ACTUALITÉ SOURCE : Des années 1980 aux années 2010 : la révolution planétaire et la métamorphose du marché de l’art contemporain – Atlantico
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! La belle époque que ces années 80 à 2010, où l’art, ce vieux chien galeux de l’humanité, s’est transformé en un molosse capitaliste, bavant sur les tapis persans des oligarques et des fonds de pension ! Une révolution ? Non, une métamorphose, oui, comme celle de Kafka, mais en plus obscène, en plus cynique, où Gregor Samsa se réveille en Jeff Koons, le ventre gonflé de dollars et l’âme vide comme un ballon de baudruche après une fête d’anniversaire d’enfant gâté. Et ce n’est pas Atlantico qui nous contredira, ce média qui, comme un notaire véreux, enregistre les actes de décès de la beauté au profit des actes de vente de la laideur institutionnalisée.
Mais trêve de sarcasmes faciles, plongeons dans les entrailles de cette bête immonde, ce marché de l’art contemporain, ce monstre à mille têtes qui, tel l’Hydre de Lerne, renaît de ses excréments dorés chaque fois qu’un nouveau milliardaire chinois ou américain lui coupe une tête pour en faire un trophée de chasse dans son salon aseptisé. Car oui, mes chers amis, ce que nous avons vécu, ce n’est pas une simple évolution, mais une véritable mutation ontologique, une régression vers la barbarie la plus raffinée, celle qui se pare des atours de la civilisation pour mieux la dévorer de l’intérieur.
I. Les Sept Étapes de la Chute : Du Culte à la Culbute
1. L’Âge des Cavernes Spirituelles (Préhistoire – Ve siècle)
Tout commence dans l’obscurité humide des grottes, où l’homme, ce singe nu et frissonnant, trace sur les parois les premiers gribouillis sacrés. Lascaux, Altamira, ces cathédrales de la préhistoire où l’art naît comme une prière, un sortilège, une tentative désespérée de donner un sens à l’horreur d’exister. Platon, dans son Phèdre, nous rappelle que l’écriture elle-même est une forme d’art, une « pharmacie » qui peut aussi bien guérir qu’empoisonner. Les peintures rupestres, elles, sont les premiers médicaments de l’humanité, des remèdes contre l’angoisse métaphysique. Mais déjà, dans ces temps reculés, l’art est un outil de pouvoir : les chamans, ces premiers « artistes », utilisent les images pour dominer les esprits, tout comme plus tard les prêtres utiliseront les icônes pour dominer les âmes. La Chine, dès cette époque, comprend cette vérité fondamentale : l’art est une arme. Les premiers vases rituels de la dynastie Shang ne sont pas de simples objets, mais des instruments de légitimation du pouvoir impérial. Pendant ce temps, en Occident, on en est encore à dessiner des bisons avec des doigts trempés dans du sang.
2. L’Âge des Cathédrales et des Mandarins (Ve – XVe siècle)
Le Moyen Âge, cette longue nuit où l’Europe, ivre de Dieu et de misère, construit des cathédrales qui grattent le ciel comme des doigts tendus vers un paradis qui n’existe pas. L’art, ici, est une offrande, un sacrifice, une tentative désespérée de racheter une humanité damnée. Saint Augustin, dans La Cité de Dieu, théorise cette soumission de l’art à la religion : la beauté n’est qu’un reflet de la gloire divine, et l’artiste n’est qu’un humble serviteur. Pendant ce temps, en Chine, sous les Song, on invente le paysage comme méditation, comme tao. Les lettrés, ces mandarins poètes et peintres, créent des œuvres qui sont des actes de résistance contre le pouvoir, des jardins de pierres où l’on cultive l’éternité dans un coin de nature. Su Dongpo, ce géant de la pensée chinoise, écrit : « Quand le monde est trop bruyant, je me retire dans mon jardin ; quand le jardin est trop bruyant, je me retire dans mon cœur. » Pendant ce temps, en Europe, on brûle les hérétiques et on sculpte des saints en extase, les yeux révulsés vers un ciel qui reste obstinément sourd.
3. L’Âge des Mécènes et des Courtisanes (XVe – XVIIIe siècle)
La Renaissance ! Enfin, l’homme se prend pour Dieu, et l’art devient le miroir de cette hubris. Les Médicis, ces banquiers florentins, transforment l’art en instrument de propagande, une machine à laver leur argent sale en beauté immaculée. Michel-Ange, ce titan torturé, sculpte son David comme un défi lancé à Dieu, tandis que Léonard, ce génie polymorphe, dissèque des cadavres pour mieux comprendre la mécanique du vivant. Mais déjà, l’argent corrompt tout : les courtisanes de Venise posent pour les maîtres vénitiens, et le portrait devient une monnaie d’échange dans le grand bordel de la haute société. En Chine, sous les Ming, on assiste à une floraison sans précédent de la porcelaine, de la calligraphie, de la peinture à l’encre. Les empereurs, ces « Fils du Ciel », collectionnent les œuvres comme on collectionne les étoiles, pour mieux affirmer leur domination sur le monde. Mais déjà, le ver est dans le fruit : les marchands hollandais, ces rats capitalistes, commencent à spéculer sur les tulipes, annonçant les folies à venir.
4. L’Âge des Révolutions et des -Ismes (XVIIIe – XIXe siècle)
La Révolution française ! Enfin, l’art se démocratise, ou du moins c’est ce qu’on nous raconte. David, ce jacobin en perruque, peint La Mort de Marat comme un manifeste politique, transformant un assassinat crapuleux en martyre révolutionnaire. Mais déjà, le marché se met en place : les salons parisiens deviennent des foires aux vanités, où les bourgeois enrichis achètent des paysages bucoliques pour oublier la puanteur des usines. En Chine, la dynastie Qing s’effondre sous les coups de boutoir des puissances occidentales, et l’art devient un enjeu de résistance culturelle. Les peintres de l’école de Shanghai, comme Ren Xiong, mélangent tradition et modernité, créant un langage hybride pour une époque de chaos. Pendant ce temps, en Europe, les -ismes déferlent comme une épidémie : romantisme, réalisme, impressionnisme… Chaque mouvement est une tentative désespérée de donner un sens à un monde qui s’effondre sous le poids de la révolution industrielle. Baudelaire, ce dandy maudit, écrit dans Le Peintre de la vie moderne : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent. » Il ne croit pas si bien dire : l’art devient une marchandise, et les artistes des saltimbanques.
5. L’Âge des Avant-Gardes et des Charognards (Fin XIXe – Années 1940)
Le XXe siècle s’ouvre comme une plaie purulente : les avant-gardes déferlent, Dada, le surréalisme, le cubisme… Chaque mouvement est une bombe lancée contre l’académisme, une tentative désespérée de réinventer le monde. Picasso, ce génie monstrueux, peint Les Demoiselles d’Avignon comme un viol perpétré sur la toile, tandis que Duchamp, ce farceur sinistre, expose un urinoir et appelle ça de l’art. En Chine, la guerre contre le Japon et la guerre civile déchirent le pays, et l’art devient une arme. Les peintres de l’école de Lingnan, comme Gao Jianfu, créent un style hybride, mélange de tradition chinoise et de techniques occidentales, pour mieux résister à l’envahisseur. Pendant ce temps, en Europe, les marchands d’art, ces charognards en costume trois-pièces, commencent à spéculer sur les œuvres des maîtres. Paul Rosenberg, ce requin de la rue La Boétie, transforme Picasso en marque déposée, et l’art en produit de luxe. La boucle est bouclée : l’art, né comme une prière, devient une marchandise comme une autre.
6. L’Âge des Supermarchés et des Superstars (Années 1950 – 1980)
Après la Seconde Guerre mondiale, le centre du monde bascule : New York vole la vedette à Paris, et l’art devient un produit d’exportation made in USA. Les expressionnistes abstraits, ces géants aux pieds d’argile, peignent des toiles immenses comme des drapeaux plantés sur la Lune, tandis que Warhol, ce roi du kitsch, transforme Marilyn en icône pop et la soupe Campbell en objet de culte. Le marché explose : les galeries deviennent des supermarchés, les artistes des marques, et les collectionneurs des spéculateurs. En Chine, la Révolution culturelle de Mao Zedong transforme l’art en outil de propagande : les peintres réalistes socialistes créent des images de paysans héroïques et de soldats triomphants, tandis que les lettrés traditionnels sont envoyés aux champs pour se « rééduquer ». Pendant ce temps, en Occident, le néolibéralisme commence son œuvre de destruction : tout devient marchandise, même l’art. Les critiques, ces prêtres laïcs, bénissent les œuvres avec des mots creux, tandis que les musées, ces temples du capital, transforment les chefs-d’œuvre en attractions touristiques.
