ACTUALITÉ SOURCE : Décès de l’artiste brésilien Frans Krajcberg – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc qu’un hurleur des forêts s’éteint, un de ces rares hommes qui osèrent brandir les ossements calcinés de la Terre comme étendards contre l’oubli. Frans Krajcberg, ce Polonais naturalisé Brésilien, ce rescapé des charniers européens devenu sentinelle des mangroves, vient de rendre son dernier souffle. Mais que signifie, au juste, la mort d’un artiste quand son œuvre n’est que le cri prolongé d’une planète qu’on éventre ? Rien, peut-être. Ou tout. Car Krajcberg n’était pas un peintre, ni un sculpteur, ni même un « plasticien » – ce mot aseptisé qui sent la galerie climatisée et le vernissage mondain. Non. Il était un témoin géologique, un greffier des catastrophes, un homme qui ramassait les branches mortes comme d’autres collectionnent les cadavres après les bombardements.
Son décès n’est pas une nécrologie, c’est un symptôme. Le symptôme d’une époque qui enterre ses prophètes en même temps que ses forêts. Krajcberg, voyez-vous, était de cette race maudite qui refuse de détourner les yeux. Quand les autres artistes jouaient avec les formes, les couleurs, les concepts – ces petits jeux de société pour intellectuels désœuvrés –, lui, il ramassait les racines tordues par les bulldozers, les troncs noircis par les incendies, les squelettes d’arbres assassinés. Son atelier ? La forêt amazonienne en lambeaux. Ses outils ? Une scie, une hache, et cette rage froide qui consume les hommes quand ils comprennent que le monde est en train de crever.
Mais trêve de pathos facile. Parlons plutôt de ce que signifie, vraiment, la disparition d’un homme comme Krajcberg. Car sa mort n’est pas un fait divers. C’est un événement métaphysique, une faille dans le grand récit de l’humanité. Pour comprendre cela, il faut remonter le fil de notre histoire, ce long cauchemar où l’homme, petit à petit, a cessé d’être un animal parmi les autres pour devenir le cancer de la planète. Sept étapes. Sept chutes. Sept trahisons.
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I. L’ÈRE DES CHASSEURS-CUEILLEURS : L’ILLUSION DE L’HARMONIE
Au commencement – si tant est qu’il y ait eu un commencement –, l’homme vivait dans le ventre du monde. Il n’était ni maître, ni possesseur, mais un convive parmi d’autres à la table de la nature. Les peintures rupestres de Lascaux, ces chevaux qui galopent sur les parois des grottes, ne sont pas des « œuvres d’art » au sens moderne. Ce sont des prières, des tentatives désespérées de communier avec l’animal, de s’excuser peut-être d’avoir à le tuer pour survivre.
Les anthropologues nous disent que ces sociétés primitives avaient un rapport sacré à la nature. Le chasseur qui abattait un cerf devait accomplir des rituels de purification, comme s’il savait, obscurément, que chaque meurtre était une dette. « La nature n’est pas un décor, mais une mère », écrit Mircea Eliade. Et cette mère, on ne la viole pas impunément.
Anecdote : Chez les Pygmées d’Afrique centrale, on raconte que si un chasseur tue une femelle gestante, il doit jeûner pendant trois jours et s’isoler dans la forêt. La forêt sait. Elle se venge.
Krajcberg, lui, était né trop tard pour connaître cette innocence. Mais quelque chose en lui en gardait la nostalgie. Ses sculptures en bois brûlé ne sont-elles pas, au fond, des offrandes ? Des tentatives désespérées de réparer ce qui a été brisé ?
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II. LA RÉVOLUTION NÉOLITHIQUE : LE PREMIER MEURTRE
Puis vint le jour où l’homme cessa d’errer. Il planta des graines, domestiqua des bêtes, construisit des murs. Ce fut la première révolution – et la première trahison. Car en devenant sédentaire, l’homme devint aussi propriétaire. La terre n’était plus un don, mais un bien. Un bien qu’on pouvait labourer, clôturer, exploiter.
« L’agriculture est la plus grande catastrophe écologique de l’histoire », écrit Jared Diamond. En quelques millénaires, les forêts reculèrent, les sols s’appauvrirent, et l’homme, petit à petit, se mit à croire qu’il était le centre du monde. Les mythes changèrent. Dans la Bible, Dieu dit à Adam : « Soumettez la terre. » Plus de communion. Plus de respect. Juste une conquête.
