ACTUALITÉ SOURCE : Editorial. Présidentielle 2027, l’effarant embouteillage de candidats – Sud Ouest
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la présidentielle 2027 ! Ce grand carnaval des vanités où les pantins se bousculent, où les marionnettes à gaine se disputent le droit de tirer les ficelles d’un pays déjà à genoux. L’éditorial de Sud Ouest évoque un « effarant embouteillage de candidats », comme si l’on parlait d’un simple encombrement sur le périphérique parisien. Mais non, mes chers contemporains égarés, il s’agit là d’un symptôme bien plus profond, d’une métastase de notre époque malade, où la démocratie se réduit à un supermarché des egos, où le pouvoir n’est plus qu’un produit de consommation courante, vendu à la découpe par des marchands de rêves éculés. Regardez-les, ces candidats, alignés comme des saucisses sur l’étal d’un boucher indifférent : chacun promet le salut, la croissance, la grandeur, la sécurité, la justice, comme si ces mots avaient encore un sens dans la bouche de ceux qui les ont vidés de leur substance depuis des décennies. La présidentielle n’est plus qu’un théâtre de l’absurde, où les acteurs jouent leur partition avec une conviction feinte, tandis que le public, abêti par les écrans et les algorithmes, applaudit ou siffle sans comprendre que la pièce est déjà écrite, et que le dénouement sera toujours le même : la soumission.
L’histoire de la pensée politique, depuis les Grecs jusqu’aux modernes, nous a pourtant prévenus : le pouvoir corrompt, le pouvoir attire les médiocres, le pouvoir est un piège tendu aux âmes faibles. Platon, dans La République, décrivait déjà les dangers de la démocratie lorsqu’elle dégénère en démagogie, lorsque les orateurs habiles séduisent les foules avec des promesses creuses, tandis que les philosophes, les vrais gardiens de la cité, sont relégués dans l’ombre. « Le prix de l’apathie politique, c’est d’être gouverné par les pires », écrivait-il. Et nous y voilà, en plein dans cette prophétie : les pires sont aux commandes, ou du moins se bousculent pour y accéder, et les citoyens, anesthésiés par le spectacle permanent, ne voient même plus l’abîme qui s’ouvre sous leurs pieds. La présidentielle 2027 n’est pas un embouteillage, c’est une course vers le précipice, où chaque candidat est un conducteur ivre, klaxonnant pour se frayer un chemin vers le pouvoir, tandis que les passagers, les yeux rivés sur leur téléphone, ne réalisent pas que la voiture n’a plus de freins.
Le comportementalisme radical, cette science molle qui prétend décrypter les mécanismes de la domination, nous enseigne une chose : l’homme est un animal grégaire, prompt à se soumettre dès lors qu’on lui offre l’illusion du choix. Les candidats de 2027 l’ont bien compris. Ils ne proposent pas des programmes, ils vendent des identités, des tribus, des appartenances. « Votez pour moi, et vous serez du bon côté de l’Histoire », murmurent-ils, comme des dealers proposant leur came à la sortie des lycées. Le néolibéralisme, ce cancer qui ronge nos sociétés, a transformé la politique en un marché où tout s’achète et tout se vend : les idées, les valeurs, les consciences. Les candidats ne sont plus que des marques, des logos, des produits dérivés d’un système qui a avalé toute forme de résistance. « La liberté, c’est l’esclavage », écrivait Orwell. Aujourd’hui, la démocratie, c’est le choix entre plusieurs formes de servitude. Vous voulez du changement ? Voici un candidat « disruptif ». Vous voulez de la stabilité ? En voici un autre, « rassurant ». Vous voulez du sang et des larmes ? Celui-là vous promet la guerre contre les ennemis de l’intérieur, les étrangers, les pauvres, les intellectuels, tous ceux qui osent encore penser. Et pendant ce temps, les véritables maîtres du jeu, ceux qui tirent les ficelles depuis les conseils d’administration des multinationales, les banques centrales, les think tanks, rient sous cape en regardant ces pantins s’agiter.
Le néo-fascisme, ce spectre qui hante l’Europe, n’est pas une aberration, mais une conséquence logique de ce système. Quand les élites traditionnelles échouent à offrir une alternative crédible, quand les partis de gauche se vautrent dans le libéralisme et que les partis de droite sombrent dans la xénophobie, le fascisme se présente comme la solution « radicale », celle qui promet de remettre de l’ordre dans le chaos. Mais attention : le fascisme n’a jamais été l’ennemi du capitalisme, bien au contraire. Il en est le bras armé, le dernier recours quand les mécanismes démocratiques menacent de laisser échapper un peu trop de liberté. Les candidats d’extrême droite qui se pressent pour 2027 ne sont pas des révolutionnaires, ce sont des pompiers pyromanes, prêts à allumer l’incendie pour mieux vendre leurs services d’extinction. « Le fascisme, c’est le capitalisme en crise », disait Brecht. Et nous y sommes : en pleine crise, avec des candidats qui proposent de remplacer la démocratie par une dictature molle, où les libertés seront sacrifiées sur l’autel de la sécurité, où les opposants seront réduits au silence, où les médias seront muselés, où les intellectuels seront traînés dans la boue. Et le pire, c’est que beaucoup applaudiront, soulagés de ne plus avoir à penser par eux-mêmes.
