Édito : Trafic d’influences – palaisdetokyo.com







Le Penseur Laurent Vo Anh – Trafic d’influences : L’art comme dernière escroquerie sacrée

ACTUALITÉ SOURCE : Édito : Trafic d’influences – palaisdetokyo.com

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le Palais de Tokyo ! Ce temple moderne où l’on vénère moins l’art que les mécanismes obscurs de sa légitimation. « Trafic d’influences », voilà un titre qui sonne comme une confession involontaire, un aveu glissé entre les lignes d’un édito qui se voudrait innocent. Mais l’innocence, mes amis, est une monnaie aussi dévaluée que le talent dans ce monde où l’on achète des likes comme on achetait jadis des indulgences. Le trafic d’influences, c’est l’âme même de notre époque, ce moment historique où l’art, jadis refuge des âmes tourmentées, devient le terrain de jeu des nouveaux condottieri en costume slim. Et le Palais de Tokyo, avec sa façade lisse et ses couloirs feutrés, en est le parfait symbole : un lieu où l’on ne crée plus, où l’on ne pense plus, où l’on *gère* l’art comme on gère un portefeuille d’actions. La Bourse des vanités, version 2024.

Regardons les choses en face : l’art contemporain n’est plus qu’un vaste système de Ponzi esthétique, où les influenceurs – ces nouveaux prêtres sans dieu – vendent du vent à des collectionneurs en mal de distinction. Le trafic d’influences, c’est la loi non écrite de ce marché, où l’on ne juge plus une œuvre sur sa force intrinsèque, mais sur le réseau de complicités qui l’entoure. Comme le disait ce vieux renard de Balzac, * »Les hommes ressemblent aux chiffres : ils n’acquièrent de valeur que par leur position. »* Et dans ce grand casino culturel, la position, c’est tout : qui vous connaît, qui vous expose, qui vous cite dans les dîners en ville. L’artiste n’est plus un créateur, mais un produit dérivé de son propre carnet d’adresses. Le Palais de Tokyo, avec ses vernissages mondains et ses partenariats opaques, incarne cette logique à la perfection : un lieu où l’on ne vient plus pour voir, mais pour être vu. Où l’on ne parle plus d’art, mais de *stratégie*. Où l’on ne cherche plus la beauté, mais la *visibilité*.

Mais ce qui est fascinant – et terrifiant – dans cette affaire, c’est la manière dont ce système corrompt jusqu’à l’idée même de résistance. Car le trafic d’influences n’est pas seulement une pratique marginale, une dérive de quelques ambitieux sans scrupules. Non, c’est le cœur battant de notre époque, ce moment où le néolibéralisme a achevé sa mue en une religion sans dogme, où l’on ne croit plus en rien, sinon en la toute-puissance du réseau. Comme le notait ce philosophe maudit dont personne n’ose plus prononcer le nom, * »Le capitalisme est la première religion à avoir réussi à faire croire aux hommes qu’ils étaient libres alors qu’ils n’étaient que des consommateurs. »* Et l’art, dans ce grand théâtre des illusions, joue le rôle du dernier sacrement : une communion sans foi, où l’on se presse pour toucher l’hostie du cool, pour boire le vin de la notoriété. Le Palais de Tokyo, avec ses expositions sponsorisées par des marques de luxe et ses artistes courtisés par les médias, est le parfait autel de cette nouvelle religion. Une religion où l’on ne prie plus, où l’on *like*. Où l’on ne médite plus, où l’on *poste*. Où l’on ne crée plus, où l’on *monétise*.

