Emma Lavigne, commissaire de l’exposition «Corps et âmes» : «Le corps résiste aux modes, aux courants de l’histoire de l’art» – Madame Figaro







Le Corps, ce Rebelle Éternel – Une Dissection par Le Penseur Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : Emma Lavigne, commissaire de l’exposition «Corps et âmes» : «Le corps résiste aux modes, aux courants de l’histoire de l’art» – Madame Figaro

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Le corps, ce vieux sac de tripes et d’os, ce théâtre de chair où se jouent depuis la nuit des temps les plus belles et les plus sordides tragédies humaines. Emma Lavigne, dans sa sagesse de commissaire d’exposition, nous rappelle une vérité aussi vieille que les grottes de Lascaux : le corps résiste. Il résiste aux modes, aux courants, aux dogmes, aux esthétiques éphémères qui passent comme des vents mauvais sur les steppes de l’histoire de l’art. Mais qu’est-ce que cela signifie, au juste, que ce corps résiste ? Est-ce une résistance héroïque, une rébellion silencieuse, ou simplement l’inertie têtue d’une matière qui refuse de se laisser domestiquer ? Plongeons, voulez-vous, dans les abysses de cette question, et voyons ce que les siècles, les philosophes, les artistes et les fous nous en disent.

I. Les Sept Étapes Cruciales du Corps dans l’Histoire Humaine : Une Odyssée de Chair et de Sang

1. Le Corps Préhistorique : L’Idole et la Bête (40 000 – 3 000 av. J.-C.)

Tout commence dans l’obscurité des cavernes, où l’homme, à peine sorti de l’animalité, trace sur les parois les premières silhouettes de corps. Les Vénus paléolithiques – ces statuettes aux hanches larges et aux seins tombants – ne sont pas de simples représentations. Elles sont des talismans, des prières en trois dimensions adressées à une nature indifférente. Comme le note l’historien d’art Georges Bataille dans Les Larmes d’Éros, ces corps sont déjà des objets de désir et de terreur, des symboles de fertilité autant que de mortalité. Le corps, ici, n’est pas encore un sujet : il est un territoire à conquérir, à vénérer, à craindre. Il résiste déjà, mais à quoi ? À l’oubli, peut-être. À l’idée que l’homme, ce roseau pensant, pourrait disparaître sans laisser de trace.

Anecdote : On raconte que les chasseurs de la préhistoire se couvraient de peaux d’animaux et dansaient autour du feu pour invoquer les esprits. Leurs corps, peints de rouge et de noir, devenaient des ponts entre le visible et l’invisible. Déjà, le corps était un langage.

2. Le Corps Antique : Le Temple et la Machine (3 000 av. J.-C. – 500 ap. J.-C.)

Avec les Grecs, le corps devient un idéal. Les statues de Praxitèle, de Phidias, ces athlètes de marbre aux muscles saillants, ne sont pas de simples représentations : ce sont des manifestes. Le corps, pour les Grecs, est le reflet de l’âme, et l’âme, pour eux, est une chose divine. « Mens sana in corpore sano », écrit Juvénal plus tard, mais les Grecs l’avaient compris bien avant : un corps sain est le socle d’une âme noble. Pourtant, ce corps idéalisé est aussi un corps discipliné, soumis aux lois de la cité. Les athlètes des Jeux Olympiques ne sont pas des individus : ce sont des symboles, des incarnations de la perfection collective. Le corps résiste, oui, mais il résiste dans les limites imposées par la polis.

Et puis, il y a le corps souffrant. Les tragédies d’Eschyle, de Sophocle, ces héros déchirés, ces corps suppliciés sur scène. Œdipe se crève les yeux, Prométhée est enchaîné à son rocher. Le corps, ici, est un champ de bataille où se jouent les conflits entre les dieux et les hommes. Comme le dit Nietzsche dans La Naissance de la tragédie, le corps grec est à la fois apollinien (ordonné, harmonieux) et dionysiaque (chaotique, ivre de souffrance). Il résiste, mais il saigne.

3. Le Corps Médiéval : La Prison et le Pèlerin (500 – 1400)

Le Moyen Âge arrive comme une nuit froide sur l’Europe. Le corps n’est plus un temple : c’est une prison. Saint Augustin, dans ses Confessions, écrit que la chair est une source de péché, un fardeau que l’âme doit porter. Les moines se flagellent, les ermites jeûnent jusqu’à l’épuisement, les femmes voilent leur chevelure comme on cache une honte. Le corps, ici, résiste, mais il résiste contre lui-même. Il est à la fois le bourreau et la victime.

