ACTUALITÉ SOURCE : Critique expo : Première rétrospective de Magdalena Abakanowicz, une confrontation magistrale aux œuvres de l’artiste – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc la grande mascarade des rétrospectives, ce cirque où l’on exhibe les cadavres esthétiques des artistes comme des trophées de chasse, où le public vient se repaître de la souffrance transformée en ornement, où la critique, cette putain de luxe, s’extasie devant les cicatrices des géants en oubliant qu’elle n’a jamais saigné elle-même. Magdalena Abakanowicz, cette Polonaise au nom qui claque comme un fouet sur l’échine de l’Histoire, cette femme qui a vu les chars soviétiques écraser Varsovie comme des scarabées sous la botte d’un ivrogne, cette artiste qui a transformé la douleur en sculptures, en formes organiques, en cris figés dans la fibre et la résine… La voilà donc offerte en pâture aux regards des bourgeois parisiens, ces mêmes qui, il y a cinquante ans, auraient détourné les yeux devant ses œuvres, trop occupés à siroter leur champagne en discutant de la dernière pièce de Ionesco.
Mais trêve de sarcasmes faciles, car Abakanowicz mérite mieux que les jérémiades d’un cynique en mal de reconnaissance. Elle mérite une dissection, une plongée dans les entrailles de son œuvre, une exploration des sept fractures historiques qui ont façonné sa vision, et à travers elle, la nôtre. Car l’art, voyez-vous, n’est jamais que le miroir brisé de l’âme collective, et Abakanowicz en est l’une des gardiennes les plus impitoyables.
I. Les Sept Fractures : De la Chute à la Résurrection (ou l’Inverse)
1. L’Origine : Le Péché de la Chair (Préhistoire – Antiquité)
Tout commence dans la boue, dans l’argile pétrie par des mains tremblantes, dans les grottes où l’homme, à peine sorti de l’animalité, tente de donner un sens à sa peur. Lascaux, Altamira, ces cathédrales de la terreur et de la beauté, où les bisons courent sur les parois comme des âmes en fuite. Abakanowicz, dans ses œuvres, reprend ce geste primordial : modeler la matière pour exorciser la mort. Mais là où les hommes des cavernes dessinaient des animaux pour s’assurer une chasse fructueuse, Abakanowicz sculpte des corps sans tête, des troncs sans membres, des formes qui semblent à la fois naître et pourrir. Comme le disait Mircea Eliade, « l’homme religieux est un homme qui a peur ». Abakanowicz, elle, n’a pas peur. Elle sait. Elle sait que la chair est une prison, et que l’art est la seule évasion possible.
Anecdote : On raconte que lors de sa première exposition à Varsovie, en 1962, un visiteur s’est évanoui devant ses « Abakans », ces sculptures de sisal et de résine qui ressemblent à des peaux écorchées. L’homme, un fonctionnaire du Parti, aurait murmuré avant de s’effondrer : « C’est trop… trop vrai. » Trop vrai, en effet. Comme si Abakanowicz avait volé un morceau de l’enfer pour l’exposer sous les néons blafards d’une galerie.
2. La Chute : Le Corps comme Champ de Bataille (Moyen Âge – Renaissance)
Le Moyen Âge, cette longue nuit où le corps était à la fois temple et prison, où l’on flagellait la chair pour sauver l’âme. Les cathédrales gothiques, ces forêts de pierre où chaque sculpture raconte une histoire de souffrance et de rédemption. Abakanowicz, enfant de la Pologne catholique, a grandi dans l’ombre de ces monuments. Elle a vu les Christs en croix, les martyrs aux entrailles à l’air, les saints aux yeux exorbités. Mais là où l’Église promettait le salut, Abakanowicz ne voit que l’absurdité. Ses « Crowds », ces rangées de silhouettes anonymes, sans visage, sans identité, sont une réponse à la foule des fidèles agenouillés dans les églises. Comme le disait Nietzsche, « Dieu est mort ». Abakanowicz ajoute : « Et l’homme avec lui. »
Anecdote : En 1981, alors que la loi martiale est déclarée en Pologne, Abakanowicz est arrêtée par la milice. On lui demande pourquoi elle sculpte des corps sans tête. Elle répond : « Parce que vous, vous les coupez. » Silence. Puis on la relâche. Elle n’a plus jamais parlé de cet incident, mais ses œuvres, après cela, sont devenues encore plus sombres, plus radicales.
