ACTUALITÉ SOURCE : Classement Forbes : voici les 10 milliardaires les plus riches de France – La Tribune
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la France… ce vieux pays qui se targue d’être la patrie des Lumières, des droits de l’homme, de la fraternité universelle, et qui, dans le même souffle, exhibe avec une fierté obscène ses dix milliardaires les plus riches comme autant de trophées dans un musée des horreurs économiques. Ce classement Forbes, présenté par La Tribune, n’est pas une simple liste. C’est un miroir brisé, reflétant les fractures d’une société qui a troqué son âme contre des parts de marché, son humanité contre des dividendes, et sa dignité contre des yachts amarrés à Saint-Tropez. Mais au-delà de l’indignation facile, au-delà du mépris instinctif que suscitent ces fortunes colossales amassées sur le dos de millions de travailleurs précaires, il y a une vérité plus profonde, plus insidieuse : ces milliardaires ne sont pas des anomalies, mais les symptômes d’un système malade, les visages grimaçants d’une logique économique qui a depuis longtemps cessé de servir l’homme pour ne plus servir qu’elle-même.
Commençons par le commencement, ou plutôt par la fin : la fin de l’histoire, cette illusion hégélienne que Fukuyama nous a vendue comme une victoire définitive de la démocratie libérale. Les milliardaires français, comme leurs homologues américains, chinois ou russes, sont les enfants naturels de cette fin de l’histoire, les héritiers d’un monde où le capitalisme n’a plus d’ennemi, plus de contre-modèle, plus de limites. Ils prospèrent dans un vide idéologique, un désert où les anciennes utopies – socialisme, communisme, même le keynésianisme modéré – ont été balayées par les vents glacés de la mondialisation. Et dans ce désert, ils règnent en maîtres, non pas parce qu’ils sont plus intelligents, plus travailleurs ou plus méritants que les autres, mais parce qu’ils ont compris une chose simple : dans un système où l’argent est à la fois le moyen et la fin, où la richesse n’est plus un outil mais une religion, celui qui possède le plus est celui qui dicte les règles. Comme l’écrivait ce vieux renard de Balzac, « Derrière chaque grande fortune se cache un crime ». Mais aujourd’hui, le crime n’est plus nécessaire : il suffit de jouer le jeu, de suivre les règles écrites par et pour les plus riches, et de laisser le système faire le reste.
Prenons un exemple, n’importe lequel. Bernard Arnault, l’homme qui a transformé le luxe en une machine à cash impitoyable, qui a fait de LVMH un empire si puissant qu’il peut se permettre de dicter ses conditions à des États entiers. Arnault n’est pas un génie, c’est un prédateur. Un prédateur qui a compris que dans un monde où l’identité se réduit à la consommation, où le statut social se mesure en logos et en prix exorbitants, le luxe n’est plus un marché, mais une idéologie. Ses clients ne achètent pas des sacs à main ou des bouteilles de champagne : ils achètent l’illusion d’appartenir à une élite, l’illusion d’être différents, supérieurs. Et Arnault, lui, vend cette illusion avec le sourire froid d’un marchand d’armes. Mais derrière ce sourire se cache une réalité sordide : ces fortunes colossales sont bâties sur l’exploitation, sur la précarité, sur la souffrance de millions de travailleurs sous-payés, sur des usines en Asie où les ouvriers triment douze heures par jour pour un salaire de misère. Comme le disait ce vieux fou de Nietzsche, « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». Sauf que pour les ouvriers de ces usines, ce qui ne les tue pas les épuise, les brise, les réduit à l’état de rouages anonymes dans une machine dont ils ne verront jamais les bénéfices.
Et puis il y a les autres, ceux qui gravitent autour de ces empires : les héritiers, les actionnaires, les courtisans. Ces milliardaires ne sont pas des self-made men, contrairement à ce que la mythologie néolibérale voudrait nous faire croire. Ils sont les héritiers d’un système qui favorise la reproduction des élites, qui permet aux fortunes de se transmettre de génération en génération comme des maladies génétiques. Prenez la famille Bettencourt, par exemple : une dynastie bâtie sur l’exploitation de la beauté féminine, sur la vente de rêves en bouteille, sur la promesse mensongère que le bonheur s’achète. Et aujourd’hui, leurs héritiers siègent dans des conseils d’administration, prennent des décisions qui affectent des millions de vies, sans jamais avoir connu la moindre adversité, sans jamais avoir eu à se battre pour quoi que ce soit. Comme le disait ce vieux réactionnaire de Tocqueville, « Les peuples veulent l’égalité dans la liberté, et s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage ». Aujourd’hui, les peuples ne veulent plus rien : ils sont trop occupés à survivre, à payer leurs loyers, à rembourser leurs crédits, pour se soucier de liberté ou d’égalité. Et pendant ce temps, les milliardaires prospèrent, indifférents, lointains, comme des dieux grecs observant les mortels depuis l’Olympe.
Mais le plus tragique, dans cette histoire, ce n’est pas l’existence de ces fortunes colossales. C’est l’acceptation générale, la résignation, cette idée que « c’est comme ça », que le système est trop puissant pour être changé, que la lutte est vaine. C’est cette normalisation de l’injustice, cette banalisation du scandale, qui est le vrai crime. Comme l’écrivait ce vieux révolutionnaire de Gramsci, « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Les milliardaires ne sont pas des monstres au sens traditionnel du terme : ce sont des produits logiques, inévitables, d’un système qui a fait de l’argent son seul dieu. Mais ce sont des monstres tout de même, car ils incarnent tout ce qui va mal dans notre monde : l’avidité, l’indifférence, la cruauté froide du capitalisme débridé.