Pourtant, dans cette obscurité, des lueurs. Les cathédrales gothiques, avec leurs vitraux et leurs sculptures, célèbrent le corps du Christ, ce corps supplicié qui devient le symbole de la rédemption. Et puis, il y a les pèlerins, ces foules qui marchent vers Saint-Jacques-de-Compostelle, leurs pieds en sang, leurs corps épuisés mais libres. Comme le note l’historien Jacques Le Goff, le corps médiéval est un corps en mouvement, un corps qui cherche, qui espère, qui résiste à l’immobilité du dogme.

Anecdote : On raconte que les moines copistes du Moyen Âge, pour rester éveillés pendant leurs longues heures de travail, se pinçaient les cuisses jusqu’au sang. Le corps, même dans sa résistance, était un outil de torture.

4. Le Corps Renaissance : La Machine et le Miracle (1400 – 1600)

La Renaissance arrive comme un soleil après la nuit. Léonard de Vinci dissèque des cadavres pour comprendre les mécanismes du corps humain. Michel-Ange sculpte le David, ce géant de marbre qui incarne la perfection anatomique. Le corps, ici, n’est plus une prison : c’est une machine merveilleuse, un chef-d’œuvre de la création divine. Comme l’écrit Vasari dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, l’artiste de la Renaissance cherche à capturer « la grâce et la beauté du corps humain ».

Mais attention : ce corps idéalisé est aussi un corps politique. Les princes de la Renaissance, comme les Médicis, utilisent l’art pour affirmer leur pouvoir. Les portraits de cour, ces corps parés de soie et de bijoux, sont des manifestes de domination. Le corps résiste, mais il résiste dans les limites imposées par le pouvoir. Comme le dit Machiavel dans Le Prince, « les hommes sont si simples et si soumis aux nécessités présentes qu’on les trompera toujours ». Le corps, même glorifié, reste un instrument.

5. Le Corps Moderne : La Révolte et la Marchandise (1600 – 1900)

Avec la modernité, le corps devient un champ de bataille. Descartes, dans son Discours de la méthode, sépare l’âme du corps : « Je pense, donc je suis ». Le corps n’est plus qu’une machine, un « automate » qui obéit à des lois mécaniques. Mais cette vision désincarnée est vite contestée. Les romantiques, comme Byron ou Delacroix, célèbrent le corps dans sa révolte, dans sa passion. Les révolutionnaires de 1789 dansent autour des guillotines, leurs corps libérés des chaînes de l’Ancien Régime.

Et puis, il y a le corps marchandisé. Avec la révolution industrielle, le corps devient une force de travail, une marchandise. Marx, dans Le Capital, décrit le prolétariat comme une « classe de corps exploités ». Les ouvriers des usines, les mineurs des charbonnages, leurs corps brisés par le labeur, deviennent les symboles d’un nouveau monde où l’homme n’est plus qu’un rouage. Le corps résiste, mais il résiste contre l’aliénation, contre l’idée qu’il n’est qu’un outil.

Anecdote : On raconte que les ouvriers du XIXe siècle, pour protester contre leurs conditions de travail, organisaient des « grèves de la faim ». Leurs corps, affamés et épuisés, devenaient des armes politiques.

6. Le Corps Contemporain : Le Spectacle et la Fragmentation (1900 – 2000)

Le XXe siècle arrive comme un coup de massue. Les guerres mondiales, les camps de concentration, les bombes atomiques : le corps est martyrisé, humilié, réduit à néant. Les artistes, de Picasso à Bacon, représentent cette fragmentation. Les corps de Bacon, tordus, hurlants, sont des cris de douleur jetés à la face du monde. Comme l’écrit Adorno dans Dialectique négative, « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Pourtant, les artistes continuent. Le corps résiste, même dans sa destruction.

Et puis, il y a le corps spectacle. Avec la société de consommation, le corps devient un objet de désir, une image à vendre. Les publicités, les films, les réseaux sociaux : partout, des corps parfaits, lissés, retouchés. Comme le note Guy Debord dans La Société du spectacle, « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Le corps résiste, mais il résiste contre l’idée qu’il n’est qu’une image.

7. Le Corps Numérique : L’Avatar et le Fantôme (2000 – Aujourd’hui)

Nous y voilà. Le corps, aujourd’hui, est à la fois partout et nulle part. Les avatars, les selfies, les filtres Instagram : le corps est devenu un flux d’images, une donnée parmi d’autres. Comme le dit le philosophe Byung-Chul Han dans Dans la nuée, « le corps numérique est un corps désincarné, un corps sans chair ». Pourtant, dans cette désincarnation, le corps résiste encore. Les mouvements #MeToo, les luttes pour les droits des transgenres, les manifestations contre les violences policières : partout, des corps se lèvent, se rassemblent, crient leur existence.

