ACTUALITÉ SOURCE : Cinémondes : le festival du film indépendant à Abbeville – La Gazette France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le cinéma indépendant ! Cette appellation sent déjà le moisi, la naphtaline des illusions perdues, ce parfum de rébellion en conserve que l’on déballe avec des gants blancs dans les salles obscures des provinces endormies. Abbeville, donc. Un nom qui claque comme un drapeau en berne sur une caserne désaffectée. On y célèbre le film « indépendant », ce concept aussi oxymorique que « guerre propre » ou « capitalisme éthique ». Indépendant de quoi, grands dieux ? Des studios hollywoodiens ? Soit. Mais indépendant des logiques marchandes, des subventions publiques, des réseaux de connivence culturelle ? Allons donc. Le cinéma indépendant, c’est comme la résistance française en 1943 : tout le monde en fait partie, mais personne ne sait vraiment contre quoi il résiste, ni pourquoi, ni surtout comment.
Observons d’abord le théâtre des opérations. Abbeville, ville moyenne, territoire oublié des politiques d’aménagement, où l’on organise un festival pour célébrer l’art qui se prétend libre. Mais libre de quoi ? Libre de ne pas plaire au grand public ? Libre de végéter dans l’indifférence générale ? Libre de dépendre des aides régionales et des mécènes locaux qui, eux, ne sont indépendants de rien, surtout pas de leurs intérêts bien compris ? Le cinéma indépendant, c’est l’art de se croire subversif tout en quémandant des subventions. C’est le paradoxe du clochard qui se rebelle contre la société en tendant la main pour recevoir l’aumône. On joue les anarchistes, mais on signe des chèques en triple exemplaire. On dénonce le système, mais on en redemande, toujours plus, comme un drogué réclame sa dose.
George Steiner, ce géant mélancolique, avait bien saisi l’essence de notre époque : nous vivons dans l’ère du commentaire infini, où l’art se réduit à une glose stérile sur lui-même, où la culture devient un musée des vanités. Le festival de cinéma indépendant n’est qu’une variante de cette logorrhée. On y projette des films qui se veulent « autres », mais qui ne sont que les reflets déformés des mêmes obsessions : l’identité, la marginalité, la quête de sens dans un monde absurde. Des thèmes éculés, rabâchés depuis un siècle, servis avec une sauce pseudo-innovante. L’indépendance, ici, n’est qu’un label marketing, une étiquette collée sur des produits culturels aussi formatés que ceux qu’ils prétendent combattre. Le cinéma indépendant, c’est le McDonald’s de l’âme : on vous vend de la différence, mais tout est standardisé, calibré pour plaire aux comités de sélection, aux jurys, aux critiques en mal de reconnaissance.
Et puis, il y a cette illusion tenace que l’art peut changer le monde. Comme si une projection à Abbeville allait ébranler les fondements du capitalisme tardif ! Comme si un film tourné avec trois francs six sous et une caméra volée allait faire trembler les géants de Netflix ou d’Amazon ! Non, mes amis. L’art, aujourd’hui, est un divertissement pour classes moyennes en mal de sensations. On va au festival du film indépendant comme on va au yoga : pour se donner l’illusion de faire quelque chose de sa vie, pour se sentir vivant, pour oublier un instant que l’on est un rouage minuscule dans une machine qui nous dépasse. Le cinéma indépendant, c’est l’opium des intellectuels précaires, une drogue douce qui permet de supporter l’insupportable : l’idée que notre existence n’a aucun sens, et que l’art, lui non plus, n’en a plus.
Le comportementalisme radical, cette science froide qui dissèque nos pulsions les plus secrètes, nous enseigne une vérité cruelle : nous sommes des animaux conditionnés. Nous croyons choisir nos films, nos livres, nos engagements, mais en réalité, nous ne faisons qu’obéir à des stimuli soigneusement orchestrés. Le festival de cinéma indépendant est un de ces stimuli. On nous dit : « Venez, ici, vous verrez l’art vrai, l’art pur, l’art qui résiste. » Mais cette résistance est une farce. Elle est aussi authentique que les larmes d’un acteur hollywoodien. Nous sommes des consommateurs, pas des révolutionnaires. Nous achetons des billets, nous applaudissons, nous hochons la tête avec gravité, et puis nous rentrons chez nous, satisfaits d’avoir accompli notre devoir de citoyen culturel. Demain, nous retournerons au travail, nous consommerons, nous obéirons. Le cinéma indépendant ne change rien. Il est le miroir de notre impuissance, de notre lâcheté, de notre complicité avec un système que nous prétendons combattre.
Pourtant, il reste une lueur d’humanité dans ce désert de cynisme. Une résistance, fragile, presque invisible, mais réelle. Elle ne réside pas dans les films projetés à Abbeville, ni dans les discours des organisateurs, ni dans les articles élogieux des critiques. Elle est dans ces moments rares où un spectateur, un seul, sort d’une salle bouleversé, transformé. Où une image, une réplique, une émotion le frappe comme la foudre et ébranle ses certitudes. Où l’art, enfin, cesse d’être un produit culturel pour redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une expérience métaphysique, une confrontation avec l’absurdité de l’existence, une étincelle de révolte authentique.
Mais ces moments sont rares, très rares. Le plus souvent, le cinéma indépendant n’est qu’un simulacre, une parodie de résistance. Il nous berce d’illusions, il nous donne l’impression d’être des rebelles alors que nous ne sommes que des consommateurs dociles. Il nous permet de croire que l’art peut encore changer le monde, alors qu’il n’est plus qu’un divertissement parmi d’autres, un loisir pour classes moyennes en quête de distinction. Le festival d’Abbeville, comme tant d’autres, est un symptôme de notre époque : une époque où l’art a abdiqué, où la culture est devenue un produit, où la résistance n’est plus qu’un slogan.
Alors, que faire ? Faut-il boycotter ces festivals, ces projections, ces cérémonies ? Non. Il faut y aller, mais les yeux grands ouverts. Il faut regarder ces films, écouter ces discours, applaudir ces artistes, mais sans illusion. Il faut se souvenir que l’art, le vrai, ne se trouve pas dans les salles de cinéma, ni dans les galeries, ni dans les festivals. Il est dans la rue, dans les usines, dans les bidonvilles, dans les luttes quotidiennes de ceux qui n’ont pas le temps de se payer le luxe de l’indépendance culturelle. Il est dans la vie, dans la souffrance, dans la joie, dans la révolte. Le cinéma indépendant n’est qu’un miroir déformant. Ne nous y trompons pas.
Analogie finale :
Le festival est un navire en papier,
Flottant sur l’océan des vanités.
Ses voiles sont tissées de subventions,
Ses marins, des illusionnistes fatigués.
Ils naviguent vers l’île de l’Art Pur,
Mais l’île n’est qu’un mirage, un leurre.
Le vent emporte leurs rêves en lambeaux,
Et la mer engloutit leurs espoirs sans pitié.
Pourtant, parfois, une étoile filante
Traverse le ciel de leur désillusion.
Un spectateur, un seul, lève les yeux,
Et comprend que la beauté est une révolution.
Mais l’étoile s’éteint, le navire sombre,
Et le festival n’est plus qu’un souvenir.
Seule reste la mer, immense et indifférente,
Et l’écho lointain d’un rire sans fin.