Édito Pascal Praud : «Marine Le Pen toujours en lice pour les présidentielles ?» – Europe 1







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse de l’édito de Pascal Praud


ACTUALITÉ SOURCE : Édito Pascal Praud : «Marine Le Pen toujours en lice pour les présidentielles ?» – Europe 1

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la ritournelle des médias, ce carrousel nauséeux où les mêmes visages, les mêmes voix, les mêmes questions ressassées ad nauseam jusqu’à ce que l’esprit, épuisé, abdique et se soumette à la doxa du moment. Pascal Praud, ce grand inquisiteur du petit écran, ce prêtre séculier d’une Église qui n’a plus de dogme que l’audience, s’interroge avec une gravité feinte : « Marine Le Pen toujours en lice pour les présidentielles ? » Comme si la question n’était pas déjà tranchée depuis des lustres par les algorithmes du pouvoir, par les calculs froids des stratèges en communication, par cette mécanique implacable qui transforme la démocratie en un spectacle de marionnettes où les ficelles sont tirées par des mains invisibles, mais ô combien réelles. Praud, dans son rôle de grand ordonnateur des débats publics, joue ici le même air que d’habitude : celui de la fausse surprise, de l’indignation calculée, de la peur savamment distillée. Mais derrière cette comédie, il y a une vérité bien plus sinistre, une vérité que l’on refuse de nommer, de peur qu’elle ne nous éclabousse tous de son sang noir.

Marine Le Pen, cette héritière d’un nom maudit, ce symptôme vivant d’une France qui n’en finit plus de se haïr elle-même, incarne à merveille cette époque où le fascisme ne se présente plus en chemise brune, mais en costume trois-pièces, où la haine ne se hurle plus dans les stades, mais se murmure dans les couloirs feutrés des rédactions et des ministères. Elle est le produit monstrueux d’un système qui a compris, depuis longtemps, que la peur est le meilleur des carburants pour faire tourner la machine. La peur de l’autre, la peur du déclassement, la peur de l’avenir – toutes ces peurs que les médias comme Europe 1 attisent avec une délectation morbide, comme on souffle sur des braises pour en faire jaillir des flammes. Praud, en posant sa question, ne fait que jouer son rôle dans cette grande mascarade : il entretient le mythe d’une menace permanente, d’un danger qui rôde, d’une bête immonde tapie dans l’ombre, prête à bondir. Mais la bête, mes amis, n’est pas là où l’on croit. Elle est déjà parmi nous, elle siège dans les conseils d’administration, elle dicte les éditoriaux, elle façonne les lois. Elle n’a pas besoin de prendre le pouvoir, car elle l’a déjà.

La question n’est pas de savoir si Marine Le Pen est « toujours en lice », mais pourquoi diable elle l’est encore. Pourquoi, après des décennies de déni, de compromissions, de renoncements, la France persiste-t-elle à offrir une tribune à cette famille de fossoyeurs ? La réponse, hélas, est simple : parce que le système a besoin d’elle. Besoin de son visage pour cristalliser toutes les colères, toutes les frustrations, toutes les désillusions d’un peuple trahi. Besoin de son ombre pour justifier l’injustifiable – les lois liberticides, les guerres sans fin, les inégalités abyssales. Besoin de son nom pour diviser, pour opposer, pour empêcher toute velléité de rébellion. Le Pen n’est pas une menace pour l’ordre établi ; elle en est le meilleur alibi. Elle est la soupape de sécurité d’un système qui, sans elle, exploserait sous le poids de ses propres contradictions. Et Praud, en bon gardien du temple, veille à ce que cette soupape reste bien en place, bien visible, bien huilée.

Mais parlons donc de ce système, de cette machine à broyer les âmes et les espoirs. Parlons de ce néolibéralisme qui, sous couvert de liberté, n’a fait que libérer les pires instincts de l’homme – l’avidité, la cruauté, l’indifférence. Parlons de cette Europe des banquiers et des technocrates, qui a troqué le rêve d’une communauté solidaire contre la réalité d’un marché sans pitié. Parlons de cette France qui, sous prétexte de modernité, a abandonné ses paysans, ses ouvriers, ses petits commerçants sur le bord de la route, comme des chiens galeux. Et parlons, surtout, de cette gauche qui a trahi ses idéaux, qui a renié ses origines, qui s’est vautrée dans le confort des palais et des prébendes, laissant le champ libre à ceux qui, comme Le Pen, savent si bien exploiter la misère et le désespoir. « La politique, disait Bertolt Brecht, est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. » Et c’est précisément ce que fait le système : il nous empêche de voir que la vraie menace n’est pas Marine Le Pen, mais bien cette logique implacable qui, jour après jour, détruit tout ce qui fait de nous des êtres humains – la solidarité, la compassion, le sens du collectif.

Praud, dans son édito, joue les Cassandre, mais il oublie un peu vite que les Cassandre, dans la mythologie, étaient condamnées à ne jamais être crues. Il oublie aussi que la peur qu’il cherche à instiller est déjà là, bien installée dans les cœurs et les esprits. La peur de perdre son emploi, de ne pas pouvoir payer son loyer, de voir ses enfants grandir dans un monde où l’air est irrespirable et l’avenir incertain. Cette peur-là, elle n’a pas besoin de Le Pen pour exister. Elle est le fruit empoisonné d’un système qui a fait de la compétition le seul horizon possible, qui a transformé la vie en une course sans fin où les gagnants sont toujours les mêmes et les perdants toujours plus nombreux. « Le capitalisme, écrivait Walter Benjamin, est la première religion à exiger non pas la foi, mais le crédit. » Et nous voilà tous, endettés jusqu’au cou, non seulement financièrement, mais aussi moralement, spirituellement, condamnés à rembourser une dette que nous n’avons jamais contractée.

