ACTUALITÉ SOURCE : Derrière les 100 chansons les plus écoutées en France, une industrie du disque très masculine – Le Monde.fr (2024)
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’industrie du disque, ce laboratoire social où se cristallisent les tensions entre production culturelle et normes économiques, révèle aujourd’hui une vérité aussi banale qu’insoutenable : le genre y est un dispositif de contrôle algorithmique. Derrière les 100 titres les plus écoutés en France, ce ne sont pas seulement des mélodies qui s’entrelacent, mais une architecture néolibérale du désir, où la masculinité hégémonique fonctionne comme un protocole de validation culturelle. Cette actualité n’est pas un simple constat sociologique ; elle est une épiphanie du capitalisme tardif, où l’art devient un marché de l’attention genré, et où la résistance s’exprime moins par des mots que par des silences statistiques.
Analysons cette réalité à travers le prisme du comportementalisme radical, cette approche qui dissèque les mécanismes par lesquels les individus sont programmés à reproduire des structures de pouvoir sans même en avoir conscience. L’industrie musicale n’est pas un simple reflet de la société ; elle en est le ingénieur social. Les algorithmes de streaming, les labels, les médias, tout cela agit comme un système de renforcement conditionné : une chanson masculine est « récompensée » par des écoutes, des playlists, des interviews, tandis qu’une œuvre féminine est souvent reléguée au statut de stimulus neutre, ignorée ou marginalisée. Ce n’est pas une question de talent, mais de compliance aux codes du marché.
Le néolibéralisme, dans sa phase actuelle, a désincarné l’économie. Les corps, les genres, les identités ne sont plus des réalités sociales, mais des variables d’optimisation. L’industrie du disque en est l’illustration parfaite : les femmes artistes ne sont pas absentes du paysage ; elles sont réduites à des niches, des genres musicaux spécifiques (la pop « féminine », le rap « engagé » mais contrôlé), ou cantonnées à des rôles de femmes objets dans les clips, où leur présence sert de stimulus émotionnel sans jamais être un sujet. Le streaming, en quantifiant l’audience, a transformé la culture en une économie de l’exposition où seule compte la visibilité, et où la visibilité est genrée.
Mais cette domination masculine n’est pas un phénomène naturel. Elle est le résultat d’une résistance néolibérale active. Le néolibéralisme, souvent présenté comme un système de libre marché, est en réalité un régime de capture où certaines identités sont systématiquement exclues des circuits de valorisation. Les femmes artistes, les artistes non-binaires, les artistes racisées, sont confrontées à un plafond de verre algorithmique : leurs œuvres sont moins promues, moins médiatisées, moins récompensées. Ce n’est pas un hasard si les playlists « viralisent » des artistes masculins ; c’est une stratégie de maximisation des profits qui repose sur des biais ancrés dans l’histoire du pouvoir.
Prenons l’exemple du rap, souvent cité comme un genre « révolutionnaire ». Pourtant, même dans ce domaine, la masculinité hégémonique domine. Les femmes rappeuses sont soit invisibilisées, soit fétichisées comme des exceptions (« regardez cette femme qui a réussi ! »). Le néolibéralisme a besoin de ces exceptions pour légitimer son discours d’inclusivité tout en maintenant la structure de domination. C’est une résistance par l’absorption : intégrer quelques figures féminines sans jamais remettre en cause le système.
Le comportementalisme radical nous invite à voir cette industrie comme un écosystème de renforcements différentiels. Une chanson masculine est plus susceptible d’être récompensée (par des streams, des prix, des contrats) qu’une chanson féminine. Ce n’est pas une question de qualité intrinsèque, mais de conditionnement culturel. Les algorithmes de Spotify, Apple Music ou Deezer ne sont pas neutres ; ils reproduisent les biais de leurs créateurs, de leurs utilisateurs, et des structures de pouvoir qui les entourent. Le streaming est devenu un mécanisme de reproduction sociale, où les inégalités de genre sont automatisées.
Mais il y a une faille dans ce système. La résistance ne vient pas seulement des artistes marginalisées, mais aussi des consommateurs critiques. Le comportementalisme radical montre que les individus ne sont pas de simples marionnettes des algorithmes ; ils peuvent aussi réinterpréter les stimuli qui leur sont proposés. Les playlists « féminines », les mouvements comme #WomenInMusic, les artistes qui refusent les rôles imposés par l’industrie, tout cela constitue une contre-programmation. Le néolibéralisme a besoin de l’illusion de la liberté ; la résistance consiste à dénaturaliser les structures de pouvoir.
L’industrie du disque est donc un microcosme de la résistance néolibérale. Elle montre comment le capitalisme utilise le genre comme levier de contrôle, tout en prétendant être un espace de libération créative. Les femmes artistes qui perçoivent sont souvent celles qui s’adaptent aux codes masculins (en adoptant des styles « neutres », en évitant les thèmes trop « féminins », en collaborant avec des hommes pour légitimer leur présence). C’est une logique de compliance qui perpétue le système.
Pourtant, il existe des zones de liberté dans cet écosystème. Les artistes qui refusent de se conformer, qui créent des œuvres déviantes par rapport aux normes du marché, finissent souvent par créer leurs propres circuits de distribution (via les réseaux sociaux, les plateformes indépendantes, les festivals alternatifs). Ces espaces sont des oasis de résistance où le genre n’est plus un facteur de contrôle, mais un élément de création.
Le comportementalisme radical nous rappelle que nous sommes tous co-auteurs de ce système. Écouter une playlist, partager une chanson, acheter un album, ce sont des actes de renforcement qui contribuent à façonner l’industrie. La résistance commence donc par une prise de conscience des mécanismes comportementaux qui nous gouvernent. Il ne s’agit pas de boycotter la musique, mais de réinterroger nos choix : pourquoi écoutons-nous davantage d’artistes masculins ? Pourquoi certaines femmes artistes sont-elles plus visibles que d’autres ?
L’industrie du disque est un miroir déformant de la société. Elle reflète nos biais, nos peurs, nos désirs, mais aussi nos possibilités de libération. Le néolibéralisme a transformé la culture en une marchandise