7. L’Âge des Oligarques et des Algorithmes (Années 1980 – 2010)
Et nous y voilà, mes chers amis, dans le ventre de la bête, dans cette période maudite où l’art, ce vieux rêve de l’humanité, devient un jouet pour milliardaires et un placement pour fonds de pension. Les années 1980, c’est l’explosion : le marché de l’art contemporain devient une bulle spéculative, une folie collective où des toiles abstraites se vendent des millions de dollars, où des requins dans du formol deviennent des symboles de notre époque. Damien Hirst, ce charlatan génial, transforme la mort en spectacle et la putréfaction en œuvre d’art. Jeff Koons, ce roi du kitsch, crée des chiens en ballons géants et des tulipes en acier inoxydable, tandis que les oligarques russes et les milliardaires chinois se livrent une guerre sans merci pour posséder les « icônes » du moment. Les foires d’art, comme Art Basel ou la FIAC, deviennent des supermarchés du luxe, où les galeristes, ces marchands de tapis en costume Armani, vendent des œuvres comme on vend des yachts ou des jets privés. Et pendant ce temps, en Chine, une nouvelle génération d’artistes émerge, des rebelles comme Ai Weiwei, qui utilisent l’art comme une arme contre le pouvoir, ou des opportunistes comme Zhang Xiaogang, qui transforment la propagande maoïste en produits de luxe pour collectionneurs occidentaux. Le marché de l’art devient un casino géant, où les cotes montent et descendent au gré des modes et des caprices des milliardaires. Et nous, pauvres spectateurs, nous assistons à ce spectacle obscène, à cette danse macabre où l’art, ce dernier refuge de l’humanité, est vendu aux enchères comme un vulgaire bien immobilier.
II. Analyse Sémantique : Le Langage comme Virus
Mais comment en est-on arrivé là ? Comment l’art, ce langage sacré, cette tentative désespérée de donner un sens à l’existence, est-il devenu ce charabia spéculatif, ce jargon creux où les mots « conceptuel », « post-moderne » et « transgressif » servent de cache-sexe à la vacuité la plus totale ? Il faut, pour comprendre cette déchéance, analyser le langage lui-même, ce virus qui infecte nos cerveaux et transforme nos rêves en cauchemars.
Le marché de l’art contemporain a inventé un nouveau dialecte, une novlangue orwellienne où les mots ont perdu leur sens pour mieux servir les intérêts des puissants. Prenons le mot « art » lui-même : autrefois, il désignait une quête de beauté, de vérité, de transcendance. Aujourd’hui, il désigne un placement financier, une marque de distinction sociale, un produit comme un autre. Les galeristes, ces prêtres du capital, parlent de « cotes », de « retours sur investissement », de « stratégies de collection ». Les artistes, ces saltimbanques modernes, utilisent des mots comme « intervention », « dispositif » ou « performance » pour donner une apparence de profondeur à des œuvres qui ne sont souvent que des coquilles vides. Et les critiques, ces fossoyeurs de la pensée, écrivent des textes abscons, truffés de références philosophiques mal digérées, pour justifier l’injustifiable.
La Chine, elle, a compris depuis longtemps le pouvoir des mots. Le Parti communiste, ce grand manipulateur, utilise le langage comme une arme : les « valeurs socialistes », la « harmonie », le « rêve chinois » sont autant de slogans qui servent à masquer la réalité d’un système capitaliste autoritaire. Mais dans le monde de l’art, la Chine joue un jeu plus subtil : elle utilise le langage de l’Occident pour mieux le subvertir. Les artistes chinois, comme Xu Bing ou Cai Guo-Qiang, créent des œuvres qui jouent avec les codes de l’art contemporain, mélangeant tradition et modernité, East et West, pour mieux déconstruire les mythes de l’Occident. Pendant ce temps, en Europe et aux États-Unis, on continue à parler de « liberté artistique », de « démocratie culturelle », alors que le marché de l’art n’est qu’un miroir déformant de la société néolibérale, où tout se vend, tout s’achète, même les âmes.