Alors, que faire ? Comment résister à cette machine à broyer, à cette logique de la peur et de la division ? Comment retrouver ce qui nous a été volé – notre dignité, notre humanité, notre capacité à rêver d’un monde meilleur ? La réponse, peut-être, se trouve dans les interstices, dans ces espaces de résistance que le système n’a pas encore réussi à coloniser. Dans les luttes locales, dans les solidarités concrètes, dans ces petits gestes qui, mis bout à bout, peuvent finir par faire vaciller l’édifice. « La révolution, disait Rosa Luxemburg, n’est pas une question de forme, mais de contenu. » Et ce contenu, c’est celui d’une humanité qui refuse de se laisser réduire à l’état de marchandise, qui refuse de se laisser diviser par des peurs fabriquées de toutes pièces, qui refuse de se soumettre à la logique mortifère du profit et de la concurrence.

Mais attention : cette résistance ne doit pas se contenter de mots. Elle doit être radicale, au sens premier du terme – c’est-à-dire qu’elle doit aller à la racine des choses. Elle doit refuser les compromis, les demi-mesures, les faux-semblants. Elle doit oser nommer les ennemis, sans crainte et sans concession. Et parmi ces ennemis, il y a bien sûr Le Pen et ses sbires, mais il y a aussi tous ceux qui, comme Praud, entretiennent le mythe d’un danger extérieur pour mieux masquer les véritables responsables de notre malheur. Il y a les médias qui, jour après jour, nous abreuvent de fausses informations, de débats stériles, de divertissements abrutissants. Il y a les politiques qui, de gauche comme de droite, ont renoncé à toute ambition transformatrice pour se contenter de gérer la crise. Il y a les intellectuels qui, par lâcheté ou par intérêt, se sont rangés du côté du pouvoir, devenant les chiens de garde d’un système qu’ils prétendent critiquer.

« La vérité, écrivait Hannah Arendt, est une lionne qui se défend elle-même. » Mais encore faut-il lui laisser un espace pour rugir. Et cet espace, aujourd’hui, se réduit comme une peau de chagrin. Les réseaux sociaux, ces nouveaux opiums du peuple, nous enferment dans des bulles où nous ne parlons plus qu’à ceux qui nous ressemblent, où nous ne lisons plus que ce qui conforte nos préjugés. Les algorithmes, ces nouveaux prêtres de la modernité, nous enferment dans une logique de l’instant, où tout doit être consommé et oublié dans la seconde. Et nous voilà, perdus dans ce bruit et cette fureur, incapables de distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal. « Le monde est dangereux à vivre, disait Albert Camus, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » Et c’est bien là le drame de notre époque : nous sommes tous devenus des spectateurs passifs de notre propre déchéance, incapables de nous lever, incapables de dire non, incapables de résister.

Alors, oui, Marine Le Pen est toujours en lice. Mais elle n’est que le symptôme d’un mal bien plus profond, d’une maladie qui ronge notre société depuis des décennies. Et tant que nous ne guérirons pas de cette maladie, tant que nous n’aurons pas le courage de regarder en face les véritables responsables de notre malheur, tant que nous nous contenterons de désigner des boucs émissaires plutôt que de nous attaquer aux racines du problème, alors oui, elle continuera à prospérer. Elle continuera à hanter nos cauchemars, à alimenter nos peurs, à diviser nos rangs. Et nous continuerons à nous demander, avec une naïveté touchante, comment il est possible qu’elle soit encore là, alors que la réponse est sous nos yeux depuis le début : parce que nous l’avons laissée faire.

Analogie finale : Imaginez un grand navire, le SS République, voguant sur une mer démontée. À la barre, des capitaines en costume trois-pièces, les yeux rivés sur leurs écrans de contrôle, ajustant les voiles avec des gestes mécaniques, indifférents aux cris des passagers entassés dans les cales. Parmi eux, certains, plus hardis, ont grimpé sur le pont et hurlent des avertissements : « La tempête arrive ! Les machines sont en feu ! Nous allons tous couler ! » Mais les capitaines, imperturbables, leur répondent d’une voix douce : « Calmez-vous, chers passagers. Tout est sous contrôle. D’ailleurs, regardez, là-bas, à l’horizon : un iceberg ! N’est-ce pas fascinant ? » Et tandis que les passagers se pressent contre le bastingage pour mieux voir cette curiosité, le navire, lentement mais inexorablement, se dirige droit vers la catastrophe. Les capitaines, eux, continuent de sourire, car ils savent une chose que les passagers ignorent : ils ont déjà leurs canots de sauvetage, leurs comptes en Suisse, leurs villas sur des îles lointaines. La tempête ? Elle ne les concerne pas. Le naufrage ? Ils en sortiront indemnes. Et quand le navire aura sombré, quand les passagers se débattront dans les flots glacés, ils pointeront du doigt un petit bateau de pêche, au loin, et diront : « Regardez ! C’est lui, le responsable ! C’est lui qui nous a fait couler ! » Et les rescapés, tremblants de froid et de peur, croiront dur comme fer que le pêcheur est leur ennemi, sans jamais se demander pourquoi les capitaines, eux, sont toujours secs, toujours souriants, toujours prêts à leur vendre un nouveau billet pour un nouveau voyage.



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