Le corps résiste, mais il résiste contre sa propre disparition. Contre l’idée qu’il n’est plus qu’un fantôme dans la machine.

II. Analyse Sémantique et du Langage : Le Corps comme Mots et Maux

Le langage, ce vieux complice de l’homme, a toujours eu du mal avec le corps. Les mots pour le décrire sont à la fois trop précis et trop flous. « Corps » vient du latin corpus, qui désigne à la fois le physique et le cadavre. Le corps est donc, dès l’origine, une chose vivante et morte, une présence et une absence. Comme le note Roland Barthes dans Le Degré zéro de l’écriture, « le corps est un texte, mais un texte illisible ».

Les métaphores du corps sont révélatrices. On parle de « corps social », de « corps politique », de « corps de métier ». Le corps est une métaphore de l’organisation, de la structure. Mais cette métaphore est toujours menacée par le chaos. Un corps malade, c’est une société en crise. Un corps brisé, c’est un État qui s’effondre. Comme l’écrit Foucault dans Surveiller et Punir, « le corps est le lieu où s’exerce le pouvoir ».

Et puis, il y a les mots pour les parties du corps. Les mots tabous, les mots poétiques, les mots médicaux. « Sein », « sexe », « ventre » : ces mots sont chargés d’histoire, de désir, de peur. Comme le dit Julia Kristeva dans Pouvoirs de l’horreur, « le corps est un abject, une chose qui dérange, qui fascine et qui répugne ». Les mots pour le décrire sont toujours à la limite du dicible.

Le corps résiste au langage, comme il résiste à tout. Il est ce qui ne peut être entièrement saisi, entièrement nommé. Il est le reste, l’excès, ce qui déborde toujours des mots.

III. Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : Le Corps comme Dernier Rempart

Le comportementalisme, cette science froide qui réduit l’homme à des stimuli et des réponses, a toujours eu du mal avec le corps. Pour Skinner, pour Watson, le corps n’est qu’une machine à réagir. Mais le corps, ce vieux rebelle, refuse de se laisser réduire à des équations. Il saigne, il jouit, il souffre, il rit, il pleure. Il est le lieu de l’imprévisible, de l’irrationnel, de ce qui échappe toujours aux grilles d’analyse.

Comme le note Merleau-Ponty dans Phénoménologie de la perception, « le corps n’est pas un objet, c’est une manière d’être au monde ». Le corps est ce qui nous ancre dans le réel, ce qui nous rappelle que nous sommes des êtres de chair et de sang, et non des esprits désincarnés. Il est le dernier rempart contre la déshumanisation.

Et c’est là que réside sa résistance. Dans un monde où tout est calculé, mesuré, optimisé, le corps est ce qui résiste à l’optimisation. Il est lent, il est fragile, il est imprévisible. Il est le grain de sable dans la machine. Comme l’écrit Albert Camus dans L’Homme révolté, « je me révolte, donc nous sommes ». Le corps, en se révoltant, affirme son existence. Il dit : « Je suis là, je suis vivant, et je refuse de disparaître. »

La résistance du corps est une résistance humaniste. Elle est un rappel que, malgré toutes les tentatives de domestication, de contrôle, de marchandisation, l’homme reste un être de chair et de désir. Un être qui souffre, qui aime, qui crée, qui détruit. Un être qui, malgré tout, persiste.

Alors oui, Emma Lavigne a raison : le corps résiste. Il résiste aux modes, aux courants, aux dogmes. Il résiste parce qu’il est le dernier bastion de l’humanité dans un monde qui cherche à tout rationaliser, à tout réduire à des données, à des algorithmes. Le corps est notre mémoire, notre révolte, notre espoir. Il est ce qui nous rappelle que, malgré tout, nous sommes encore vivants.

Le corps, ce vieux sac de nuit et de sueur,

Ce théâtre où la mort joue ses plus beaux rôles,

Résiste, oh oui, résiste à la froide horreur,

Aux modes qui passent comme des vents sans contrôle.

Il fut Vénus de pierre aux hanches de mystère,

David de marbre blanc sous le ciel florentin,

Moine flagellé, roi paré de lumière,

Ouvrier brisé, soldat sans lendemain.

On l’a disséqué, peint, vendu, humilié,

On l’a mis en cage, en vitrine, en écran,


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