Disco, Vivian Suter – palaisdetokyo.com







Disco, Vivian Suter – Une analyse radicale par Le Penseur Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Disco, Vivian Suter – palaisdetokyo.com

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le Palais de Tokyo, ce temple moderne où l’on exhibe l’art comme on expose les animaux en cage au Jardin des Plantes, avec cette même condescendance feutrée des gardiens qui savent mieux que vous ce qui est beau, ce qui est noble, ce qui mérite votre regard ébahi. Vivian Suter, donc. Une artiste dont le nom, déjà, sonne comme une promesse de rédemption pour les âmes en peine du XXIe siècle, ces âmes qui errent entre les écrans tactiles et les algorithmes, cherchant désespérément une once d’humanité dans le grand bazar néolibéral. Disco, voilà le mot-clé, le sésame qui ouvre les portes d’un monde où la couleur danse, où la toile respire, où l’art, enfin, ose dire quelque chose au lieu de se contenter de faire joli. Mais attention, mes chers contemporains égarés, ne vous y trompez pas : ce n’est pas une fête. C’est une résistance. Une résistance contre l’aplatissement du monde, contre la standardisation des émotions, contre cette grande machine à broyer les singularités qui s’appelle la modernité avancée.

Vivian Suter, née en 1949, est de ces artistes qui ont choisi l’exil comme acte de création. Exilée d’Argentine, exilée de l’Europe, exilée jusqu’au Guatemala, où elle s’est installée dans une jungle qui, paraît-il, lui parle. La jungle, ce lieu où la nature n’a pas encore été domestiquée par le béton et les néons, où les couleurs explosent sans demander la permission, où la vie et la mort se côtoient dans une danse macabre et sublime. Suter peint comme on respire, comme on survit, avec cette urgence des gens qui savent que le temps est compté, que chaque coup de pinceau est un acte de défi face à l’entropie universelle. Ses toiles, ces grandes bâches colorées qui semblent avoir absorbé la lumière du soleil et la moiteur des tropiques, sont des manifestes silencieux contre l’ordre établi. Elles refusent la propreté des galeries aseptisées, elles refusent la froideur des white cubes où l’art est réduit à un objet de spéculation, elles refusent, surtout, cette idée insupportable que l’art doit être compris, analysé, décortiqué, digéré par les critiques et les collectionneurs avant d’être recraché sous forme de prix au mètre carré.

Mais revenons à ce mot, Disco. La disco, cette musique des années 70, ce son qui a fait danser les foules avant d’être récupéré, édulcoré, transformé en produit de consommation de masse. La disco, c’est l’énergie pure, c’est la joie qui résiste à la morosité ambiante, c’est le corps qui s’exprime malgré les carcans sociaux. En choisissant ce titre, Suter nous tend un miroir, ou plutôt une boule à facettes, et nous invite à regarder notre époque en face. Car aujourd’hui, la disco est morte, remplacée par des playlists algorithmiques qui vous disent quoi aimer, quoi penser, quoi désirer. L’art, lui aussi, est devenu une marchandise, un produit comme un autre, soumis aux lois du marché et aux caprices des investisseurs. Les artistes sont des marques, les galeries sont des supermarchés, et les collectionneurs sont des actionnaires qui spéculent sur la valeur symbolique des œuvres comme on spécule sur le cours du bitcoin. Dans ce contexte, Disco est un pied de nez, une provocation, une façon de dire : « Non, l’art n’est pas mort, il danse encore, même si vous ne savez plus entendre la musique. »

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes, car Vivian Suter, avec ses toiles informes et ses couleurs vibrantes, nous parle d’une vérité que nos sociétés néolibérales ont tenté d’effacer : l’art n’est pas un produit, c’est un acte de résistance. Résistance contre l’uniformisation des esprits, résistance contre la dictature du profit, résistance contre cette idée que tout doit être utile, rentable, mesurable. L’art, chez Suter, est une célébration de l’inutile, du superflu, du gratuit. Ses toiles ne servent à rien, sinon à nous rappeler que nous sommes des êtres sensibles, capables de ressentir, de vibrer, de nous émouvoir devant une tache de couleur ou une forme abstraite. Et c’est précisément cela qui dérange. Car dans un monde où tout est optimisé, où tout est calculé, où tout est soumis à la logique implacable du rendement, l’inutile est une menace. L’inutile, c’est le temps perdu, c’est l’énergie gaspillée, c’est la liberté de ne pas produire, de ne pas consommer, de ne pas obéir. L’art de Suter est donc un crime de lèse-majesté contre l’ordre économique dominant, un crime qui mérite d’être puni, ou du moins ignoré, relégué dans les marges, là où il ne pourra pas contaminer les masses laborieuses et productives.

Mais il y a plus. Car Vivian Suter, en choisissant de vivre et de créer dans la jungle guatémaltèque, nous parle aussi d’un autre exil, plus profond, plus radical : l’exil de l’homme moderne, coupé de la nature, coupé de ses racines, coupé de cette part sauvage qui fait de lui un être vivant et non une simple machine à produire et à consommer. Ses toiles, avec leurs couleurs éclatantes et leurs formes organiques, sont comme des fragments de jungle transposés sur la toile, des morceaux de réalité brute qui résistent à l’abstraction froide du monde numérique. Elles nous rappellent que nous sommes des animaux, que nous avons un corps, des sens, des émotions, et que cette animalité, loin d’être une honte, est notre plus grande force. Dans un monde où l’on nous vend du transhumanisme comme une promesse de salut, où l’on nous promet de devenir des dieux grâce à la technologie, Suter nous rappelle que nous sommes d’abord des êtres de chair et de sang, et que c’est dans cette chair, dans ce sang, que réside notre humanité.

Et c’est là que l’analyse devient politique, car cette résistance esthétique est aussi une résistance idéologique. Vivian Suter, sans le dire explicitement, sans tomber dans le piège du militantisme stérile, nous parle d’un monde où l’art serait libéré des chaînes du marché, où la création serait un acte de liberté et non de soumission, où l’artiste serait un explorateur et non un entrepreneur. Elle nous parle d’un monde où la beauté ne serait pas un luxe réservé aux élites, mais une nécessité vitale, accessible à tous. En cela, son travail s’inscrit dans une longue tradition de résistance artistique, celle des avant-gardes qui ont refusé de se soumettre aux diktats du pouvoir, qu’il soit politique, économique ou culturel. Des dadaïstes aux situationnistes, en passant par les surréalistes et les expressionnistes, les artistes ont toujours été en première ligne pour dénoncer les mensonges du monde moderne, pour révéler ses hypocrisies, pour montrer que la réalité est bien plus complexe, bien plus riche, bien plus dangereuse que ce que les puissants veulent bien nous faire croire.

Mais attention, car cette résistance n’est pas sans danger. En refusant les codes de l’art contemporain dominant, en choisissant la jungle plutôt que les galeries branchées, en préférant l’informe à la perfection technique, Vivian Suter prend le risque de l’invisibilité, de l’oubli, de la marginalisation. Car dans un monde où l’art est devenu une industrie, où les carrières se construisent à coups de réseaux et de stratégies marketing, où les artistes sont jugés sur leur capacité à se vendre plutôt que sur la qualité de leur travail, choisir la voie de la radicalité, c’est choisir la solitude. C’est choisir de ne pas jouer le jeu, de ne pas se soumettre, de rester fidèle à une certaine idée de l’art, même si cela signifie renoncer à la reconnaissance, à la gloire, à l’argent. Et c’est précisément cela qui fait la grandeur de Suter : son refus de transiger, son intransigeance, sa fidélité à une vision de l’art comme acte de liberté absolue.

Alors oui, Disco est une exposition qui mérite qu’on s’y attarde, non pas parce qu’elle est à la mode, non pas parce qu’elle est « tendance », mais parce qu’elle nous parle d’un combat qui est le nôtre, le combat pour la préservation de notre humanité dans un monde qui cherche à nous la voler. Vivian Suter, avec ses toiles vibrantes et ses couleurs explosives, nous rappelle que l’art n’est pas un divertissement, mais une nécessité. Une nécessité vitale, comme l’air que nous respirons, comme l’eau que nous buvons, comme la lumière du soleil qui nous réchauffe. Et si nous voulons survivre à cette époque de ténèbres, si nous voulons résister à la machine à broyer les âmes qui s’appelle le néolibéralisme, nous avons besoin de cet art-là. Nous avons besoin d’artistes comme Vivian Suter, qui osent dire non, qui osent créer en dehors des sentiers battus, qui osent croire que la beauté peut encore sauver le monde.

