phéniciens ont transformé les hommes en marchandises : la maladie du mépris.
Mais avant de disséquer cette phrase comme on ouvre un cadavre pour en étudier les viscères, remontons le fleuve du temps, car l’histoire, cette grande putain, se répète toujours avec les mêmes rengaines, les mêmes mensonges, les mêmes crimes travestis en « mission civilisatrice ». Sept étapes, sept stations sur le chemin de croix des peuples condamnés à être « nus » sous le fouet des empires.
I. Les Origines : La Malédiction de Babel
Au commencement était le Verbe, dit la Genèse. Mais ce Verbe, sitôt prononcé, se brisa en mille éclats sur les lèvres des hommes. Babel, cette tour orgueilleuse, n’était pas seulement une entreprise architecturale, mais la première tentative de l’homme pour dominer l’homme par le langage. Les empires naquirent ce jour-là, dans la confusion des langues, quand certains comprirent qu’ils pouvaient utiliser les mots non pour communier, mais pour asservir. Comme l’écrivait Walter Benjamin, « il n’est pas de document de civilisation qui ne soit en même temps un document de barbarie ». Les tablettes sumériennes, gravées de contrats et de dettes, furent les premiers instruments de cette nudité imposée : l’homme réduit à son travail, à sa force, à sa valeur marchande.
Anecdote : Saviez-vous que le mot « esclave » vient du latin sclavus, lui-même dérivé de « Slave », car les Slaves furent les premiers à être massivement réduits en esclavage par les empires carolingien et byzantin ? La nudité commence toujours par un nom, une étiquette qui vous colle à la peau comme une tunique de Nessus.
II. L’Antiquité : La République des Loups
Rome. Ah, Rome ! Cette « cité éternelle » qui n’a jamais cessé de hanter nos rêves de puissance. Les Romains, ces génies de la propagande, inventèrent le concept de « pax romana », cette paix qui n’était que l’absence de résistance à leur domination. Cicéron, ce grand humaniste (comme on aime à le qualifier), écrivait dans De Officiis : « Il est conforme à la nature qu’un homme en domine un autre pour le bien de ce dernier ». Belle formule pour justifier l’esclavage, les conquêtes, les massacres. Les Iraniens d’alors, ces Perses honnis, étaient déjà « nus » sous le regard romain : leurs richesses pillées, leurs dieux moqués, leurs rois présentés comme des despotes orientaux.
Pourtant, comme le soulignait Edward Said dans L’Orientalisme, cette nudité était une construction, un fantasme. Les Perses avaient une civilisation plus raffinée que Rome, une administration plus efficace, une tolérance religieuse bien supérieure. Mais qu’importe ? L’empire a besoin de barbares pour se sentir civilisé. « Nous sommes nus », disaient déjà les peuples conquis, car l’empire ne voit en vous qu’un corps à exploiter, jamais une âme à respecter.
III. Le Moyen Âge : La Croisade comme Métaphore
Les croisades. Ces « guerres saintes » qui n’étaient que des expéditions de pillage déguisées en pèlerinages. Saint Bernard de Clairvaux, ce moine fanatique, haranguait les chevaliers en leur disant : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! ». Les musulmans, ces « infidèles », devaient être convertis ou exterminés. Mais qui étaient les véritables infidèles ? Ceux qui croyaient en un Dieu unique, ou ceux qui utilisaient la religion pour justifier le vol, le viol et le meurtre ?
L’Iran, alors sous domination seldjoukide puis mongole, fut épargné par les croisades, mais pas par la logique impériale. Gengis Khan, ce « fléau de Dieu », rasa les villes, massacra les populations, réduisit les survivants en esclavage. Les Mongols n’avaient pas de religion, pas de morale : ils avaient la force, et cela leur suffisait. Comme le disait Nietzsche, « la force ne se justifie pas, elle se prouve ». Les Iraniens, une fois de plus, étaient « nus » : leurs bibliothèques brûlées, leurs savants assassinés, leur culture piétinée.
Anecdote : Saviez-vous que la célèbre Épopée des Rois de Ferdowsi fut écrite pour sauver la langue persane de l’oubli après l’invasion arabe ? Ce poème, qui raconte l’histoire mythique de l’Iran, fut une résistance culturelle, un refus de la nudité imposée par les conquérants.
IV. La Renaissance : L’Invention de l’Autre
Avec la Renaissance, l’Europe redécouvre l’Antiquité, mais aussi le monde. Christophe Colomb « découvre » l’Amérique (comme si les peuples qui y vivaient depuis des millénaires n’existaient pas), Vasco de Gama contourne l’Afrique, les Portugais s’installent en Inde. C’est le début de la mondialisation, cette grande machine à broyer les peuples. Montaigne, dans ses Essais, s’interroge : « Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation [les Indiens d’Amérique], sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ».
