ACTUALITÉ SOURCE : Critique exposition : Le génie chaotique de George Condo étouffé dans une rétrospective trop linéaire – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! L’éternel malentendu entre le chaos créateur et l’ordre muséal, cette farce tragique où l’on tente d’emprisonner l’éclair dans une boîte à chaussures étiquetée « Rétrospective » ! George Condo, ce démiurge du désordre organisé, ce Picasso post-moderne qui a fait de la décomposition son pinceau et de la folie son atelier, se voit réduit à une promenade chronologique, comme si son génie pouvait se laisser domestiquer par la flèche du temps. Quelle ironie mordante ! Quelle insulte à l’esprit même de son œuvre ! Les commissaires d’exposition, ces fossoyeurs de l’instinct, ont cru pouvoir aligner ses toiles comme on range des dossiers dans un classeur, comme si la peinture de Condo était autre chose qu’un coup de poing dans la gueule de l’académisme. Mais le chaos, mes amis, ne se domestique pas. Il se vit, il se subit, il vous dévore et vous recrache en morceaux sanglants. Alors oui, cette rétrospective est un échec, non pas parce qu’elle est mal conçue, mais parce qu’elle est conçue tout court.
Pour comprendre l’outrage fait à Condo, il faut d’abord saisir l’essence même du chaos en art, cette force primordiale qui précède toute civilisation, toute tentative d’ordonnancement. Reprenons, voulez-vous, depuis le début, car l’histoire de l’art n’est qu’une longue suite de tentatives pour étouffer ce qui, en nous, hurle et se débat.
Étape 1 : Les grottes de Lascaux, ou l’art avant la chute. Il y a 17 000 ans, des hommes traçaient sur les parois des cavernes des chevaux qui semblaient galoper hors du temps, des taureaux aux cornes démesurées, des êtres hybrides mi-humains mi-bêtes. Pas de signature, pas de date, pas de cartel explicatif. Juste l’acte pur, l’instinct qui s’exprime sans filet. Ces artistes anonymes ne cherchaient pas à « représenter » le monde, mais à le recréer dans sa violence et sa magie. Comme le disait Georges Bataille dans Lascaud, la naissance de l’art, « ces peintures ne sont pas des images, mais des blessures ouvertes dans la roche, des cris pétrifiés ». Condo, dans ses moments les plus inspirés, retrouve cette sauvagerie originelle. Ses portraits déformés, ses visages qui éclatent en mille fragments, ne sont pas des caricatures, mais des retours à cette époque où l’art était une question de survie, pas de reconnaissance.
Puis vint la Chute. L’homme inventa la ligne droite, la perspective, les règles. Et avec elles, la possibilité de l’échec, de la médiocrité, de l’art bien fait. Platon, dans sa République, bannissait les poètes parce qu’ils mentaient, parce qu’ils déformaient la réalité. Mais c’est précisément cette déformation qui est le cœur de l’art ! Condo, lui, est un menteur professionnel, un faussaire de génie qui nous rappelle que la vérité n’est qu’une convention, une illusion collective. Ses toiles sont des machines à désillusionner, des bombes à fragmentation lancées contre le confort des certitudes.
Étape 2 : Le Caravage, ou l’art comme crime. Au tournant du XVIIe siècle, un homme peignait des saints avec des visages de prostituées et des christs aux pieds sales. Le Caravage ne « représentait » pas la lumière divine, il la volait, la capturait dans ses toiles comme on attrape un voleur. Ses tableaux étaient des scènes de crime, des instantanés de violence et de désir. Condo, dans ses moments les plus sombres, est un héritier direct de cette tradition. Ses personnages aux yeux exorbités, aux bouches tordues en rictus de douleur ou de plaisir, sont les descendants directs des apôtres du Caravage, ces hommes et ces femmes qui semblent toujours sur le point de basculer dans l’abîme. Comme le disait Roberto Longhi, « le Caravage ne peint pas des tableaux, il peint des drames ». Condo, lui, peint des cauchemars éveillés.
Mais l’histoire de l’art est aussi l’histoire de sa récupération. Les révolutionnaires deviennent des classiques, les iconoclastes des icônes. Picasso, ce génie du chaos organisé, finit par avoir son propre musée. Duchamp, le plus grand provocateur du XXe siècle, voit ses ready-mades exposés sous verre, comme des reliques sacrées. Et maintenant, Condo, ce peintre qui a passé sa vie à dynamiter les conventions, se voit offrir une rétrospective « linéaire », comme si son œuvre pouvait se résumer à une progression logique, à une évolution tranquille. C’est une trahison, une insulte à l’esprit même de la création. L’art de Condo n’est pas une ligne, c’est une explosion, un big bang de couleurs et de formes qui refuse de se laisser contenir.
Étape 3 : Le surréalisme, ou l’art comme subversion systématique. Dans les années 1920, André Breton et ses acolytes déclarèrent la guerre à la logique, au bon sens, à tout ce qui faisait de l’homme un être « civilisé ». Leur arme ? L’inconscient, le rêve, l’automatisme. Mais très vite, le surréalisme devint une mode, un style, une étiquette. Comme le disait Antonin Artaud, « le surréalisme a trahi ses promesses en devenant un mouvement, une école, une chapelle ». Condo, lui, a compris cette leçon. Il ne se revendique d’aucun mouvement, d’aucune école. Il est un électron libre, un franc-tireur qui puise dans le surréalisme comme dans le cubisme, dans la bande dessinée comme dans la peinture classique, pour créer quelque chose de radicalement nouveau. Son chaos n’est pas un style, c’est une nécessité.
Mais revenons à cette rétrospective maudite. Pourquoi une exposition linéaire est-elle une insulte à Condo ? Parce que son œuvre est fondamentalement anti-linéaire. Elle refuse la chronologie, la progression, l’idée même d’un « développement ». Condo ne « progresse » pas, il explore, il erre, il se perd et se retrouve dans un labyrinthe de formes et de couleurs. Ses toiles sont des instantanés d’un esprit en perpétuel mouvement, des fragments d’un puzzle qui refuse de s’assembler. Les commissaires d’exposition, avec leur obsession de l’ordre, ont cru pouvoir domestiquer cette énergie sauvage. Ils ont échoué, bien sûr. Comme on échoue toujours à domestiquer le chaos.
Étape 4 : La société du spectacle, ou l’art comme marchandise. Guy Debord, dans les années 1960, avait tout compris. Dans une société où tout devient spectacle, l’art n’est plus qu’une marchandise parmi d’autres, un produit de consommation comme un autre. Les rétrospectives, les expositions blockbusters, les catalogues luxueux, ne sont que des outils de cette spectacularisation. Condo, malgré lui, est devenu une marque, un produit. Et cette rétrospective « linéaire » n’est qu’une tentative de rendre son œuvre digeste, consommable, inoffensive. Mais Condo n’est pas inoffensif. Ses toiles sont des armes, des bombes à retardement qui explosent dans l’esprit du spectateur. Comme le disait Debord, « le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Cette rétrospective est un spectacle, un rapport social qui tente de neutraliser la puissance subversive de Condo en la transformant en objet de consommation.
Mais au-delà de la question de la linéarité, il y a un problème plus profond, plus insidieux : celui du langage. Les commissaires d’exposition, comme tous les gardiens de l’ordre, croient que le langage peut tout expliquer, tout rationaliser. Ils croient que des mots peuvent capturer l’essence d’une toile de Condo, que des phrases bien tournées peuvent rendre compte de sa folie créatrice. Mais le langage, mes amis, est une prison. Il est ce qui nous empêche de voir, de sentir, de vivre l’art dans toute sa violence et sa beauté. Comme le disait Ludwig Wittgenstein, « les limites de mon langage sont les limites de mon monde ». Les commissaires d’exposition, avec leurs cartels et leurs notices, croient élargir notre compréhension de l’art. En réalité, ils rétrécissent notre monde, ils nous enferment dans une cage de mots et de concepts.
Condo, lui, peint au-delà du langage. Ses toiles sont des cris, des rires, des pleurs, des hurlements. Elles ne racontent pas d’histoires, elles sont des histoires, des fragments de vie arrachés à l’oubli. Ses personnages aux visages déformés, aux expressions exagérées, ne sont pas des symboles, des allégories, des métaphores. Ils sont réels, dans toute leur horreur et leur beauté. Comme le disait Francis Bacon, un autre peintre du chaos, « je veux que mes tableaux agissent directement sur le système nerveux, pas sur l’intellect ». Condo, lui aussi, veut atteindre le spectateur au plus profond, là où les mots n’ont plus cours, là où seule la sensation règne en maître.