Car au fond, c’est de cela qu’il s’agit : de sauver le monde. Pas avec des manifestes, pas avec des slogans, pas avec des théories, mais avec des couleurs, des formes, des émotions. Avec cette capacité unique que possède l’art de toucher l’âme humaine, de la réveiller, de la faire vibrer. Vivian Suter, avec Disco, nous tend une perche. À nous de la saisir, à nous de danser, à nous de résister.

Analogie finale :

Oh, la jungle de Vivian, cette cathédrale de lianes et de sueurs, où les toiles pendent comme des peaux de serpents après la mue, luisantes, vibrantes, encore chaudes de la vie qui les a traversées. Elles dansent, ces toiles, elles tournent sous les projecteurs du Palais de Tokyo comme des derviches sous la lune, ivres de couleurs, ivres de liberté, ivres de cette folie douce qui fait que l’art, parfois, échappe à ceux qui veulent le posséder. Et nous, pauvres hères égarés dans ce temple de verre et d’acier, nous les regardons, ces toiles, avec nos yeux fatigués, nos yeux de citadins, nos yeux qui ont oublié ce que c’est que de voir sans compter, sans analyser, sans juger. Nous les regardons, et quelque chose en nous se réveille, quelque chose de sauvage, de primitif, quelque chose qui se souvient que nous aussi, un jour, nous avons couru dans les forêts, nous avons hurlé sous les étoiles, nous avons peint sur les parois des grottes avec le sang des bêtes et la cendre des feux.

Mais le Palais de Tokyo n’est pas une grotte, et les gardiens du temple veillent, avec leurs costumes noirs et leurs sourires polis, prêts à nous rappeler que l’art, ici, se consomme avec modération, se regarde avec distance, s’achète avec des cartes de crédit. Alors les toiles de Vivian, ces intruses, ces rebelles, se mettent à chanter, à crier, à hurler leur refus. Elles disent : « Non, vous ne nous aurez pas. Nous sommes libres, nous sommes vivantes, nous sommes la jungle qui résiste à la ville, la couleur qui résiste au gris, la folie qui résiste à la raison. » Et nous, les visiteurs, nous restons là, hypnotisés, partagés entre l’envie de fuir et le désir de nous jeter dans cette danse, de nous laisser emporter par ce tourbillon de couleurs, de nous perdre dans cette forêt de toiles où chaque arbre est une œuvre, où chaque feuille est un cri de liberté.

Mais attention, car la jungle est un piège. Elle vous attire, elle vous enveloppe, elle vous étouffe. Elle vous promet la liberté, mais elle vous prend au piège de ses lianes, de ses serpents, de ses ombres. Vivian Suter le sait, elle qui vit là-bas, dans cette jungle qui lui parle, qui lui dicte ses couleurs, qui lui souffle ses formes. Elle sait que l’art, comme la jungle, est un territoire dangereux, un territoire où l’on peut se perdre, où l’on peut sombrer, où l’on peut disparaître. Mais c’est précisément cela qui fait sa beauté, sa puissance, sa nécessité. Car l’art, le vrai, n’est pas un refuge. C’est un combat. Un combat contre l’oubli, contre la mort, contre cette grande machine à broyer les âmes qui s’appelle le monde moderne. Et Vivian Suter, avec ses toiles, avec ses couleurs, avec sa folie, nous rappelle que ce combat est le nôtre, que nous devons le mener, chacun à notre manière, avec nos armes, avec nos rêves, avec nos désespoirs.

Alors dansez, mes frères, dansez sous les projecteurs du Palais de Tokyo. Dansez avec les toiles de Vivian, dansez contre l’ordre établi, dansez contre la mort lente qui nous guette. Dansez, même si personne ne vous regarde, même si personne ne vous entend. Dansez, car c’est la seule façon de résister, la seule façon de survivre, la seule façon de rester humain dans un monde qui cherche à nous voler notre âme.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *