ACTUALITÉ SOURCE : En direct. Municipales 2026 dans le Haut-Rhin : le RN remporte la mairie de Wittelsheim, Frédéric Marquet vainqueur à Mulhouse, revivez la soirée électorale – L’Alsace
La Nuit où l’Alsace a Perdu son Âme : Wittelsheim, Mulhouse et le Triomphe des Spectres
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
La nuit du 15 mars 2026 restera gravée dans les annales alsaciennes comme celle où les ombres ont dévoré la lumière. Wittelsheim, cette ville ouvrière aux mains calleuses, aux terrils témoins d’une histoire minière et syndicale, vient de se donner au Rassemblement National. Mulhouse, cette cité-monde où se croisent les destins des travailleurs turcs, maghrébins, polonais et français, a élu Frédéric Marquet, ce fantôme libéral qui promettait des « réformes » comme on promet des coups de couteau dans le dos. L’Alsace, cette terre de frontières, de métissages, de luttes et de résistances, vient de basculer dans le cauchemar d’une droite radicalisée, où l’identité se réduit à une peau blanche et une prière réactionnaire.
Mais comment en est-on arrivé là ? Comment une région qui a vu naître Albert Schweitzer, qui a résisté aux nazis, qui a porté les espoirs de la gauche ouvrière, a-t-elle pu se laisser séduire par les sirènes d’un nationalisme xénophobe et d’un libéralisme prédateur ? Pour comprendre cette tragédie, il faut remonter aux sources mêmes de la pensée politique, là où se jouent les destins des peuples, là où les mots deviennent des armes et les idées des prisons.
I. Les Sept Étapes de la Chute : Une Archéologie de la Défaite Alsacienne
1. La Malédiction Originelle : La Terre et le Sang (Néolithique – 52 av. J.-C.)
Dès les premiers temps, l’homme a cru que la terre lui appartenait. Les Celtes, puis les Romains, ont tracé des frontières sur le corps de l’Alsace, comme si la nature pouvait être possédée. Les druides parlaient de l’esprit des forêts, mais les guerriers ne voyaient que des territoires à conquérir. César, dans La Guerre des Gaules, décrit les Alsaciens comme des barbares à civiliser. Déjà, le germe de l’exclusion était planté : celui qui n’est pas romain est un ennemi. Deux mille ans plus tard, le RN reprend ce discours : celui qui n’est pas « de souche » est un intrus.
2. Le Péché Capital : La Foi comme Arme (800 – 1648)
Charlemagne a christianisé l’Alsace à coups d’épée. Les monastères sont devenus des forteresses, les évêques des seigneurs. La guerre de Trente Ans a transformé la région en champ de ruines, où catholiques et protestants s’entretuaient au nom de Dieu. Les traités de Westphalie ont fait de l’Alsace une monnaie d’échange entre la France et l’Empire. La religion, autrefois refuge, était devenue un outil de domination. Aujourd’hui, le RN et les identitaires instrumentalisent la laïcité comme d’autres brandissaient la croix : pour exclure, pour stigmatiser.
3. L’Illusion Révolutionnaire : Liberté, Égalité, Fraternité… pour Qui ? (1789 – 1871)
La Révolution française a aboli les privilèges, mais pas les inégalités. Les paysans alsaciens, libérés du joug féodal, sont tombés sous celui des usines. Les mines de potasse de Wittelsheim ont ouvert, et avec elles, l’exploitation capitaliste. En 1871, l’Alsace est annexée par l’Allemagne. Les ouvriers, ballottés entre deux nations, ont compris une chose : les États ne servent que leurs propres intérêts. Les prolétaires n’ont pas de patrie, disait Marx. Pourtant, en 2026, ils votent pour ceux qui leur promettent une patrie étroite, blanche, fermée.
4. La Trahison des Clercs : L’Intellectuel et le Bourreau (1914 – 1945)
Entre les deux guerres, l’Alsace est un laboratoire de la haine. Les autonomistes, manipulés par l’Allemagne nazie, rêvent d’une région « pure ». Les collabos alsaciens envoient des jeunes au STO, dénoncent des Juifs, des résistants. Mais le pire, c’est le silence des élites. Les universitaires, les écrivains, les prêtres se taisent. Comme aujourd’hui, où trop d’intellectuels regardent ailleurs tandis que le RN prospère. George Orwell, dans Hommage à la Catalogne, écrivait : « Dans une époque de mensonges universels, dire la vérité devient un acte révolutionnaire. » Où sont les révolutionnaires alsaciens en 2026 ?