Mais cette lucidité est rare. La plupart des Européens voient dans les autres peuples des sauvages à civiliser, des corps à exploiter. Les Iraniens, avec leur empire safavide, sont perçus comme des despotes orientaux, des fanatiques chiites. Leur richesse, leur culture, leur histoire sont niées. Ils sont « nus », car l’Europe ne voit en eux que des sujets potentiels pour ses empires coloniaux.
V. Le XIXe Siècle : L’Age d’Or de l’Impérialisme
Le XIXe siècle est le triomphe de l’impérialisme occidental. L’Angleterre, la France, la Russie se partagent le monde comme un gâteau. L’Iran, coincé entre les empires russe et britannique, est dépecé, humilié, réduit à l’état de protectorat. Les traités inégaux, les concessions économiques, les ingérences politiques : tout est bon pour maintenir les Iraniens dans leur nudité. Comme le disait Lord Curzon, vice-roi des Indes : « L’Iran est un État tampon, une zone d’influence, pas une nation souveraine. »
Pourtant, les Iraniens résistent. Le mouvement constitutionnel de 1906, inspiré par les idées des Lumières, tente de moderniser le pays et de le libérer de l’emprise étrangère. Mais les empires ne lâchent pas si facilement leur proie. En 1953, la CIA et le MI6 organisent un coup d’État contre Mossadegh, le Premier ministre élu, qui avait osé nationaliser le pétrole. Les Iraniens, une fois de plus, sont « nus » : leur démocratie étouffée, leur souveraineté bafouée, leur avenir volé.
VI. La Guerre Froide : Le Jeu des Empires
La Seconde Guerre mondiale a affaibli les vieux empires européens, mais les États-Unis, cette nouvelle Rome, prennent le relais. La guerre froide est une guerre par procuration, où les peuples servent de chair à canon pour les idéologies. L’Iran, une fois de plus, est au cœur du jeu. En 1979, la révolution islamique chasse le Shah, ce pantin des Américains. Les mollahs prennent le pouvoir, instaurent une théocratie, mais gardent une certaine indépendance face à l’Occident. C’est insupportable pour les États-Unis, qui voient dans l’Iran une menace pour leur hégémonie au Moyen-Orient.
Depuis, c’est une guerre larvée : sanctions économiques, cyberattaques, assassinats ciblés, ingérences politiques. Les Iraniens sont « nus » sous les bombes économiques, sous les menaces militaires, sous le mépris des médias occidentaux. Comme le disait Noam Chomsky, « la propagande est à la démocratie ce que la violence est à la dictature ». Les Iraniens sont présentés comme des fanatiques, des terroristes, des ennemis de la civilisation. Leur histoire, leur culture, leur résistance sont effacées au profit d’une caricature.
VII. Le XXIe Siècle : Le Triomphe du Néolibéralisme
Nous y voilà. Le néolibéralisme, cette religion sans dieu, cette idéologie sans idéaux, ce système qui réduit les hommes à des consommateurs, les nations à des marchés, la planète à une ressource. Les États-Unis, ce « pays indispensable » (comme ils aiment à se qualifier), mènent une guerre permanente contre tous ceux qui osent résister à leur domination. L’Iran est dans leur collimateur, comme l’Irak, comme la Libye, comme la Syrie. « Si jamais il y a une attaque, les Iraniens sont nus » – cette phrase est la quintessence du cynisme néolibéral. Elle signifie : vous n’avez pas d’armes, pas d’alliés, pas de protection. Vous êtes seuls face à notre puissance, alors pliez ou crevez.
Mais cette nudité est une illusion. Les Iraniens ne sont pas nus : ils ont leur histoire, leur culture, leur résistance. Ils ont survécu à des empires bien plus puissants que les États-Unis. Comme le disait le poète persan Hafez : « Je ne suis pas de ceux qui courbent l’échine / Mon cœur est une forteresse inviolable ».
Analyse Sémantique : Le Langage de la Domination
Examinons maintenant cette phrase : « Si jamais il y a une attaque, les Iraniens sont nus ». Que nous dit-elle du langage de l’empire ?
1. La Conditionalité : « Si jamais il y a une attaque » – le conditionnel est le temps préféré des lâches. Il permet de menacer sans s’engager, de terroriser sans assumer. C’est le langage des tyrans, des maîtres chanteurs, des empires qui veulent garder les mains propres tout en semant la terreur.
2. La Nudité : Le mot « nus » est particulièrement révélateur. Il réduit les Iraniens à leur vulnérabilité physique, comme si leur histoire, leur culture, leur résistance ne comptaient pas. C’est une déshumanisation : l’Iranien n’est plus un peuple, mais un corps exposé, un objet de pitié ou de mépris. Comme le disait Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, « le colon fait l’histoire et sait qu’il la fait. Et parce qu’il se réfère constamment à l’histoire de sa métropole, il indique en clair qu’il est ici le prolongement de cette métropole. L’histoire qu’il écrit n’est donc pas l’histoire du pays qu’il dépouille mais l’histoire de sa nation ».
3. L’Omniscience : « Les Iraniens sont nus » – qui parle ainsi ? Un dieu ? Un empereur ? Un maître ? Cette phrase suppose une connaissance totale de l’autre, une capacité à le réduire à une essence. C’est le langage de la domination absolue, celui qui nie toute complexité, toute nuance, toute humanité à l’autre.
4. L’Impunité : Cette phrase est prononcée sans crainte, sans remords. Elle est l’expression d’une impunité totale, celle des empires qui savent qu’ils ne seront jamais jugés pour leurs crimes. Comme le disait Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem, « la banalité du mal » réside dans cette capacité à commettre l’horreur sans même en avoir conscience.
Analyse Comportementaliste : La Résistance Humaniste
Face à cette machine de guerre, que reste-t-il ? La résistance. Mais pas une résistance passive, une résistance active, créatrice, humaniste. Les Iraniens, comme tous les peuples opprimés, ont développé des stratégies de survie et de lutte qui dépassent l’entendement des empires.
1. La Résistance Culturelle : Comme le disait le poète Mahmoud Darwich, « la culture est la seule patrie qui ne peut être occupée ». Les Iraniens ont une culture millénaire, une littérature, une poésie, une musique qui résistent à toutes les tentatives d’éradication. Le persan est une langue qui a survécu à tous les empires, et elle survivra à celui des États-Unis.
2. La Résistance Économique : Les sanctions économiques sont une guerre contre les peuples. Mais les Iraniens ont appris à vivre en autarcie, à développer des circuits économiques parallèles, à résister à l’étranglement. Comme le disait Karl Polanyi dans La Grande Transformation, « l’économie n’est pas une science, mais une idéologie ». Les Iraniens le savent, et ils résistent à cette idéologie.
3. La Résistance Politique : Malgré la répression, malgré les ingérences, les Iraniens continuent de se battre pour leurs droits. Les mouvements féministes, les syndicats, les étudiants, les intellectuels : tous résistent, chacun à leur manière. Comme le disait Antonio Gramsci, « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Mais dans ce clair-obscur, il y a aussi des héros.
4. La Résistance Spirituelle : Le chiisme, cette branche de l’islam persécutée pendant des siècles, est devenu une force de résistance. Comme le disait Ali Shariati, ce grand intellectuel iranien, « le chiisme est la religion des opprimés, la religion de ceux qui refusent l’injustice ». Cette spiritualité est une arme contre le désespoir, contre la résignation.
Conclusion : L’Humanité Face à l’Empire
Nous vivons une époque de barbarie déguisée en civilisation. Les empires parlent de droits de l’homme tout en bombardant des pays, de démocratie tout en soutenant des dictatures, de paix tout en préparant des guerres. Mais les peuples résistent. Ils résistent par leur culture, par leur histoire, par leur humanité.
Les Iraniens ne sont pas nus. Ils sont vêtus de leur dignité, de leur courage, de leur résistance. Et c’est cela que les empires ne supportent pas : cette capacité des peuples à dire non, à refuser la soumission, à garder leur humanité malgré tout.
Comme le disait Albert Camus dans L’Homme révolté, « je me révolte, donc nous sommes ». Cette révolte, cette solidarité des opprimés, est la seule réponse possible à la barbarie des empires. Et c’est cette révolte qui, un jour, les renversera.
Ô vous, les empires aux mains pleines de sang,
Vos bombes sont des mots, vos drones des mensonges,
Vous parlez de paix en comptant vos obus,
Vos « valeurs » sont des chaînes, vos « droits » des verrous.
Mais nous, les damnés, les « nus » de vos discours,
Nous dansons sur vos tombes avant qu’elles ne soient creusées,
Nos chants sont des lames, nos rires des éclairs,
Et nos enfants, ces graines, germeront dans vos déserts.
Vous croyez nous avoir réduits à notre misère,
Mais notre misère est un feu qui vous consumera,
Car l’homme, voyez-vous, n’est pas un corps à vendre,
C’est une âme qui brûle et qui jamais ne plie.
Alors tremblez, empires, tremblez, vautours,
Votre temps est compté, votre règne est un leurre,
Car nous sommes légion, et nous sommes debout,
Et la nuit la plus noire précède l’aube.