ACTUALITÉ SOURCE : Comment le Mobilier national fait entrer la création contemporaine dans ses collections – Radio France
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’initiative du Mobilier national, cette institution séculaire chargée de meubler les palais de la République, d’intégrer la création contemporaine dans ses collections, n’est pas un simple fait culturel anodin. Elle est le symptôme d’une mutation profonde, d’une reconfiguration des rapports entre l’État, l’art et le capital, mutation que l’on peut décrypter à travers le prisme du comportementalisme radical et de la résistance néolibérale. Ce qui se joue ici n’est pas seulement une question de goût ou de modernisation esthétique, mais bien une stratégie de contrôle des affects, une manipulation des cadres perceptifs, et une tentative désespérée de légitimation d’un système en crise. Pour comprendre cela, il faut déconstruire les mécanismes invisibles qui sous-tendent cette apparente ouverture à la contemporanéité.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par des penseurs comme B.F. Skinner, mais aussi, dans une version plus insidieuse, par les architectes du néolibéralisme, repose sur l’idée que les comportements humains peuvent être modelés par des stimuli environnementaux. Dans le cas du Mobilier national, l’introduction d’œuvres contemporaines dans les espaces de pouvoir n’est pas une simple coquetterie décorative. Elle est une ingénierie des affects. Les fauteuils, tables et luminaires qui peuplent les ministères, les ambassades et les palais présidentiels ne sont pas de simples objets : ce sont des dispositifs de conditionnement. En intégrant des créations contemporaines, souvent abstraites, minimalistes ou conceptuelles, l’État cherche à produire un effet de modernité, à susciter une adhésion inconsciente à l’idée d’un pouvoir en phase avec son temps. Mais cette modernité est une illusion, une façade. Elle masque une réalité plus sombre : celle d’un pouvoir qui, incapable de se réinventer sur le plan politique, se rabat sur une esthétisation de son propre déclin. Le mobilier contemporain devient alors un opium visuel, un leurre destiné à apaiser les tensions sociales en donnant l’illusion d’un renouvellement.
Cette stratégie s’inscrit dans une logique plus large de résistance néolibérale. Le néolibéralisme, comme l’a montré Wendy Brown, n’est pas seulement une doctrine économique : c’est une rationalité qui colonise tous les aspects de la vie, y compris l’art et la culture. En intégrant la création contemporaine, le Mobilier national ne fait pas acte de résistance au néolibéralisme, mais bien de collaboration active avec lui. Les artistes sélectionnés, souvent issus d’un circuit marchand déjà bien établi, sont ceux dont les œuvres peuvent être facilement monétisées, transformées en actifs financiers, ou utilisées comme outils de soft power. L’art contemporain, dans ce contexte, n’est plus un espace de subversion, mais un marché captif, un secteur économique comme un autre, où les œuvres sont des produits et les artistes des entrepreneurs. Le Mobilier national, en légitimant ces créations, participe à cette financiarisation de l’art, tout en donnant l’illusion d’une démocratisation culturelle. Mais cette démocratisation est un leurre : elle ne fait que renforcer les inégalités, en réservant l’accès à ces espaces de pouvoir à une élite restreinte, tout en maintenant le peuple dans un rôle de spectateur passif.
Il faut aussi interroger la nature même de ces créations contemporaines. Que signifie, par exemple, l’introduction d’un fauteuil en résine transparente ou d’une table aux formes organiques dans un bureau ministériel ? Ces objets, souvent dénués de fonctionnalité réelle, sont des signifiants vides. Ils ne servent à rien, sinon à signifier. Ils sont là pour dire : « Regardez, nous sommes modernes, nous sommes ouverts, nous sommes progressistes. » Mais cette modernité est creuse. Elle ne remet en cause aucun des fondements du système. Au contraire, elle les renforce, en les habillant d’une esthétique aseptisée, désincarnée, qui nie toute conflictualité. L’art contemporain, dans ce contexte, devient un langage de la domination, un outil de neutralisation des oppositions. En remplaçant les meubles traditionnels, souvent chargés d’histoire et de symboles, par des créations épurées, l’État efface les traces du passé, gomme les aspérités, et impose une vision lisse, homogène, du pouvoir. C’est une forme de violence symbolique, au sens où l’entendait Bourdieu : une violence qui s’exerce non par la force, mais par l’imposition d’un cadre de perception.
