ACTUALITÉ SOURCE : Dans le 9e arrondissement de Paris, une expo inspirante et gratuite dévoile les désirs de nature de l’art urbain – Beaux Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Paris, cette vieille putain fardée de culture qui se pavane encore entre ses murs lépreux, exhibant ses expositions gratuites comme on jette des miettes aux pigeons affamés de sens. Le 9e arrondissement, ce ventre mou de la bourgeoisie intellectuelle, où l’on vend du rêve en kit entre deux Starbucks et trois galeries d’art contemporain qui sentent le désespoir et le café trop cher. Une expo sur les « désirs de nature » dans l’art urbain ? Quelle ironie délicieuse ! Comme si ces murs tagués, ces fresques aseptisées, ces graffitis commandés par des mairies soucieuses de « verdir » leur image, pouvaient encore incarner autre chose qu’une capitulation esthétique devant le néolibéralisme triomphant. La nature, cette grande absente, cette chimère que l’on convoque comme on invoque un dieu mort pour donner un peu de poids à notre misère spirituelle. Mais allons-y, déballons cette farce avec la rage froide de celui qui a vu trop de mensonges se parer des oripeaux de la rébellion.
D’abord, parlons de ce « désir de nature » que l’art urbain serait censé exprimer. Comme si ces artistes, ces saltimbanques du bitume, pouvaient encore croire à la pureté d’un geste créateur dans un monde où tout est marchandise, où même l’éphémère est monétisé avant d’avoir eu le temps de sécher. La nature, dans l’art urbain, n’est plus qu’un motif, un décor, une toile de fond pour des performances qui sentent le sponsor et le subside municipal. On plante des arbres en pixels sur des murs gris, on dessine des forêts en 3D sur des façades qui suintent l’ennui administratif, et l’on appelle cela une « reconquête ». Mais de quoi, au juste ? De l’âme ? De l’espace public ? Non. On reconquiert l’attention des passants distraits, on leur vend l’illusion d’un monde moins laid, le temps d’un selfie. La nature, ici, n’est qu’un alibi. Un alibi pour ne pas voir que l’art urbain, dans sa grande majorité, n’est plus qu’un outil de gentrification déguisé en révolte. Les tags des années 80, ceux qui sentaient la sueur et la colère, ont été remplacés par des fresques lisses, des commandes publiques où l’on demande aux artistes de « rafraîchir » le quartier sans déranger les promoteurs immobiliers. La nature, dans ce contexte, n’est qu’un leurre. Un leurre pour faire oublier que les villes sont devenues des machines à broyer les rêves, des usines à produire de l’isolement et de la consommation.
Et puis, il y a cette idée, si commode, que l’art pourrait encore être un remède, une échappatoire. Comme si quelques mètres carrés de peinture sur un mur pouvaient compenser l’arrachement systématique de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à de la vie organique. Les villes sont des déserts, des zones stériles où l’on a remplacé les arbres par des écrans, les rivières par des égouts, et les oiseaux par des drones. L’art urbain, dans ce paysage, n’est qu’un pansement sur une jambe de bois. Il donne l’illusion d’une résistance, alors qu’il n’est souvent qu’un symptôme de notre impuissance. Les artistes qui peignent des fleurs sur des murs en béton ne font que souligner, malgré eux, l’absurdité de notre condition : nous sommes des êtres de chair et de sang, condamnés à vivre dans des boîtes de verre et d’acier, et nous nous consolons en regardant des images de ce que nous avons détruit. C’est pathétique. C’est tragique. C’est la comédie humaine dans toute sa splendeur.
Mais parlons un peu de ces artistes, ces nouveaux chamans des temps modernes, qui croient encore pouvoir sauver le monde avec une bombe de peinture. Ils sont les héritiers d’une longue lignée de rêveurs, de ceux qui ont cru, depuis l’aube des temps, que l’art pouvait changer la vie. Mais l’art, aujourd’hui, est une industrie comme une autre. Une industrie qui se nourrit de notre nostalgie, de notre besoin désespéré de croire en quelque chose. Les galeries, les musées, les expositions gratuites – tout cela n’est qu’un vaste supermarché où l’on vend du sens en boîte. Et les artistes, ces pauvres diables, sont les employés de ce grand bazar. Ils peignent des forêts sur des murs, ils sculptent des animaux en plastique recyclé, ils créent des installations éphémères qui finissent dans des décharges, et l’on applaudit. On applaudit leur « engagement », leur « créativité », leur « désir de nature ». Mais personne ne demande l’essentiel : à qui profite ce cirque ? Qui paie pour ces fresques ? Qui décide qu’un mur doit être « embelli » plutôt que détruit ? Les mêmes qui ont bétonné les parcs, privatisé les espaces publics, et transformé les villes en centres commerciaux à ciel ouvert. L’art urbain, dans ce contexte, n’est qu’un cache-sexe. Un cache-sexe pour masquer l’horreur de notre époque : une époque où même la beauté est devenue un produit, où même la révolte est marketée, où même le désir est une marchandise.