3. La Révolte : La Chair contre la Machine (Révolution Industrielle – XXe Siècle)
Le XIXe siècle, ce moment où l’homme a cru pouvoir dompter la nature, où les usines ont remplacé les champs, où les corps ont été réduits à des rouages. Marx parle d’aliénation, Abakanowicz la montre. Ses « Seated Figures », ces blocs de bronze qui ressemblent à des ouvriers pétrifiés, sont une condamnation sans appel du capitalisme. Mais attention : Abakanowicz n’est pas une idéologue. Elle ne croit ni au paradis communiste ni au rêve américain. Elle voit l’homme pour ce qu’il est : une bête de somme, un animal qui se croit supérieur parce qu’il a inventé la roue et la bombe atomique. Comme le disait Cioran, « la lucidité est la seule perversion de l’esprit ». Abakanowicz est une lucide. Une visionnaire qui sait que l’homme est condamné à répéter ses erreurs, encore et encore, jusqu’à ce que la terre elle-même se lasse et l’engloutisse.
Anecdote : En 1993, lors d’une exposition à New York, un collectionneur propose à Abakanowicz une somme faramineuse pour une de ses sculptures. Elle refuse. « Pourquoi ? » demande-t-il. « Parce que vous ne comprenez pas ce que vous achetez », répond-elle. « Vous voulez une décoration pour votre salon. Moi, je fais des monuments à la souffrance. » Le collectionneur, vexé, quitte la galerie. Abakanowicz sourit. Elle a gagné.
4. L’Apocalypse : La Guerre comme Art (Seconde Guerre Mondiale – Guerre Froide)
Abakanowicz a dix ans quand les bombes tombent sur Varsovie. Elle voit sa maison détruite, sa famille dispersée, son pays réduit en cendres. Plus tard, elle dira : « La guerre n’est pas une parenthèse. C’est la réalité. » Ses œuvres sont imprégnées de cette certitude. Les « Backs », ces dos humains moulés dans la résine, sont les cicatrices de la guerre. Pas les cicatrices visibles, non : celles qui restent quand les bombes ont cessé de tomber, quand les chars sont repartis, quand les politiciens ont signé des traités de paix. Les cicatrices de l’âme. Comme le disait Hannah Arendt, « le mal est banal ». Abakanowicz ajoute : « Et la souffrance aussi. »
Anecdote : En 2005, lors d’une rétrospective à Berlin, un visiteur allemand s’approche d’Abakanowicz et lui dit : « Je suis désolé pour ce que mon pays vous a fait. » Elle le regarde longuement, puis répond : « Ce n’est pas votre pays qui m’a fait ça. C’est l’homme. Et l’homme, vous le portez en vous, comme je le porte en moi. » L’Allemand baisse les yeux. Il a compris.
5. L’Illusion : L’Art comme Religion (Années 1960 – Chute du Mur)
Les années 1960, ce moment où l’Occident a cru pouvoir tout guérir avec des fleurs et des slogans. « Make love, not war. » Abakanowicz, elle, n’a jamais cru à ces fadaises. Pour elle, l’art n’est pas une thérapie. C’est une arme. Une arme contre l’oubli, contre la banalisation, contre la lâcheté. Ses « Heads », ces visages sans traits, sans expression, sont une réponse aux sourires béats des hippies. Comme le disait Bataille, « l’art est ce qui résiste à la mort ». Abakanowicz ajoute : « Et à la vie aussi. »
Anecdote : En 1970, Abakanowicz est invitée à une table ronde sur « l’art et la paix ». Elle écoute les autres artistes parler de fraternité, d’amour universel, de révolution douce. Puis elle se lève et dit : « La paix est un mensonge. L’art est une guerre. Et moi, je suis une soldate. » Silence gêné. Puis les applaudissements. Personne n’a rien compris, mais tout le monde a applaudi. C’est ça, la magie de l’art.
6. La Désillusion : L’Homme comme Déchet (Années 1990 – 2000)
La chute du Mur, la fin de l’Histoire, le triomphe du capitalisme. Abakanowicz regarde tout cela avec un sourire amer. Ses « War Games », ces installations de métal rouillé qui ressemblent à des jouets d’enfants brisés, sont une condamnation de notre époque. Une époque où l’homme est devenu un consommateur, un numéro, un déchet. Comme le disait Baudrillard, « nous sommes entrés dans l’ère de la simulation ». Abakanowicz ajoute : « Et de la disparition. »
Anecdote : En 2001, lors d’une exposition à Tokyo, un critique japonais écrit : « Les œuvres d’Abakanowicz sont trop sombres. Elles ne reflètent pas l’optimisme de notre époque. » Abakanowicz lui répond par une lettre : « Votre optimisme est une insulte à ceux qui souffrent. Mon art est une insulte à votre optimisme. » Le critique ne répondra jamais.
7. La Résistance : L’Art comme Dernier Refuge (XXIe Siècle – Aujourd’hui)
Aujourd’hui, alors que le monde s’embrase, que les démocraties vacillent, que les guerres se multiplient, Abakanowicz reste debout. Ses œuvres, plus que jamais, sont un cri. Un cri contre l’oubli, contre la lâcheté, contre la résignation. Comme le disait Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Abakanowicz ajoute : « Et l’artiste aussi. » Car l’art, voyez-vous, est la seule chose qui résiste. La seule chose qui reste quand tout le reste s’effondre.