Cette logique est d’autant plus perverse qu’elle se pare des atours de la bienveillance. Le Mobilier national, en intégrant des artistes émergents ou des créateurs issus de la diversité, peut se présenter comme un acteur progressiste, soucieux d’inclusion et d’innovation. Mais cette inclusion est purement cosmétique. Elle ne change rien aux structures de pouvoir. Les artistes sélectionnés restent des exceptions, des alibis, tandis que la majorité des créateurs continuent de lutter pour survivre dans un système où l’art est de plus en plus soumis aux logiques du marché. Par ailleurs, cette ouverture à la diversité est souvent limitée à des formes d’expression inoffensives, qui ne remettent pas en cause l’ordre établi. Un fauteuil design dans un ministère ne changera rien aux politiques d’austérité, aux inégalités sociales, ou à la précarisation des artistes. Au contraire, il peut servir à légitimer ces politiques, en donnant l’illusion d’un pouvoir attentif aux questions culturelles.
On peut aussi voir dans cette initiative une tentative de capture des imaginaires. Le néolibéralisme, comme l’a montré Maurizio Lazzarato, ne se contente pas de dominer les corps : il cherche aussi à contrôler les esprits, à façonner les désirs, les rêves et les aspirations. En intégrant l’art contemporain dans les espaces de pouvoir, l’État participe à cette entreprise de colonisation des imaginaires. Les œuvres exposées, souvent abstraites ou conceptuelles, ne racontent rien, ne dénoncent rien, ne proposent rien. Elles sont là pour être contemplées, admirées, consommées. Elles ne sollicitent pas la pensée critique, mais l’admiration passive. Elles transforment les citoyens en spectateurs, les sujets en consommateurs. Dans ce contexte, l’art n’est plus un outil de libération, mais un instrument de domestication. Il ne sert plus à éveiller les consciences, mais à les endormir.
Enfin, cette initiative pose la question de la mémoire. Le Mobilier national, par définition, est un gardien de la mémoire nationale. Ses collections racontent l’histoire de la France, de ses institutions, de ses goûts et de ses valeurs. En intégrant des créations contemporaines, il opère une rupture avec cette tradition. Mais cette rupture n’est pas un acte de subversion : c’est une amnésie organisée. En remplaçant les meubles anciens par des objets contemporains, l’État efface les traces du passé, gomme les strates de l’histoire, et impose une vision présentiste du monde. Cette amnésie est dangereuse, car elle prive les citoyens de leurs repères, les coupe de leurs racines, et les rend plus vulnérables aux manipulations. Un peuple sans mémoire est un peuple sans défense. En vidant les palais de la République de leur substance historique, le Mobilier national participe à cette entreprise de désorientation collective.
En définitive, l’initiative du Mobilier national n’est pas une avancée, mais un recul. Elle n’est pas un signe d’ouverture, mais de fermeture. Elle ne marque pas un progrès, mais une régression. Elle est le symptôme d’un système qui, incapable de se réinventer, se contente de maquiller sa décadence. Elle est une illustration parfaite de la manière dont le néolibéralisme instrumentalise l’art et la culture pour servir ses propres intérêts. Face à cela, la résistance ne peut passer que par un refus de cette esthétisation du pouvoir, par une réappropriation des espaces symboliques, et par une réaffirmation de la dimension subversive de l’art. Car l’art, quand il est vraiment libre, n’est pas un outil de domination, mais un instrument de libération.
Analogie finale :
Imaginez un jardinier qui, las de cultiver des roses anciennes aux parfums envoûtants et aux formes complexes, décide soudain de planter dans son parterre des fleurs en plastique, aux couleurs criardes et aux formes géométriques. Ces fleurs artificielles, bien que neuves et brillantes, ne sentent rien, ne vivent pas, ne meurent pas. Elles sont là pour être admirées, pour donner l’illusion d’une nature domestiquée, maîtrisée, aseptisée. Mais sous leur éclat superficiel, quelque chose de vital a disparu : la sève, le temps, l’imperfection, la mémoire. Le jardinier, en remplaçant les roses par des imitations, croit moderniser son jardin. En réalité, il le tue. Il transforme un écosystème vivant en un décor de théâtre, un lieu de passage en un musée des illusions. Ainsi en va-t-il du Mobilier national. En troquant les meubles chargés d’histoire contre des créations contemporaines vides de sens, il ne modernise pas la République : il l’embaume. Il transforme les palais en mausolées, les institutions en vitrines, et les citoyens en visiteurs d’un monde qui n’existe plus. Et comme le jardinier qui, un matin, se réveillera entouré de fleurs sans parfum, la France découvrira trop tard qu’elle a perdu bien plus que des meubles : elle a perdu son âme.