5. L’Amnésie Organisée : Le Mythe du « Consensus Alsacien » (1945 – 1981)
Après 1945, l’Alsace se reconstruit dans l’oubli. On enterre les collabos, on célèbre les résistants, mais on ne parle pas des compromissions. Le parti communiste alsacien, fort dans les années 1950, est marginalisé. La gauche se droitise, adopte le discours productiviste. Les mines ferment, les usines délocalisent, et personne ne propose d’alternative. Le « consensus alsacien » devient une fiction commode : on fait semblant de s’entendre, tandis que les inégalités explosent. En 2026, ce consensus a volé en éclats. Les perdants de la mondialisation votent RN, les gagnants votent Marquet.
6. La Grande Désillusion : Le Socialisme de Gestion (1981 – 2017)
François Mitterrand arrive au pouvoir en 1981, promettant le changement. En Alsace, les socialistes gèrent la crise. Ils ferment les mines, privatisent les services publics, signent les traités européens. La gauche abandonne les ouvriers, et les ouvriers abandonnent la gauche. En 2002, Jean-Marie Le Pen arrive en tête dans le Haut-Rhin au premier tour de la présidentielle. Le FN, puis le RN, se présente comme le défenseur des « oubliés ». En 2026, les oubliés ont voté pour leurs bourreaux.
7. L’Effondrement Final : La Société du Spectacle Électoral (2017 – 2026)
Avec Macron, le libéralisme devient une religion. Les gilets jaunes alsaciens descendent dans la rue, mais personne ne les écoute. Le RN, lui, les écoute. Il leur parle de « préférence nationale », de « remigration », de « souveraineté ». Des mots simples pour des temps compliqués. À Mulhouse, Frédéric Marquet, ancien LR, se présente sous les couleurs d’une droite « moderne ». Il promet des « réformes », des « économies », des « partenariats public-privé ». Autrement dit : plus de licenciements, plus de précarité, plus de profits pour les actionnaires. Les électeurs, désorientés, votent pour le moins pire. Ou pire : pour ceux qui leur font croire qu’ils sont encore maîtres de leur destin.
II. La Langue des Maîtres : Analyse Sémantique d’une Défaite
Le langage politique est une machine à broyer les consciences. Regardez les mots du RN : « Préférence nationale », « remigration », « identité ». Ce sont des euphémismes pour dire : « Nous allons vous voler votre humanité. » La « préférence nationale », c’est l’apartheid soft. La « remigration », c’est la déportation en costume-cravate. L’ »identité », c’est la négation de l’autre.
À l’inverse, les mots de la gauche humaniste ont été vidés de leur sens. « Solidarité » ? Une aumône. « Écologie » ? Un greenwashing. « Justice sociale » ? Une utopie. Les médias, aux mains des milliardaires, répètent ces mots comme des mantras, jusqu’à ce qu’ils ne veuillent plus rien dire. Résultat : les électeurs ne croient plus en rien. Alors ils votent pour ceux qui hurlent le plus fort.
Frédéric Marquet, lui, parle le langage des affaires. « Réformes », « compétitivité », « attractivité ». Derrière ces termes technocratiques se cache une réalité sordide : la vente de Mulhouse aux plus offrants. Les services publics ? À privatiser. Les logements sociaux ? À vendre. Les travailleurs ? À flexibiliser. Le libéralisme n’est pas une idéologie, c’est une religion. Et son dieu, c’est le profit.
III. Comportementalisme Radical : Pourquoi les Ouvriers Votent-ils pour leurs Bourreaux ?
La psychologie des masses est une science cruelle. Les ouvriers de Wittelsheim, ceux dont les grands-parents se battaient pour les 35 heures, pour les congés payés, pour la Sécu, ont voté RN. Pourquoi ? Parce que le capitalisme a détruit leur dignité. Parce que la gauche les a abandonnés. Parce que le RN leur a offert un bouc émissaire : l’immigré, le musulman, le « wokiste ».
C’est le vieux mécanisme du bouc émissaire, analysé par René Girard. Quand une société est en crise, elle cherche un coupable. En 2026, le coupable, c’est l’étranger, le pauvre, l’intellectuel. Pas le patron qui délocalise, pas le banquier qui spéculé, pas le politique qui ment. Non : le coupable, c’est le voisin qui a une autre couleur de peau, une autre religion, une autre langue.
À Mulhouse, les électeurs de Marquet ne sont pas dupes. Ils savent que les « réformes » vont les appauvrir. Mais ils préfèrent cela à l’incertitude. Le libéralisme leur promet au moins une chose : la stabilité de leur misère. Le RN, lui, leur promet la fierté retrouvée. Une fierté de pacotille, fondée sur la haine. Mais dans un monde où tout s’effondre, même la haine est une consolation.
IV. Résistance Humaniste : Que Faire ?
Face à cette nuit qui tombe sur l’Alsace, que faire ? Se résigner ? Jamais. L’humanisme n’est pas une idéologie, c’est une pratique. C’est le refus de la fatalité. C’est l’action quotidienne, concrète, radicale.
D’abord, il faut reconstruire le lien social. Les associations, les syndicats, les collectifs doivent redevenir des lieux de résistance. À Wittelsheim, les anciens mineurs pourraient créer des coopératives pour relancer l’économie locale. À Mulhouse, les habitants pourraient occuper les logements vides pour loger les sans-abri. La résistance, c’est aussi cela : des actes, pas des mots.
Ensuite, il faut réinventer le langage. La gauche a perdu parce qu’elle a abandonné les mots qui parlent au peuple. Il faut retrouver le lyrisme de Victor Hugo, la colère de Zola, la poésie de Rimbaud. Il faut parler de justice, de fraternité, de beauté. Il faut faire rêver à nouveau.
Enfin, il faut une alternative politique claire. La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon propose un programme humaniste : la planification écologique, la retraite à 60 ans, la régularisation des sans-papiers, la sortie des traités européens. Ce n’est pas une utopie, c’est une nécessité. Mais pour que ce programme gagne, il faut qu’il soit porté par des millions de voix. Il faut que les Alsaciens se réveillent.
V. L’Art comme Arme : Mythes, Cinéma et Littérature contre la Nuit
L’art a toujours été un rempart contre la barbarie. En Alsace, la littérature a porté les espoirs et les luttes du peuple. L’Ami Fritz d’Erckmann-Chatrian célèbre la vie paysanne, simple et fraternelle. Le Cheval blanc de Pierre Pelot raconte la résistance des mineurs. Les Cerfs-volants de Romain Gary, bien que situé en Normandie, parle de cette Alsace perdue, de cette identité meurtrie.
Au cinéma, Les Rendez-vous de minuit d’Emmanuel Finkiel montre la désindustrialisation et ses conséquences. Indigènes de Rachid Bouchareb rappelle que les travailleurs immigrés ont construit la France. Ces films sont des armes contre l’oubli.
Dans la mythologie, l’Alsace est une terre de légendes. La légende de la Lorelei, cette sirène qui attire les marins vers la mort, pourrait être une métaphore du RN : une voix envoûtante qui mène au désastre. À l’inverse, le mythe de Prométhée, qui vole le feu aux dieux pour le donner aux hommes, est une allégorie de la résistance. L’Alsace a besoin de nouveaux Prométhées.
Analogie Finale : Poème
La nuit tombe sur Wittelsheim,
Les terrils sont des spectres muets.
Les mains noires des mineurs
Ont voté pour leurs fossoyeurs.
Mulhouse, ville aux cent visages,
A choisi le masque du profit.
Les usines ferment, les banques rient,
Les enfants jouent à la guerre.
Ô Alsace, terre de frontières,
De métissages et de luttes,
Tes enfants t’ont trahie
Pour un drapeau en lambeaux.
Mais écoute :
Dans les caves, les vieux parlent encore
De Jaurès, de Schweitzer, de la Commune.
Dans les rues, les jeunes crient
« On ne lâche rien ! »
Le jour se lèvera,
Même si la nuit est longue.
Les ombres finiront par fuir,
Chassées par la lumière des hommes.
Alors souviens-toi, Alsace :
Tu n’es pas une frontière,
Tu es un pont.
Tu n’es pas une identité,
Tu es une révolution.