Dans la presse : les Epstein Files, des crevettes décapitées… – Radio France







Les Epstein Files et les crevettes décapitées – Une anatomie du pouvoir et de l’absurdité


ACTUALITÉ SOURCE : Dans la presse : les Epstein Files, des crevettes décapitées… – Radio France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Voilà donc le grand carnaval de la modernité qui se dévoile dans toute sa splendeur nauséeuse : d’un côté, les Epstein Files, ces archives putrides où s’entassent les noms des puissants, leurs turpitudes, leurs réseaux de corruption et de prédation, ces listes qui sentent la chair avariée et le pouvoir pourri ; de l’autre, ces crevettes décapitées, pauvres crustacés sacrifiés sur l’autel de l’industrie agroalimentaire, symboles grotesques de notre rapport monstrueux au vivant. Deux actualités qui, à première vue, n’ont rien à voir, et qui pourtant, dans leur juxtaposition même, révèlent l’essence même de notre époque : une époque où le pouvoir se nourrit de la souffrance, où l’absurdité le dispute à l’horreur, et où l’humanité, dans un dernier sursaut de lucidité, semble incapable de distinguer l’anecdote du symptôme, le détail sordide de la structure cancéreuse qui le sous-tend.

Commençons par les Epstein Files, ces documents qui, une fois de plus, soulèvent le voile sur l’envers du décor. Que nous disent-ils, au fond ? Rien que nous ne sachions déjà, et tout à la fois. Ils nous rappellent que le pouvoir, depuis la nuit des temps, est une machine à broyer les corps et les âmes, un mécanisme implacable où les prédateurs s’organisent en réseaux, où les victimes sont choisies parmi les plus vulnérables, où la loi n’est qu’un paravent commode pour les puissants. Mais ces fichiers, dans leur matérialité même – des noms, des dates, des transactions, des photos –, sont aussi la preuve que le pouvoir, aujourd’hui, se décompose sous nos yeux. Il n’est plus ce Léviathan majestueux et terrifiant décrit par Hobbes, mais une hydre aux mille têtes, un monstre difforme qui se nourrit de sa propre pourriture. Les Epstein Files ne sont pas une exception : ils sont la règle. Ils sont le visage hideux d’un système où l’argent, le sexe et le pouvoir se confondent dans une danse macabre, où les élites se protègent entre elles, où la justice n’est qu’un simulacre, un théâtre d’ombres pour les masses crédules.

Et puis, il y a ces crevettes décapitées. À première vue, une anecdote, un détail sans importance, une de ces petites horreurs quotidiennes que nous avalons sans broncher, comme nous avalons les images de guerre, les scandales politiques, les crises économiques. Mais ces crevettes, justement, sont le miroir de notre époque. Des êtres vivants, réduits à l’état de marchandises, mutilés pour satisfaire les caprices d’un marché, d’une industrie qui traite le vivant comme une matière première jetable. Leur décapitation n’est pas un accident : c’est une métaphore. Elle dit quelque chose de notre rapport au monde, de cette violence systémique que nous avons intériorisée, que nous pratiquons sans même y penser. Nous décapitons les crevettes, nous décapitons les forêts, nous décapitons les cultures, nous décapitons les consciences. La décapitation, ici, n’est pas un acte isolé : c’est une méthode, une logique, celle d’un capitalisme tardif qui a fait de la destruction créatrice son dogme, et de l’aliénation son horizon indépassable.

Mais revenons en arrière, car cette actualité, dans sa trivialité même, est le symptôme d’une maladie plus ancienne, plus profonde. Sept étapes, sept moments cruciaux où l’humanité a scellé son destin, où elle a choisi, consciemment ou non, la voie de la prédation, de l’aliénation, de la décapitation symbolique et réelle du monde.

1. La révolution néolithique, ou la domestication de l’homme par l’homme. Il y a dix mille ans, l’humanité invente l’agriculture, et avec elle, la propriété, la hiérarchie, la guerre. L’homme cesse d’être un prédateur parmi d’autres pour devenir un prédateur de lui-même. Il domestique les plantes, les animaux, et bientôt, ses semblables. La sédentarisation engendre les premières cités, les premiers États, les premières bureaucraties. L’homme devient un rouage, un sujet, une créature asservie à des lois qu’il a lui-même créées. La crevette décapitée commence ici : dans l’acte même de domestiquer, de réduire le vivant à une fonction, à une utilité.