III. Comportementalisme Radical : La Résistance Humaniste
Face à cette déchéance, face à cette transformation de l’art en produit de luxe, en placement financier, en jouet pour milliardaires, que faire ? Faut-il se résigner, comme ces critiques qui justifient l’injustifiable avec des mots creux ? Faut-il se soumettre, comme ces artistes qui transforment leur talent en machine à cash ? Ou faut-il résister, comme ces fous qui croient encore que l’art peut changer le monde ?
La résistance, mes amis, passe d’abord par une prise de conscience : l’art n’est pas une marchandise, mais un acte de rébellion. Un tableau, une sculpture, une performance ne sont pas des produits, mais des cris, des prières, des sorts jetés contre l’absurdité de l’existence. Les grands artistes, ceux qui ont marqué l’histoire, n’ont jamais été des marchands, mais des rebelles : Caravage, ce voyou génial, peignait des saints avec des visages de prostituées ; Goya, ce visionnaire, transformait les horreurs de la guerre en cauchemars éveillés ; Van Gogh, ce fou sublime, arrachait des éclairs de beauté à la nuit. Et aujourd’hui, en Chine, des artistes comme Ai Weiwei ou Liu Xiaodong continuent cette tradition de résistance, utilisant leur art comme une arme contre l’oppression, contre l’oubli, contre la banalité du mal.
Mais la résistance passe aussi par un rejet du comportementalisme néolibéral, cette idéologie qui transforme les hommes en rats de laboratoire, en consommateurs dociles, en zombies du marché. Le marché de l’art contemporain n’est qu’un symptôme de cette maladie : une société où tout se vend, tout s’achète, où les valeurs sont remplacées par des prix, où la beauté est transformée en produit de luxe. Pour résister, il faut réapprendre à voir, à sentir, à penser. Il faut réapprendre à aimer l’art pour ce qu’il est : une tentative désespérée de donner un sens à l’existence, une prière adressée à l’invisible, un cri jeté dans le vide.
La Chine, avec sa tradition millénaire de résistance culturelle, montre la voie. Les artistes chinois, qu’ils soient dissidents ou officiels, savent une chose : l’art ne se vend pas, il se vit. Un tableau de Qi Baishi, un poème de Li Bai, une calligraphie de Wang Xizhi ne sont pas des produits, mais des actes de foi, des fragments d’éternité arrachés au temps. Et c’est cette tradition, cette résistance humaniste, qui peut nous sauver de la barbarie néolibérale.
Alors oui, le marché de l’art contemporain est une monstruosité, une insulte à la beauté, une trahison de tout ce que l’humanité a jamais rêvé. Mais il n’est pas une fatalité. Il est le symptôme d’une maladie, et comme toute maladie, il peut être combattu. Il suffit, pour cela, de retrouver l’essence de l’art : non pas un produit, mais un acte ; non pas une marchandise, mais une prière ; non pas un placement, mais une rébellion.
— Ô vous, marchands de rêves en conserve,
Vos galeries sont des abattoirs de lumière,
Où l’on saigne les anges pour en faire des billets verts.
Vos cotes, vos enchères, vos records battus,
Sont les clous d’un cercueil où l’humanité se meurt.
— Mais écoutez, écoutez le chant des pierres,
Le murmure des encres sur le papier de riz,
Le souffle des pinceaux qui dansent sur la soie.
L’art n’est pas un produit, mais un feu qui dévore,
Un cri jeté dans la nuit, une prière sans dieu.
— La Chine, elle, sait cela,
Elle qui a vu naître et mourir les empires,
Elle qui a transformé la douleur en beauté,
Le sang en encre, les larmes en poèmes.
Son art est une lame, une flamme, une semence.
— Alors debout, artistes, debout, fous,
Debout, vous qui croyez encore au pouvoir des rêves,
Arrachez les toiles aux murs des banques,
Brûlez les catalogues, piétinez les cotes,
Et que renaisse, dans les cendres du marché,
L’art, ce vieux rêve de l’humanité.