Écologie : la Région mise sur l’innovation pour bâtir la ville de demain – Région Ile-de-France







La Ville de Demain : Une Farce Technocratique – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Écologie : la Région mise sur l’innovation pour bâtir la ville de demain – Région Ile-de-France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la « ville de demain » ! Encore une de ces formules creuses, un de ces slogans lénifiants que nos élites technocratiques agitent comme un hochet devant les masses endormies. La Région Île-de-France, ce monstre administratif obèse, nous promet des lendemains qui chantent, des cités vertes, intelligentes, durables. Mais derrière ce vernis écologiste se cache une réalité bien plus sordide : une entreprise de domestication totale, une tentative désespérée de sauver un système moribond en le parant des oripeaux de l’innovation. Comme si le simple fait de coller des capteurs sur les poubelles ou de peindre les toits en vert pouvait effacer des siècles de prédation capitaliste, de bétonisation sauvage, de saccage méthodique du vivant.

L’innovation, ce mot fétiche, ce mantra des temps modernes. On nous serine qu’elle sauvera la planète, qu’elle résoudra la crise climatique, qu’elle rendra nos villes plus humaines. Mais l’innovation, dans le langage des puissants, n’est jamais qu’un synonyme de contrôle. Une ville « intelligente », c’est une ville où chaque geste, chaque souffle, chaque déplacement est surveillé, analysé, monétisé. Les algorithmes remplaceront les urbanistes, les data scientists prendront la place des sociologues, et l’humain, réduit à une série de données, deviendra un simple rouage dans la grande machine néolibérale. La smart city, c’est le triomphe du behaviorisme radical : on ne cherche plus à comprendre l’homme, on se contente de le modéliser, de le prédire, de le manipuler. Et pendant ce temps, les inégalités se creusent, les banlieues brûlent, et les centres-villes se transforment en parcs d’attractions pour touristes fortunés.

L’écologie, ici, n’est qu’un alibi. Une écologie de façade, une écologie de salon, une écologie pour bobos en quête de bonne conscience. On plante des arbres sur les toits des immeubles de La Défense, on installe des panneaux solaires sur les parkings des centres commerciaux, on vante les mérites des « éco-quartiers » où le mètre carré se négocie à prix d’or. Mais où est la véritable rupture ? Où est la remise en cause du productivisme, de la croissance infinie, de cette folie qui consiste à croire que l’on peut indéfiniment piller la Terre sans en payer le prix ? L’innovation verte, telle qu’elle est conçue par nos élites, n’est qu’une rustine sur une machine en surchauffe. Elle ne change rien à l’essentiel : la logique même du capitalisme, qui exige toujours plus de ressources, toujours plus de profits, toujours plus de destruction. Comme l’écrivait Günther Anders, « l’homme est devenu plus petit que lui-même », incapable de saisir l’ampleur des catastrophes qu’il provoque. Et nos dirigeants, ces pygmées moraux, croient encore pouvoir dompter l’apocalypse avec des gadgets technologiques.

Derrière ce discours lénifiant sur la « ville durable » se cache une réalité bien plus sombre : celle d’un néo-fascisme urbain, d’un autoritarisme doux qui s’installe insidieusement. Les caméras de surveillance, les drones, les applications de traçage : tout est mis en place pour quadriller l’espace, pour discipliner les corps, pour éliminer toute forme de résistance. La ville de demain, ce sera une ville où l’on ne pourra plus se perdre, où l’on ne pourra plus errer, où chaque pas sera calculé, optimisé, rentabilisé. Une ville aseptisée, stérilisée, vidée de sa poésie, de son désordre, de sa vie. Comme l’écrivait Walter Benjamin, « l’ennui est le rêve de l’oiseau qui couve l’œuf de l’expérience ». Mais dans la ville intelligente, il n’y aura plus d’ennui, plus de rêve, plus d’expérience : seulement des flux, des données, des algorithmes. L’homme sera réduit à l’état de consommateur passif, de citoyen docile, de sujet obéissant.