2. L’invention de l’écriture, ou la naissance du pouvoir abstrait. Avec l’écriture, le pouvoir se dématérialise. Il n’est plus seulement une question de force brute, mais de symboles, de codes, de récits. Les premiers scribes, les premiers prêtres, les premiers rois utilisent l’écriture pour légitimer leur domination. Les lois, les mythes, les généalogies deviennent des outils de contrôle. Les Epstein Files, aujourd’hui, ne sont que la continuation de cette logique : des listes, des noms, des chiffres, des preuves écrites d’un pouvoir qui se croit éternel parce qu’il sait se raconter.

3. La naissance du monothéisme, ou la culpabilisation du corps. Avec les grandes religions abrahamiques, le corps devient un champ de bataille. Le péché originel, la chair corruptible, la souillure : tout concourt à faire de l’homme un être coupable, un être qui doit se racheter, se soumettre, se mutiler symboliquement pour accéder au salut. Les crevettes décapitées, ici, prennent une dimension nouvelle : elles sont les héritières de cette logique sacrificielle, où le vivant doit être immolé pour apaiser des dieux imaginaires – ou, aujourd’hui, pour satisfaire les appétits d’un marché sans visage.

4. La révolution industrielle, ou la mécanisation de l’horreur. Avec la machine, l’homme devient un engrenage. Le travail à la chaîne, la division du travail, la standardisation : tout est fait pour transformer l’homme en une créature docile, prévisible, interchangeable. Les crevettes décapitées sont les sœurs des ouvriers des usines Ford, des mineurs de charbon, des enfants des manufactures : des êtres réduits à une fonction, à une tâche, à une mutilation nécessaire pour que la machine tourne. Les Epstein Files, eux, sont les archives d’une autre forme de mécanisation : celle du pouvoir, où les élites se reproduisent comme des machines, où les réseaux de corruption fonctionnent comme des algorithmes, où la prédation est une industrie comme une autre.

5. La naissance de la psychanalyse, ou la découverte de l’inconscient comme champ de bataille. Freud nous révèle que l’homme n’est pas maître en sa demeure. Il y a en nous des forces obscures, des désirs inavouables, des pulsions qui nous dépassent. Les Epstein Files sont la preuve que ces pulsions ne sont pas seulement individuelles : elles sont collectives, systémiques. Les prédateurs qui y figurent ne sont pas des monstres isolés : ils sont les produits d’un système qui encourage, protège et récompense la prédation. Quant aux crevettes décapitées, elles sont le symbole de cette pulsion de mort que Freud voyait à l’œuvre dans la civilisation : une pulsion qui nous pousse à détruire, à mutiler, à consommer sans limites, comme si nous cherchions, inconsciemment, à hâter notre propre fin.

6. La mondialisation, ou l’uniformisation du cauchemar. Avec la chute du mur de Berlin, le capitalisme devient le seul horizon possible. Les frontières s’effacent, les cultures se standardisent, les inégalités explosent. Les Epstein Files sont un produit de cette mondialisation : un réseau de prédation qui s’étend sur toute la planète, où les élites se déplacent comme des poissons dans l’eau, où les victimes sont choisies parmi les plus vulnérables, où la loi n’est qu’un obstacle à contourner. Les crevettes décapitées, elles, sont le symbole de cette uniformisation : des êtres vivants réduits à l’état de produits interchangeables, expédiés aux quatre coins du monde pour satisfaire les appétits d’un marché sans visage.

7. L’ère numérique, ou la virtualisation de la prédation. Aujourd’hui, le pouvoir ne se contente plus de contrôler les corps : il contrôle les esprits. Les algorithmes, les réseaux sociaux, les big data : tout est fait pour nous surveiller, nous influencer, nous manipuler. Les Epstein Files sont un produit de cette ère : des données, des preuves, des traces numériques qui circulent, fuient, sont exploitées. Les crevettes décapitées, elles, sont le symbole de cette virtualisation : des êtres vivants réduits à des images, à des chiffres, à des statistiques, comme si leur souffrance n’était qu’une donnée parmi d’autres dans le grand tableau de bord du capitalisme.