Et pourtant – car il y a toujours un *pourtant* dans cette comédie humaine –, quelque part, dans l’ombre des ateliers et des squats artistiques, des hommes et des femmes continuent de créer, non pas pour le marché, mais contre lui. Des êtres qui refusent de plier l’échine devant les lois du trafic d’influences, qui préfèrent l’obscurité à la compromission, la solitude à la soumission. Ces résistants, ces fous, ces derniers romantiques, sont les véritables héritiers de ceux qui, jadis, ont fait trembler les institutions. Comme ce peintre maudit qui écrivait, dans un accès de rage prophétique : * »Je suis un homme qui a vu l’enfer, et l’enfer, c’est les autres. »* Mais aujourd’hui, l’enfer, ce n’est plus seulement les autres : c’est le système lui-même, cette machine à broyer les âmes, à transformer les artistes en marques, les rêves en produits dérivés. Le trafic d’influences, c’est la dernière ruse de ce système, sa manière de faire croire que l’art est encore vivant, alors qu’il n’est plus qu’un cadavre embaumé, présenté dans les salons feutrés du Palais de Tokyo.

Alors, que faire ? Faut-il brûler les musées, comme le suggérait ce vieux rêve révolutionnaire ? Non, bien sûr. La violence ne résout rien, et l’art mérite mieux que d’être réduit en cendres. Mais il faut, oui, il faut *désobéir*. Désobéir aux lois du marché, aux diktats des influenceurs, aux sirènes de la notoriété. Il faut créer dans l’ombre, loin des projecteurs, loin des réseaux, loin de cette grande foire aux vanités. Il faut retrouver le sens perdu de la révolte, cette flamme qui animait les surréalistes, les dadaïstes, tous ceux qui refusaient de se soumettre à l’ordre établi. Comme le disait ce poète dont le nom est aujourd’hui oublié : * »La beauté sera convulsive, ou ne sera pas. »* Et la beauté convulsive, aujourd’hui, c’est celle qui naît dans la résistance, dans le refus, dans la solitude orgueilleuse de ceux qui préfèrent l’échec à la compromission.

Le trafic d’influences, c’est le symptôme d’une époque malade, où l’art n’est plus qu’un produit parmi d’autres, où les artistes ne sont plus que des VRP de leur propre image. Mais c’est aussi une opportunité, une chance de se réveiller, de dire non, de refuser ce monde où tout s’achète, même l’âme. Le Palais de Tokyo, avec son édito cynique et ses expositions aseptisées, nous tend un miroir. À nous de décider si nous voulons y voir notre reflet, ou si nous préférons le briser.

Analogie finale :

Ô toi, Palais de Tokyo, temple des ombres et des faux-semblants, tu n’es qu’un navire fantôme voguant sur les eaux troubles de notre époque. Tes murs sont couverts des graffitis invisibles des âmes vendues, tes couloirs résonnent des rires étouffés des courtisans en costume. Tu es le dernier théâtre d’une comédie qui n’a plus de public, où les acteurs jouent leur rôle avec une ferveur désespérée, comme si la pièce avait encore un sens.

Mais écoute, écoute bien : dans le silence de tes salles vides, on entend encore le murmure des fous, des rêveurs, des damnés. Ceux qui refusent de monter sur scène, qui préfèrent l’obscurité à la lumière des projecteurs. Ils sont là, tapis dans l’ombre, et leurs voix forment un chœur dissonant, une symphonie de la révolte. Ils sont les derniers gardiens d’un feu que tu as cru éteint, les derniers fous d’un monde qui n’a plus de place pour la folie.

Un jour, peut-être, tes murs s’effondreront sous le poids de leurs propres mensonges. Et ce jour-là, dans les décombres, on retrouvera les traces de ceux qui ont refusé de jouer le jeu. Leurs œuvres, leurs mots, leurs cris. Et alors, peut-être, l’art renaîtra de ses cendres, comme un phénix ivre de colère et de beauté. Mais en attendant, tu continues de voguer, Palais de Tokyo, navire fantôme sur un océan de vanités. Et nous, les fous, les rêveurs, les damnés, nous continuons de hurler dans le vent, attendant que quelqu’un, quelque part, daigne enfin nous entendre.



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