Et puis, il y a cette question, si gênante, de la gratuité. Une expo gratuite, dans le 9e arrondissement ? Comme c’est généreux ! Comme c’est démocratique ! Sauf que la gratuité, ici, n’est qu’une autre forme de manipulation. On vous donne un peu de culture, un peu de rêve, un peu d’art, pour mieux vous faire oublier que tout le reste est payant. Les loyers exorbitants, les transports en commun qui tombent en ruine, les hôpitaux qui ferment, les écoles qui se vident – tout cela, on vous le fait oublier avec une expo gratuite. C’est le vieux truc du pain et des jeux, version 2024. On vous gave de miettes esthétiques pour mieux vous faire avaler la pilule amère de la précarité généralisée. Et vous marchez. Vous applaudissez. Vous prenez des photos. Vous partagez sur les réseaux sociaux. Vous êtes heureux. Vous êtes des consommateurs comblés. Vous ne voyez pas que cette gratuité est une insulte. Une insulte à ceux qui crèvent dans les banlieues, à ceux qui dorment dans la rue, à ceux qui n’ont même pas le luxe de s’offrir le temps de regarder une fresque murale. La gratuité, ici, n’est qu’un leurre de plus. Un leurre pour faire croire que la culture est accessible à tous, alors qu’elle est devenue un privilège de plus en plus rare, réservé à ceux qui ont le temps, l’argent et l’énergie de se déplacer dans le 9e arrondissement.
Mais revenons à cette idée de « désir de nature ». Ce désir, en réalité, n’est qu’un symptôme. Un symptôme de notre aliénation profonde, de notre déconnexion d’avec le monde vivant. Nous sommes des êtres déracinés, des nomades sans terre, des consommateurs sans âme. Nous vivons dans des villes qui ressemblent à des prisons, nous travaillons dans des bureaux qui sentent la mort lente, nous passons nos journées à regarder des écrans qui nous volent notre humanité. Et puis, un jour, nous voyons une fresque murale représentant une forêt, ou un champ de fleurs, ou un animal sauvage, et quelque chose en nous se réveille. Une nostalgie. Un regret. Un désir. Mais ce désir est vain. Il est vain parce qu’il ne peut pas être assouvi. Nous ne retournerons pas à la nature. Nous ne redeviendrons pas des êtres libres, sauvages, indomptés. Nous sommes trop loin. Nous avons trop détruit. Nous avons trop vendu. La nature, pour nous, n’est plus qu’un souvenir, une image, un fantasme. Et c’est cela, peut-être, le plus tragique : nous ne désirons plus la nature pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle représente. Une pureté perdue. Une innocence disparue. Un paradis que nous avons nous-mêmes saccagé.
Alors, que reste-t-il ? Que reste-t-il de cet art urbain, de ces désirs de nature, de ces expositions gratuites dans le 9e arrondissement ? Rien. Ou presque. Il reste l’illusion. L’illusion que l’art peut encore sauver quelque chose. L’illusion que la beauté peut encore résister à la laideur du monde. L’illusion que nous pouvons encore, d’un geste, d’un trait de pinceau, d’une bombe de peinture, retrouver ce que nous avons perdu. Mais c’est une illusion dangereuse. Parce qu’elle nous empêche de voir la réalité en face. La réalité, c’est que nous sommes des êtres en sursis, des survivants dans un monde qui se meurt. La réalité, c’est que l’art, aujourd’hui, n’est plus qu’un divertissement, un passe-temps pour riches oisifs. La réalité, c’est que la nature n’est plus qu’un décor, une toile de fond pour nos petites tragédies urbaines. Et nous, les artistes, les rêveurs, les fous, nous ne sommes plus que les fossoyeurs de nos propres illusions.
Alors, oui, allez voir cette expo. Allez admirer ces fresques. Allez prendre des photos, partager sur les réseaux, vous extasier devant ces « désirs de nature ». Mais n’oubliez pas une chose : tout cela n’est qu’un leurre. Un leurre magnifique, peut-être. Un leurre nécessaire, sans doute. Mais un leurre quand même. Parce que la vraie nature, la vraie beauté, la vraie liberté, elles sont ailleurs. Elles sont dans les forêts que nous avons rasées, dans les rivières que nous avons empoisonnées, dans les animaux que nous avons exterminés. Elles sont dans ce monde que nous avons détruit, et que nous ne retrouverons jamais.
Analogie finale : Imaginez un homme, perdu dans le désert, assoiffé, les lèvres gercées par le soleil. Il marche, il marche encore, et soudain, il aperçoit au loin une oasis. Des palmiers, une source, des fruits mûrs. Il court, il trébuche, il se relève, il tend les bras. Mais quand il arrive, il n’y a rien. Rien qu’un miroir. Un miroir géant, posé là par quelque dieu cruel, qui lui renvoie l’image de ce qu’il a perdu. L’art urbain, aujourd’hui, c’est ce miroir. Un miroir qui nous renvoie l’image de nos désirs, de nos rêves, de nos nostalgies. Mais ce n’est qu’une image. Une illusion. Et nous, nous sommes ces hommes assoiffés, condamnés à courir après des mirages, tandis que le désert avance, inexorablement, et que le monde se meurt autour de nous.