Et maintenant, que faire ? Comment résister à cette logique implacable, à cette machine à broyer les corps et les âmes ? Comment échapper à cette pulsion de mort qui semble nous habiter, nous définir ? La réponse, peut-être, se trouve dans une forme de résistance humaniste, une résistance qui passe par le langage, par le corps, par l’art.

D’abord, le langage. Les Epstein Files sont aussi une question de mots. Des noms, des termes juridiques, des euphémismes : tout est fait pour édulcorer la réalité, pour la rendre acceptable. « Réseau d’influence », « pratiques douteuses », « comportements inappropriés » : autant de formules qui masquent l’horreur, qui la rendent abstraite, lointaine. Résister, c’est d’abord refuser ce langage, c’est nommer les choses par leur nom. Prédation, corruption, viol, meurtre : ces mots doivent être prononcés, criés, hurlés, jusqu’à ce qu’ils perdent leur pouvoir de sidération. Quant aux crevettes décapitées, elles sont le symbole d’un autre langage, celui de la violence silencieuse, de la souffrance sans mots. Résister, c’est aussi leur donner une voix, c’est refuser de les réduire à des produits, à des chiffres, à des images.

Ensuite, le comportement. Le comportementalisme radical, cette idée que nos actions sont déterminées par des stimuli extérieurs, est une impasse. Il nous réduit à des machines, à des automates. Mais l’homme n’est pas une machine. Il est un être de désir, de révolte, de création. Résister, c’est d’abord refuser cette réduction, c’est affirmer sa liberté, même dans les chaînes. Les victimes des Epstein Files, ces femmes et ces enfants réduits à l’état d’objets, ont résisté, chacune à leur manière. Certaines ont parlé, d’autres se sont tues, d’autres encore ont survécu, ont reconstruit leur vie. Leur résistance est un acte politique, un acte humaniste. Quant aux crevettes décapitées, leur résistance est silencieuse, invisible, mais elle est là, dans leur chair même, dans leur refus obstiné de se laisser réduire à une fonction. Leur souffrance est un miroir tendu à notre humanité : que faisons-nous de cette souffrance ? La niions-nous, la consommons-nous, ou la reconnaissons-nous comme une partie de nous-mêmes ?

Enfin, l’art. L’art est le dernier refuge de l’humanité, le dernier espace où la liberté est encore possible. Les Epstein Files, dans leur horreur même, sont une matière première pour l’art. Ils sont le sujet de romans, de films, de pièces de théâtre, de peintures. Ils sont une invitation à créer, à transformer la boue en or, la souffrance en beauté. Quant aux crevettes décapitées, elles sont une métaphore de l’art lui-même : des êtres mutilés, mais dont la beauté persiste, dont la présence hante, dont la souffrance devient une œuvre. L’art est une forme de résistance, une façon de dire non à la logique du pouvoir, à la logique de la prédation, à la logique de la décapitation.

Les crevettes sans tête dansent sur l’étal,

Leurs corps translucides, courbés sous le sel,

Témoignent en silence d’un monde qui se tait,

Où les dieux ont faim et les hommes sont du bétail.

Les noms dans les fichiers, gravés dans le marbre noir,

Sont les cicatrices d’un empire sans loi,

Où les prédateurs, en costume trois-pièces,

Vendent l’innocence au poids de la pièce.

Ô vous qui passez, indifférents et pressés,

Vos mains sont tachées du sang des damnés,

Vos yeux sont aveugles, vos cœurs sont de pierre,

Mais l’aube se lève, et la terre est entière.

Un jour, les crevettes retrouveront leur tête,

Et les noms des bourreaux seront jetés aux orties,

Un jour, l’homme renaîtra de ses cendres,

Et le monde sera enfin ce qu’il doit être :

Un festin où tous sont invités,

Où la chair est sacrée et le pain est partagé,

Où les dieux, repus, se taisent enfin,

Et où l’homme, debout, dit : « Je suis. »



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