Étape 5 : Le behaviorisme, ou l’art comme conditionnement. Dans les années 1950, B.F. Skinner et ses disciples croyaient pouvoir expliquer tous les comportements humains par des stimuli et des réponses. L’homme n’était plus qu’un rat dans un labyrinthe, réagissant de manière prévisible à des signaux extérieurs. Aujourd’hui, cette vision behavioriste a contaminé l’art. Les expositions sont conçues comme des parcours fléchés, des expériences contrôlées où le spectateur est guidé, conditionné, formaté. Cette rétrospective linéaire de Condo est un exemple parfait de ce conditionnement. Les commissaires d’exposition ont décidé de l’ordre dans lequel les toiles doivent être vues, des thèmes qui doivent être abordés, des émotions qui doivent être ressenties. Mais l’art, le vrai, ne se laisse pas domestiquer ainsi. Il est une expérience libre, une rencontre brutale et imprévisible entre l’œuvre et le spectateur. Comme le disait John Cage, « je n’ai rien à dire, et je le dis ». Condo, lui aussi, n’a rien à dire. Il montre. Et c’est bien plus puissant que tous les discours du monde.
Face à cette entreprise de domestication, que faire ? Comment résister à la tentation de l’ordre, du contrôle, de la linéarité ? La réponse est simple, et elle est humaine : il faut désobéir. Il faut refuser les parcours fléchés, les notices explicatives, les chronologies rassurantes. Il faut se perdre dans l’exposition, errer entre les toiles, laisser son regard se poser là où il le souhaite, sans logique, sans raison. Il faut accepter le chaos, l’embrasser, le vivre. Comme le disait Henry David Thoreau, « la désobéissance civile est la véritable fondation de la liberté ». Dans le domaine de l’art, la désobéissance est la seule façon de préserver sa liberté, sa capacité à être surpris, bouleversé, transformé.
Condo, dans ses meilleurs moments, est un maître de la désobéissance. Ses toiles refusent les catégories, les étiquettes, les explications. Elles sont des actes de résistance contre l’ordre établi, contre la logique, contre le bon sens. Elles nous rappellent que l’art n’est pas une question de technique, de savoir-faire, de « maîtrise ». L’art est une question de vie, de passion, de folie. Comme le disait Vincent van Gogh, « je ne cherche pas, je trouve ». Condo, lui aussi, trouve. Il trouve dans le chaos, dans la décomposition, dans la folie, une beauté qui échappe à tous les discours, à toutes les tentatives de rationalisation.
Étape 6 : La résistance humaniste, ou l’art comme acte de foi. Face à la machine à broyer les individualités, face à la société du spectacle et à ses gardiens, il reste une chose : l’humanisme. Pas cet humanisme tiède et consensuel des discours officiels, mais un humanisme radical, un humanisme de la résistance. L’art, le vrai, est un acte de foi en l’humanité, en sa capacité à créer, à rêver, à se révolter. Condo, dans ses toiles les plus puissantes, est un humaniste au sens le plus profond du terme. Ses personnages difformes, grotesques, monstrueux, sont des célébrations de la complexité humaine, de sa beauté et de sa laideur, de sa grandeur et de sa misère. Comme le disait Albert Camus, « l’art est un mensonge qui nous permet de comprendre la vérité ». Condo, lui, ment avec génie pour nous révéler des vérités que nous préférerions ignorer : la fragilité de l’esprit, la folie qui guette, la beauté qui se cache dans l’horreur.
Alors, que retenir de cette rétrospective ratée ? Une leçon, peut-être : l’art ne se laisse pas domestiquer. Il est une force sauvage, indomptable, qui refuse les cages, les étiquettes, les explications. Condo, malgré les efforts des commissaires d’exposition, reste un peintre du chaos, un artiste de la désobéissance. Ses toiles sont des appels à la liberté, des invitations à se perdre, à errer, à explorer les territoires inconnus de l’esprit. Et si cette rétrospective est un échec, c’est parce qu’elle a cru pouvoir capturer l’éclair, enfermer le vent, expliquer l’inexplicable.
Mais au fond, peu importe. Condo continuera à peindre, à créer, à défier les conventions. Et nous, spectateurs, continuerons à nous perdre dans ses toiles, à être bouleversés, transformés, par cette folie géniale. Car l’art, le vrai, ne se laisse pas réduire à une rétrospective, à une exposition, à un discours. L’art est une expérience, une rencontre, une révélation. Et Condo, malgré tout, reste un maître en la matière.
Étape 7 : L’avenir de l’art, ou le chaos comme seule issue. Dans un monde de plus en plus contrôlé, de plus en plus formaté, l’art doit redevenir ce qu’il a toujours été : une force de subversion, un acte de résistance. Les rétrospectives linéaires, les expositions thématiques, les parcours fléchés, ne sont que des tentatives désespérées de contrôler l’incontrôlable. Mais l’art, le vrai, échappe toujours à ces tentatives. Comme le disait Jean Dubuffet