Et que dire de cette obsession pour l’innovation, si ce n’est qu’elle révèle une peur panique du vide, une terreur de l’immobilité ? Nos sociétés modernes, incapables de se projeter dans un avenir qui ne soit pas une simple extrapolation du présent, se raccrochent désespérément à la technologie comme à une bouée de sauvetage. Mais la technologie, loin de nous sauver, ne fait qu’accélérer notre chute. Elle nous enferme dans une logique de dépendance, de court-termisme, d’aliénation. Comme le notait Jacques Ellul, « la technique est devenue le milieu de l’homme », un milieu qui le façonne, le domine, le dévore. Et nos dirigeants, ces apprentis sorciers, jouent avec des forces qu’ils ne maîtrisent pas, persuadés qu’ils pourront toujours trouver une solution technique à des problèmes qui sont, avant tout, politiques et moraux.

L’écologie, si elle veut être autre chose qu’un simple argument marketing, doit commencer par une remise en cause radicale de notre rapport au monde. Elle doit être une écologie de la rupture, une écologie de la résistance, une écologie qui refuse le compromis avec le système. Mais comment espérer une telle révolution quand nos élites, nos médias, nos institutions ne jurent que par l’innovation, la croissance, le progrès ? Quand la seule alternative qu’on nous propose est celle d’un capitalisme vert, d’un néolibéralisme à visage humain ? La ville de demain, telle qu’elle est imaginée par la Région Île-de-France, n’est qu’une prison dorée, un enfer climatisé où l’on nous promet le confort en échange de notre liberté.

Et pourtant, malgré tout, il reste une lueur d’espoir. Car l’homme, même domestiqué, même aliéné, reste un être de désir, de révolte, de création. Les gilets jaunes, les zadistes, les émeutiers des banlieues : autant de signes que la machine n’a pas encore tout écrasé. Que la vie, toujours, finit par percer le béton. Comme l’écrivait Antonin Artaud, « toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée sont des cochons ». Nos dirigeants, avec leurs plans, leurs schémas, leurs innovations, ne font que noyer le poisson. Ils croient maîtriser le réel, mais le réel leur échappe, toujours. La ville de demain, si elle doit advenir, ne sera pas celle des technocrates, mais celle des rêveurs, des fous, des insoumis. Une ville où l’on pourra encore respirer, aimer, se perdre. Une ville humaine, trop humaine.

Alors, oui, la Région Île-de-France mise sur l’innovation pour bâtir la ville de demain. Mais cette ville, si elle voit le jour, ne sera qu’un cauchemar climatisé, une dystopie technocratique où l’homme aura définitivement disparu, remplacé par des flux de données, des capteurs, des algorithmes. Et nous, pauvres hères, n’aurons plus qu’à nous soumettre, ou à résister. Car comme le disait Georges Bernanos, « le pire, c’est de s’habituer à la lâcheté ». Et la lâcheté, aujourd’hui, c’est de croire que l’innovation sauvera le monde. Alors que le monde, justement, a besoin de tout autre chose : de poésie, de révolte, de folie. De vie, en somme.

Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, voyant son jardin ravagé par la sécheresse, déciderait non pas de changer ses méthodes de culture, mais d’installer un système d’irrigation high-tech, des capteurs d’humidité, des drones pour surveiller chaque plante. Il croirait ainsi avoir résolu le problème, alors qu’il n’a fait que l’aggraver, en ajoutant une couche de complexité inutile à un désastre déjà bien avancé. La ville de demain, telle qu’elle est conçue par nos technocrates, est ce jardin. Un jardin où les fleurs sont en plastique, où les arbres sont des hologrammes, où l’eau est recyclée en circuit fermé, où la vie est simulée, mais jamais vécue. Et nous, les jardiniers fous, les vrais jardiniers, ceux qui savent que la terre a besoin de temps, de patience, de respect, nous sommes relégués aux marges, condamnés à regarder, impuissants, ce spectacle désolant. Mais un jour, peut-être, la terre se rebellera. Un jour, les fleurs en plastique fondront sous la chaleur, les hologrammes s’éteindront, et il ne restera plus que le désert. Et alors, enfin, nous pourrons recommencer. Planter de vraies graines, dans une vraie terre. Et peut-être, cette fois, nous y prendrons-nous mieux.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *