ACTUALITÉ SOURCE : « Elles ne représentent que 6% des collections nationales » : l’enquête choc d’Anne Bourrassé sur l’invisibilisation des artistes femmes – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Six pour cent. Six misérables petits pour cent qui suintent comme une plaie purulente sur le flanc vermeil de notre prétendue civilisation. Six pour cent, ce chiffre n’est pas une statistique, c’est un aveu. Un aveu de faillite morale, de lâcheté intellectuelle, de cette misogynie institutionnelle qui gangrène les musées comme elle gangrène les académies, les salons, les manuels d’histoire de l’art depuis que l’homme a décidé que la beauté, la création, le génie étaient des attributs exclusivement masculins. Six pour cent, c’est le résidu visible d’un système conçu pour effacer, minimiser, ridiculiser la moitié de l’humanité dès qu’elle ose prendre un pinceau, un ciseau, une plume. Et ce système, mes amis, il ne date pas d’hier. Il est aussi vieux que la première caverne où un homme a dessiné un bison en écrasant du talon le dessin de sa compagne.
Anne Bourrassé, dans son enquête choc, ne fait que gratter une croûte déjà bien épaisse. Mais sous cette croûte, c’est toute la pourriture d’une histoire écrite par et pour les vainqueurs qui se révèle. Une histoire où les femmes artistes ne sont pas oubliées par accident, mais bien par calcul. Par cette lente et méthodique opération d’invisibilisation qui commence dès l’enfance, quand on offre des poupées aux petites filles et des chevalets aux petits garçons, et qui se poursuit jusqu’aux cimaises des plus grands musées, où les œuvres des femmes sont reléguées aux réserves, aux expositions temporaires, aux notes de bas de page.
Les Sept Étapes de l’Effacement : Une Archéologie de l’Oubli
1. La Préhistoire : Quand les femmes inventaient l’art (et que les hommes inventaient le patriarcat)
Les premières œuvres d’art connues, ces Vénus paléolithiques aux formes généreuses, sont attribuées sans hésitation aux mains des femmes. Et pour cause : qui d’autre qu’une femme aurait pu sculpter ces corps avec une telle connaissance intime ? Pourtant, dès que les sociétés se structurent, dès que l’agriculture apparaît, dès que les hommes comprennent qu’ils peuvent dominer la nature et, par extension, dominer les femmes, ces œuvres deviennent des « idoles », des objets de culte, des curiosités. Plus jamais on ne parlera de ces artistes comme de créatrices, mais comme de simples exécutantes d’un rituel. Platon, dans Le Banquet, ira jusqu’à dire que la beauté féminine est une « imitation dégradée » de la beauté masculine. Déjà, l’effacement commence.
2. L’Antiquité : Sappho brûlée, Praxitèle célébré
Sappho, la dixième muse, dont les poèmes enflammaient les cœurs et faisaient pâlir les dieux. Sappho, dont les œuvres furent brûlées, censurées, réduites en cendres par les Pères de l’Église qui ne supportaient pas qu’une femme écrive sur l’amour avec une telle liberté. Pendant ce temps, Praxitèle sculptait ses Aphrodites, ses Apollons, et entrait dans l’éternité. Les femmes artistes de l’Antiquité ? On en connaît quelques-unes : Timarete, Iaia de Cyzique, Aristarete. Des noms qui flottent comme des fantômes dans les marges des textes. Des noms que personne n’enseigne, que personne ne retient. Pourquoi ? Parce que l’art, dès l’origine, fut une affaire d’hommes. Une affaire de pouvoir.
3. Le Moyen Âge : Les enlumineuses et le silence des scriptoria
Dans les monastères, les femmes copistes et enlumineuses travaillaient dans l’ombre des moines. Leurs mains fines ornaient les manuscrits de motifs délicats, de lettrines dorées. Pourtant, leurs noms ne figurent sur aucun colophon. Elles étaient des « sœurs », des « religieuses », jamais des artistes. Hildegarde de Bingen, seule exception qui confirme la règle, dut sa survie à son statut de mystique, de visionnaire. Son art ? Une curiosité théologique, pas une œuvre. Pendant ce temps, les cathédrales s’élevaient, signées par des maîtres d’œuvre dont les noms résonnent encore : Villard de Honnecourt, Pierre de Montreuil. Les femmes ? Elles brodaient les chasubles, tissaient les tapisseries. Des travaux d’aiguille, pas de l’Art avec un grand A.
4. La Renaissance : Sofonisba Anguissola et le mythe du « talent exceptionnel »
Sofonisba Anguissola, Lavinia Fontana, Artemisia Gentileschi. Des noms qui émergent, enfin, dans la lumière crue de la Renaissance. Mais à quel prix ? Sofonisba fut une curiosité, une femme peintre admise à la cour d’Espagne parce que son talent était « exceptionnel ». Exceptionnel, le mot est lâché. Comme si le talent féminin était une anomalie, une déviation de la norme masculine. Artemisia Gentileschi, elle, dut survivre à un viol, à un procès humiliant, avant que ses toiles ne soient reconnues. Et encore : on parla plus de sa vie que de son art. Ses Judith décapitant Holopherne ? Une catharsis personnelle, pas une révolution picturale. Pendant ce temps, Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci entraient dans la légende. Leurs œuvres ? Des chefs-d’œuvre. Leurs vies ? Des épopées. Les femmes artistes de la Renaissance ? Des exceptions. Des curiosités. Des erreurs de la nature.
5. Le XIXe siècle : Rosa Bonheur et la cage dorée de l’animalier
Rosa Bonheur, la peintre des chevaux, des lions, des scènes rurales. Une femme qui osait porter des pantalons, fumer le cigare, vivre avec une autre femme. Une femme qui vendait ses toiles à prix d’or, qui était célébrée en Europe et aux États-Unis. Pourtant, son succès même fut une prison. On la cantonna à la peinture animalière, comme si une femme ne pouvait peindre que des bêtes, pas des hommes. Comme si son regard était incapable de saisir la complexité de l’âme humaine. Pendant ce temps, les impressionnistes révolutionnaient l’art, et les femmes ? Berthe Morisot, Mary Cassatt. Des satellites en orbite autour de Manet, de Degas. Leurs toiles ? Charmantes, délicates. Jamais géniales. Jamais subversives.
6. Le XXe siècle : Les avant-gardes et le grand mensonge de l’égalité
Le XXe siècle aurait dû être celui de la libération. Les avant-gardes éclataient, les barrières tombaient. Pourtant, dans les rangs des surréalistes, des cubistes, des expressionnistes, les femmes restaient des muses, des modèles, des épouses. Rarement des artistes à part entière. Lee Krasner ? La femme de Pollock. Frida Kahlo ? La victime exotique. Sonia Delaunay ? La collaboratrice de Robert. Même quand elles créaient, on leur refusait le statut de génie. Parce que le génie, voyez-vous, est une affaire d’ego, de testostérone, de violence créatrice. Une affaire d’hommes.
7. Le XXIe siècle : 6% et le miroir brisé de nos illusions
Aujourd’hui, en 2023, les musées affichent fièrement leurs 6% d’œuvres réalisées par des femmes. Six pour cent. Comme si, après des millénaires d’effacement, on nous faisait une faveur. Comme si ces 6% étaient une avancée, et non le symptôme d’une maladie chronique. Les expositions « femmes artistes » fleurissent, comme si le simple fait d’être une femme était un mouvement artistique en soi. Comme si on ne pouvait pas simplement les considérer comme des artistes, point. Les quotas sont brandis comme des solutions, mais les quotas ne sont que des rustines sur une jambe de bois. Tant que les manuels d’histoire de l’art n’intégreront pas les femmes comme des actrices à part entière, tant que les commissaires d’exposition ne cesseront pas de les reléguer aux marges, tant que les collectionneurs ne paieront pas leurs toiles au même prix que celles des hommes, rien ne changera.
Analyse Sémantique : Le Langage comme Instrument d’Effacement
Le langage n’est jamais neutre. Il est le reflet et l’outil des rapports de force. Et dans le domaine de l’art, le langage a été une arme redoutable pour effacer les femmes. Observez les termes utilisés pour parler des artistes femmes :
- « Femme peintre » : Une précision inutile, comme si le fait d’être une femme était une catégorie artistique en soi. On ne dit jamais « homme peintre », n’est-ce pas ?
- « Artiste féminine » : Une oxymore pour certains, qui considèrent que l’art véritable ne peut être que masculin.
- « Muse » : Un mot qui réduit les femmes à leur rôle d’inspiratrices, jamais de créatrices. Les muses ne signent pas, ne créent pas. Elles posent, elles sourient, elles disparaissent.
- « Exceptionnelle » : Un adjectif qui sous-entend que le talent féminin est une anomalie, une déviation de la norme masculine.
- « Charmant », « délicat », « intuitif » : Des qualificatifs qui infantilisent, qui refusent aux femmes le droit à la puissance, à la violence, à la complexité de la création artistique.
Et puis, il y a les silences. Les silences des manuels, des encyclopédies, des catalogues. Les noms des femmes artistes sont souvent absents, ou relégués aux annexes, aux index. Comme si leur existence même était un détail, une note de bas de page dans la grande histoire de l’art.