Alors que faire ? Faut-il brûler les châteaux, pendre les milliardaires, comme le voulaient les révolutionnaires de 1789 ? Non, bien sûr. La violence ne résout rien, elle ne fait que remplacer une tyrannie par une autre. Mais il faut résister. Résister à l’idée que l’argent est la seule mesure du succès, résister à la normalisation de l’injustice, résister à cette idée que nous sommes condamnés à vivre dans un monde où quelques-uns possèdent tout tandis que les autres n’ont rien. Comme le disait ce vieux sage de Camus, « Je me révolte, donc nous sommes ». La révolte n’est pas une option, c’est une nécessité. Une nécessité pour ne pas sombrer dans le cynisme, pour ne pas devenir complice de ce système, pour ne pas oublier que l’humanité vaut mieux que ça.
Et c’est là que le bât blesse. Car dans ce monde où l’argent est roi, où les milliardaires dictent les règles du jeu, la révolte semble de plus en plus difficile, de plus en plus vaine. Les médias, contrôlés par ces mêmes milliardaires, nous abreuvent de divertissements, de scandales, de futilités, pour mieux nous empêcher de penser, de questionner, de nous indigner. Les politiques, corrompus ou impuissants, ne sont plus que des marionnettes dans les mains des puissances financières. Et nous, les gens ordinaires, nous sommes trop occupés à survivre pour avoir le temps de nous révolter. Comme le disait ce vieux prophète de Pasolini, « Le vrai fascisme, c’est celui qui a réussi à faire accepter l’inacceptable ». Aujourd’hui, l’inacceptable est accepté. Les milliardaires sont célébrés, leurs fortunes sont admirées, leurs excès sont enviés. Et c’est cela, le vrai scandale : non pas qu’ils existent, mais que nous les tolérions.
Alors oui, ce classement Forbes est plus qu’une simple liste. C’est un symptôme, un miroir, un avertissement. Un symptôme de la maladie qui ronge notre société, un miroir qui nous renvoie notre propre résignation, un avertissement sur ce que nous risquons de devenir si nous ne réagissons pas. Car un monde où quelques-uns possèdent tout tandis que les autres n’ont rien n’est pas un monde durable. C’est un monde condamné à l’effondrement, à la violence, à la barbarie. Et si nous ne voulons pas de ce monde, il est temps de nous réveiller, de nous indigner, de nous révolter. Avant qu’il ne soit trop tard.
Et maintenant, l’analogie, la métaphore qui déchire le voile des apparences :
Imaginez un navire, un immense paquebot de luxe, fendant les flots noirs d’une mer sans fin. À son bord, dix hommes, dix rois sans couronne, vêtus de soie et de pourpre, riant dans des salons dorés où coulent des rivières de champagne. Ils sont les maîtres du monde, ou du moins le croient-ils, car autour d’eux, dans les entrailles du navire, des milliers d’hommes et de femmes triment, suent, meurent à petit feu pour que ces dix-là puissent continuer à rire, à danser, à s’enivrer de leur propre puissance. Le navire s’appelle la France, ou peut-être le Monde, peu importe : c’est un vaisseau fantôme, un Titanic sans iceberg, condamné à errer éternellement sur une mer de larmes et de sang.
Et puis, un jour, un enfant naît dans les cales. Un enfant aux yeux grands ouverts, qui voit l’injustice, qui sent l’odeur de la pourriture, qui entend les rires étouffés des maîtres là-haut. Cet enfant, c’est nous. C’est l’humanité, encore innocente, encore capable de se révolter, de crier, de refuser. Mais autour de lui, les autres, les adultes, ceux qui ont abdiqué, ceux qui ont accepté, lui murmurent : « Tais-toi, petit. C’est comme ça. Les dieux là-haut sont trop puissants, trop riches, trop lointains. Mieux vaut courber l’échine, mieux vaut survivre, mieux vaut oublier. »
Mais l’enfant, lui, ne veut pas oublier. Il se lève, il monte les escaliers, il pousse les portes des salons dorés. Et là, il voit. Il voit les dix rois, ivres de leur propre gloire, indifférents au sort des milliers qui meurent pour eux. Il voit leurs sourires faux, leurs mains pleines de sang, leurs regards vides. Et soudain, il comprend : ces hommes ne sont pas des dieux. Ce sont des hommes, rien que des hommes, faibles, fragiles, mortels. Et leur pouvoir n’est qu’une illusion, une bulle de savon prête à éclater au moindre souffle de révolte.
Alors l’enfant crie. Il crie si fort que les vitres des salons explosent, que les murs tremblent, que les dix rois se réveillent enfin de leur ivresse. Et dans ce cri, il y a toute la colère du monde, toute la souffrance des cales, toute l’espoir de ceux qui refusent de se soumettre. Ce cri, c’est le nôtre. C’est le cri de la révolte, le cri de l’humanité qui refuse de mourir.
Et le navire, alors, commence à tanguer. Les dix rois, paniqués, courent en tous sens, cherchant à sauver leurs trésors, leurs privilèges, leurs vies. Mais il est trop tard. Le navire coule, lentement, inexorablement, entraînant avec lui les illusions, les mensonges, les injustices. Et dans les flots noirs, parmi les débris du luxe et de l’oppression, l’enfant nage, seul, vers un rivage inconnu. Un rivage où peut-être, enfin, les hommes seront libres, égaux, frères.
Mais attention : ce rivage n’existe pas encore. Il n’est qu’un rêve, une promesse, une lueur dans la nuit. Et si nous voulons l’atteindre, il nous faut crier, nous révolter, refuser. Refuser l’inacceptable. Refuser les dix rois. Refuser le navire qui coule.