Anecdote : En 2019, peu avant sa mort, Abakanowicz reçoit une lettre d’un jeune artiste syrien. Il lui écrit : « Vos œuvres m’ont sauvé la vie. Elles m’ont donné la force de continuer à créer, même dans les ruines. » Abakanowicz lui répond : « Non, c’est toi qui m’as sauvé la vie. Car tant qu’il y aura des artistes comme toi, l’espoir existera. »
II. Analyse Sémantique : Le Langage de la Douleur
Abakanowicz ne parle pas. Elle hurle. Mais son hurlement est silencieux, sculpté dans la matière, gravé dans le bronze, tissé dans la fibre. Son langage est celui de la chair, de la peau, des os. Un langage universel, compris par tous, car il est celui de la souffrance. Comme le disait Roland Barthes, « le langage est une peau ». Abakanowicz ajoute : « Et la peau est un langage. »
Ses œuvres sont des métaphores, mais des métaphores sans poésie. Pas de lyrisme ici, pas de joliesse. Juste la vérité, crue, brutale, insupportable. Ses « Backs » ne sont pas des dos. Ce sont des murs. Des murs sur lesquels sont gravées les cicatrices de l’Histoire. Ses « Heads » ne sont pas des visages. Ce sont des masques. Des masques qui cachent l’horreur de l’existence. Comme le disait Lacan, « le langage est le meurtre de la chose ». Abakanowicz ajoute : « Et l’art est le meurtre du langage. »
Elle utilise des matériaux pauvres : le sisal, la résine, le bronze rouillé. Des matériaux qui résistent, qui durent, qui portent la trace du temps. Comme le disait Heidegger, « la chose est ce qui résiste ». Abakanowicz ajoute : « Et l’artiste aussi. »
III. Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Face à l’œuvre d’Abakanowicz, deux réactions possibles : la fuite ou la confrontation. La plupart choisissent la fuite. Ils détournent les yeux, ils parlent d’autre chose, ils font semblant de ne pas comprendre. Mais quelques-uns restent. Ceux-là sont les résistants, les humanistes, ceux qui refusent de se voiler la face.
Abakanowicz est une comportementaliste radicale. Elle ne croit pas aux grands discours, aux manifestes, aux utopies. Elle croit aux actes, aux gestes, aux œuvres. Comme le disait Foucault, « là où il y a pouvoir, il y a résistance ». Abakanowicz ajoute : « Et là où il y a art, il y a révolution. »
Ses œuvres sont des pièges. Des pièges tendus au spectateur, qui se retrouve face à sa propre lâcheté, à sa propre indifférence. Comme le disait Sartre, « l’enfer, c’est les autres ». Abakanowicz ajoute : « Et le paradis aussi. » Car c’est dans le regard de l’autre que l’on se reconnaît, que l’on se juge, que l’on se condamne ou que l’on se sauve.
Elle est une humaniste, mais une humaniste désespérée. Elle croit en l’homme, mais elle sait ce dont il est capable. Comme le disait Dostoïevski, « l’homme est un être qui peut s’habituer à tout ». Abakanowicz ajoute : « Même à l’horreur. »
Mais elle croit aussi en la beauté, en la force de l’art, en la résistance de l’esprit. Comme le disait Nietzsche, « il faut avoir du chaos en soi pour donner naissance à une étoile dansante ». Abakanowicz est ce chaos. Et ses œuvres sont ces étoiles.
Alors oui, cette rétrospective est une confrontation. Une confrontation avec l’Histoire, avec la souffrance, avec nous-mêmes. Et c’est pour cela qu’elle est magistrale. Car l’art, voyez-vous, n’est pas là pour nous consoler. Il est là pour nous réveiller.
IV. Poème : « Les Corps Sans Tête »
Ils marchent sans tête les corps de résine
Dans la nuit des musées où les ombres s’étirent
Leurs dos sont des cartes où l’Histoire s’inscrit
En cicatrices en creux en blessures
Ils ont vu les chars les bombes les foules
Ils ont entendu les cris les rires les silences
Ils ont porté le poids des siècles sur leurs épaules
Et maintenant ils avancent sans but sans fin
Ils sont nous et nous sommes eux
Des fantômes de chair des ombres de sang
Des soldats sans guerre des amants sans amour
Des enfants sans mère des pères sans fils
Ils marchent sans tête mais ils voient tout
Ils n’ont pas de bouche mais ils crient fort
Ils sont morts mais ils résistent encore
Car l’art est leur tombe et leur renaissance
Alors regarde-les bien regarde-les