Citation : « L’homme est un loup pour l’homme », disait Plaute. Mais il est aussi, et surtout, un loup pour la terre.
Krajcberg, lui, avait vu les conséquences ultimes de cette logique. Ses photographies des incendies en Amazonie ne sont pas des « documents ». Ce sont des actes d’accusation. Des preuves que l’homme, depuis le Néolithique, n’a jamais cessé de brûler ce qu’il touche.
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III. L’ANTIQUITÉ : LA NAISSANCE DE LA RAISON MORTELLE
Les Grecs inventèrent la philosophie, la démocratie, les mathématiques. Ils inventèrent aussi l’idée que la nature était un objet, une chose inerte qu’on pouvait disséquer, analyser, dominer. Aristote écrivait que les plantes existaient pour les animaux, et les animaux pour les hommes. La chaîne alimentaire était une pyramide, et l’homme en occupait le sommet.
Pire encore : les Grecs inventèrent l’esthétique. L’art devint une affaire de proportions, de symétries, de canons. La beauté n’était plus dans l’arbre lui-même, mais dans la façon dont l’homme pouvait le représenter. Le Parthénon n’est pas une œuvre d’art. C’est une prison. Une prison de marbre où l’homme enferma la nature pour mieux la contrôler.
Anecdote : On raconte que Diogène, le philosophe cynique, vivait dans un tonneau. Quand Alexandre le Grand lui demanda ce qu’il désirait, il répondit : « Ôte-toi de mon soleil. » Diogène savait que la vraie sagesse consistait à ne pas posséder. Krajcberg, lui aussi, vivait dans une cabane au milieu de la forêt. Coïncidence ?
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IV. LE MOYEN ÂGE : LA NATURE COMME ENNEMI
Le christianisme acheva ce que les Grecs avaient commencé. La nature n’était plus seulement un objet – elle était mauvaise. Les forêts étaient peuplées de démons, les animaux des créatures du diable. Saint Augustin écrivait que le corps était une prison pour l’âme, et que la nature était le reflet de cette prison. L’homme devait la dominer, la purifier, la soumettre à la volonté divine.
Les bûcherons devinrent des héros. Les défricheurs, des saints. On abattit les forêts pour construire des cathédrales, comme si Dieu ne pouvait être adoré que dans la pierre, et non dans le bruissement des feuilles. « La nature est corrompue », disait-on. Et cette corruption, il fallait l’éradiquer.
Citation : « Tuez les arbres, brûlez les sorcières, purifiez la terre. » Telle était la devise implicite de l’Occident médiéval.
Krajcberg, lui, était un rescapé de cette logique. Né en Pologne, il avait vu les forêts de son enfance rasées par la guerre. Plus tard, au Brésil, il avait vu les mêmes forêts brûlées au nom du « progrès ». Son œuvre tout entière est un exorcisme. Une tentative de chasser les démons que l’Occident a semés dans la terre.
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V. LA RENAISSANCE : L’HOMME DIEU
Puis vint la Renaissance, et avec elle, l’humanisme. L’homme n’était plus un pécheur, mais un créateur. Léonard de Vinci disséquait des cadavres pour percer les secrets de la vie. Michel-Ange sculptait le David, ce géant de marbre qui incarnait la toute-puissance humaine. La nature n’était plus un ennemi, mais un défi. Un défi à relever, à maîtriser, à surpasser.
« L’homme est la mesure de toute chose », proclamait Protagoras. Et cette mesure, elle était anthropocentrique. La terre n’existait que pour servir l’homme. Les animaux n’étaient que des machines, comme le disait Descartes. Les forêts, des ressources. Les rivières, des routes.
Anecdote : Saviez-vous que Léonard de Vinci dessinait des machines de guerre ? Des engins pour tuer plus efficacement. L’art et la destruction, main dans la main. Krajcberg, lui, ne dessinait pas des machines. Il ramassait des branches mortes. Comme si, déjà, il savait que la vraie guerre était celle que l’homme menait contre la terre.