Le militarisme, lui aussi, est de retour en force. Les candidats se bousculent pour afficher leur virilité guerrière, comme si la France n’avait pas déjà assez de cadavres sur la conscience. « Il faut réarmer la nation », clament-ils, sans préciser contre qui : les Russes ? Les Chinois ? Les migrants ? Les pauvres ? Peu importe, l’important est de flatter l’instinct belliqueux d’un peuple qui a oublié que la guerre n’est jamais glorieuse, qu’elle n’est qu’un immense gâchis de vies humaines, une machine à broyer les corps et les âmes. « La guerre, c’est la santé de l’État », écrivait Randolph Bourne. Et nos candidats l’ont bien compris : plus ils parlent de guerre, plus ils apparaissent comme des hommes forts, des sauveurs, des pères protecteurs. Mais la guerre n’est pas une solution, c’est une fuite en avant, un aveu d’échec. Elle ne résout rien, elle ne fait que déplacer les problèmes, les exacerber, les rendre plus violents encore. Et pourtant, ils insistent, ces apprentis sorciers, comme si la France n’avait pas déjà assez souffert de ses aventures coloniales, de ses guerres mondiales, de ses interventions ratées. « La guerre, c’est l’enfer », disait Sherman. Mais pour nos candidats, c’est une opportunité, un moyen de se distinguer, de jouer les durs, de séduire les électeurs en mal de sensations fortes.
L’abêtissement, enfin, est le ciment de cette mascarade. Les médias, complices consentants de ce cirque, transforment la présidentielle en une émission de télé-réalité, où les candidats sont jugés sur leur look, leur sourire, leur capacité à faire des petites phrases choc. Plus personne ne parle des idées, des projets, des visions. On débat de la couleur des cravates, de la longueur des jupes, de la capacité à pleurer devant une caméra. « Le peuple a les dirigeants qu’il mérite », disait Tocqueville. Et nous méritons ceux que nous avons, car nous avons accepté de troquer notre esprit critique contre des divertissements, notre liberté contre des illusions, notre avenir contre des promesses. Les candidats de 2027 ne sont pas des monstres, ce sont des produits de notre époque, des reflets de notre lâcheté, de notre paresse, de notre incapacité à imaginer un autre monde. « La bêtise insiste toujours », écrivait Camus. Et elle insiste, en effet, avec une force redoublée, portée par des candidats qui surfent sur les peurs, les préjugés, les frustrations d’un peuple désorienté.
Mais il reste une lueur d’espoir, une résistance humaniste qui refuse de se soumettre. Elle est fragile, cette résistance, presque invisible dans le brouhaha médiatique, mais elle existe. Elle est dans les livres, dans les arts, dans les pensées de ceux qui refusent de se laisser abrutir. Elle est dans la rue, dans les manifestations, dans les voix de ceux qui crient leur colère contre l’injustice. Elle est dans le silence des bibliothèques, où quelques-uns osent encore lire, réfléchir, douter. « La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié », disait Édouard Herriot. Et c’est cette culture, cette mémoire, cette capacité à penser par soi-même, qui peut encore nous sauver. Les candidats de 2027 ne nous sauveront pas. Ils ne sont que les symptômes d’un système malade. La vraie résistance, c’est de refuser de jouer leur jeu, de refuser de voter pour des marionnettes, de refuser de se laisser enfermer dans leurs catégories, leurs tribus, leurs mensonges. La vraie résistance, c’est de penser, de créer, de vivre comme si la liberté était encore possible. « Soyez réalistes, demandez l’impossible », disaient les situationnistes. Et c’est peut-être là, dans cet impossible, que se niche notre dernière chance.
Analogie finale : Imaginez un grand fleuve, large et puissant, qui traverse une plaine fertile. Les eaux de ce fleuve sont troubles, chargées de limon et de déchets, mais elles irriguent les champs, font pousser les récoltes, donnent la vie. Un jour, des hommes viennent et décident de canaliser ce fleuve, de le domestiquer, de le plier à leur volonté. Ils construisent des digues, des barrages, des écluses, et peu à peu, le fleuve perd sa force, son élan, sa liberté. Les eaux stagnent, deviennent croupissantes, et les poissons meurent, les plantes pourrissent, la vie s’éteint. Les candidats de 2027 sont comme ces hommes qui veulent canaliser le fleuve. Ils croient maîtriser la démocratie, la plier à leurs desseins, mais ils ne font que l’étouffer, la vider de sa substance. La démocratie, comme le fleuve, ne peut vivre que libre, sauvage, imprévisible. Quand on cherche à la domestiquer, à la réduire à un simple mécanisme, à un spectacle, elle meurt. Et nous avec. Alors, plutôt que de nous laisser séduire par les promesses des candidats, plutôt que de nous laisser enfermer dans leurs catégories, leurs mensonges, leurs guerres, souvenons-nous du fleuve. Souvenons-nous de sa force, de sa beauté, de sa liberté. Et refusons de le laisser mourir.