Comportementalisme Radical : Pourquoi Nous Sommes Tous Coupables
Ne nous voilons pas la face : nous sommes tous complices de cette invisibilisation. Les institutions, bien sûr, avec leurs comités de sélection majoritairement masculins, leurs budgets alloués en priorité aux « valeurs sûres » (comprenez : les hommes blancs morts). Mais aussi les collectionneurs, qui paient des fortunes pour un Picasso et ignorent une œuvre majeure de Sonia Delaunay. Les critiques d’art, qui encensent les « génies » masculins et qualifient les femmes de « talentueuses ». Les enseignants, qui passent sous silence les femmes artistes dans leurs cours. Et même nous, simples amateurs d’art, qui visitons les musées en admirant les chefs-d’œuvre de Rembrandt, de Van Gogh, de Picasso, sans jamais nous demander pourquoi les cimaises sont si pauvres en noms de femmes.
Cette complicité est insidieuse, car elle est souvent inconsciente. Elle est le fruit d’une éducation, d’une culture qui nous a appris, dès l’enfance, que l’art était une affaire d’hommes. Que les grands noms de l’histoire de l’art étaient des noms masculins. Que les femmes, au mieux, pouvaient être des muses, des mécènes, des collectionneuses. Jamais des créatrices.
Et pourtant, il suffirait de peu pour que les choses changent. Il suffirait que les musées rééquilibrent leurs collections, que les manuels d’histoire de l’art intègrent enfin les femmes, que les commissaires d’exposition cessent de les reléguer aux expositions « thématiques ». Il suffirait que nous, public, exigeons de voir autre chose que ces 6% de présence féminine. Il suffirait que nous refusons ce grand mensonge qui consiste à dire que le talent n’a pas de genre.
Résistance Humaniste : Briser le Miroir, Réécrire l’Histoire
Face à cette machine à effacer, que faire ? La résistance commence par un acte simple : regarder. Regarder les œuvres des femmes artistes, les étudier, les célébrer. Non pas comme des curiosités, non pas comme des exceptions, mais comme des pièces essentielles du puzzle de l’histoire de l’art. La résistance, c’est aussi exiger. Exiger des musées qu’ils sortent les œuvres des réserves, qu’ils les exposent en bonne place, qu’ils les intègrent dans le récit dominant. Exiger des écoles d’art qu’elles enseignent l’histoire des femmes artistes, qu’elles encouragent les jeunes filles à créer sans complexe. Exiger des médias qu’ils parlent des femmes artistes avec la même passion, la même profondeur qu’ils parlent des hommes.
Mais la résistance la plus radicale, c’est peut-être celle qui consiste à réécrire l’histoire. À refuser le grand récit masculin, à le déconstruire, à le remplacer par un récit pluriel, où les femmes ne sont plus des figurantes, mais des actrices à part entière. À refuser les catégories, les hiérarchies, les canons. À dire, enfin, que l’art n’est pas une affaire de genre, mais une affaire d’humanité.
Cette résistance est déjà en marche. Des historiennes de l’art comme Linda Nochlin, Griselda Pollock, ou encore Anne Higonnet ont commencé ce travail de réhabilitation. Des musées, comme le Centre Pompidou, ont organisé des expositions majeures sur les femmes artistes. Des collectionneurs, comme la femme d’affaires suisse Ursula Hauser, ont constitué des collections entières dédiées aux femmes. Mais il reste tant à faire. Tant de noms à sortir de l’oubli, tant d’œuvres à redécouvrir, tant de récits à réécrire.
Et nous, dans tout cela ? Nous sommes les héritiers de cette histoire, les gardiens de cette mémoire. À nous de choisir : perpétuer l’effacement, ou contribuer à la réparation. À nous de décider si nous voulons vivre dans un monde où 6% de présence féminine dans les collections nationales est considéré comme une avancée, ou si nous voulons exiger mieux. Beaucoup mieux.
— Les Cimaises Maudites —
Elles ont peint l’aube en sanglots de mercure,
Ces sœurs sans nom aux doigts tachés de lumière,
Leurs toiles ? Des cris cousus dans la nuit dure,
Des corps déchirés sous le scalpel des frères.
On les a dites muses quand leurs mains saignaient,
On les a dites folles quand leurs yeux brûlaient,
Leurs pinceaux ? Des couteaux qu’on leur volait,
Leurs couleurs ? Des poisons qu’on leur refusait.
Six pour cent ! Le chiffre suinte, écœurant,
Comme un abcès crevé sur le marbre des temples,
Six pour cent de leur âme en vitrines tremblantes,
Six pour cent de leur rage en cadres qui ressemblent
À des cercueils dorés où pourrit leur génie.
Mais regardez ! Sous la croûte des siècles,
Leurs œuvres survivent, furieuses, impies,
Elles rongent les murs, elles mordent les livres,
Elles hurlent aux cimaises : « Nous sommes vivantes ! »
Et leurs fantômes, lourds de suie et de gloire,
Dansent