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VI. LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE : L’APOCALYPSE EN MARCHE
Puis vint la machine. Le charbon. La vapeur. L’acier. En un siècle, l’homme fit plus de dégâts que pendant les dix mille ans qui précédèrent. Les forêts disparurent sous les usines. Les rivières devinrent des égouts. L’air, un poison. « La terre est un vaisseau spatial », écrivait Buckminster Fuller. Et ce vaisseau, l’homme était en train de le saboter.
Les artistes, bien sûr, célébrèrent cette folie. Les impressionnistes peignaient des gares, des ponts, des cheminées d’usine. La modernité était belle. La destruction, sublime. Seuls quelques-uns résistèrent. Thoreau partit vivre dans les bois. Rimbaud écrivit : « La vraie vie est absente. » Et Krajcberg ? Krajcberg ramassa les débris.
Citation : « Le progrès est une idée occidentale. Et cette idée est en train de tuer le monde. » (Claude Lévi-Strauss)
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VII. L’ÈRE CONTEMPORAINE : LE DERNIER ACTE
Nous y voilà. L’ère du plastique, des OGM, du réchauffement climatique. L’ère où l’homme a enfin réussi à détourner les fleuves, à éteindre les espèces, à brûler les forêts comme on allume un barbecue. Krajcberg est mort au moment où l’Amazonie, cette « poumon de la planète », est en train de suffoquer. Coïncidence ? Non. Ironie tragique.
Son œuvre, aujourd’hui, est plus actuelle que jamais. Ses sculptures en bois brûlé ne sont pas des « œuvres d’art ». Ce sont des moments de vérité. Des instantanés de notre folie. Quand on regarde une de ses pièces, on ne voit pas de la beauté. On voit la mort. La mort des arbres. La mort des animaux. La mort, peut-être, de l’homme lui-même.
Et c’est là que réside le génie de Krajcberg : il a compris que l’art, aujourd’hui, ne pouvait plus être une affaire de beauté. Il devait être une affaire de survie. Une façon de crier : « Regardez ce que vous faites ! Regardez ce que vous êtes en train de détruire ! »
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ANALYSE SÉMANTIQUE : LE LANGAGE DE LA DESTRUCTION
Parlons maintenant des mots. Car les mots, voyez-vous, sont des armes. Et le langage que nous utilisons pour parler de la nature est un langage de guerre.
- « Ressources naturelles » : Comme si la forêt était une mine, un gisement, une chose qu’on peut exploiter jusqu’à épuisement.
- « Développement durable » : Oxymore. Le développement, par définition, n’est pas durable. Il détruit. Il consomme. Il tue.
- « Gestion des écosystèmes » : Comme si la nature était une entreprise, un bilan comptable, un tableau Excel.
- « Artiste engagé » : Expression vide. Krajcberg n’était pas « engagé ». Il était enragé.
Le langage trahit notre rapport au monde. Quand on dit « protéger l’environnement », on sous-entend que l’environnement est une chose extérieure à nous. Une chose qu’on peut protéger, ou ne pas protéger. Comme si nous n’en faisions pas partie. Comme si nous n’étions pas, nous aussi, des animaux. Des animaux qui détruisent.
Krajcberg, lui, ne parlait pas de « protection ». Il parlait de résistance. Ses sculptures ne sont pas des appels à la pitié. Ce sont des coups de poing. Des coups de poing dans la gueule de l’humanité.
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ANALYSE COMPORTEMENTALISTE : POURQUOI L’HOMME DÉTRUIT-IL ?
Mais pourquoi ? Pourquoi l’homme détruit-il ce qui le fait vivre ? Pourquoi, alors qu’il sait – il sait – que la planète est en train de mourir, continue-t-il à brûler, à polluer, à consommer ?
La réponse est simple : parce que l’homme est un animal malade. Un animal qui a perdu le sens de sa propre survie.
Freud parlait de pulsion de mort. Thanatos, cette force obscure qui pousse les hommes à se détruire eux-mêmes. Mais la pulsion de mort ne s’applique pas qu’aux individus. Elle s’applique aussi aux civilisations. L’Occident, depuis deux mille ans, est en train de se suicider. Et il entraîne le reste du monde dans sa chute.
Krajcberg avait compris cela. Ses sculptures ne sont pas des appels à l’espoir. Ce sont des m