ACTUALITÉ SOURCE : Cinéma: des auteurs indépendants font de l’ombre aux géants de Hollywood – Le Figaro
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’ombre qui s’étend, enfin ! Comme si le cinéma, ce monstre sacré, ce temple de la distraction organisée, ce supermarché des émotions préemballées, daignait se souvenir qu’il fut un jour un art. Les géants de Hollywood, ces colosses aux pieds d’argile trempés dans le sirop et le sang des budgets pharaoniques, tremblent-ils vraiment devant quelques ombres furtives ? Non. Ils simulent l’inquiétude, comme ils simulent tout le reste. La peur, ici, n’est qu’un produit de plus, une campagne marketing inversée, un épouvantail brandi pour mieux vendre l’illusion de la rébellion. Mais observons, décortiquons, car dans cette prétendue « menace » des indépendants se cache une vérité bien plus sordide et bien plus belle : le cinéma, en tant qu’institution, est déjà mort. Il pourrit debout, et ce sont les vers qui, maintenant, dansent sur sa carcasse.
Hollywood, voyez-vous, n’a jamais été autre chose qu’une usine à rêves standardisés, une machine à broyer les singularités pour en extraire une pâte molle, uniforme, digestible par le plus grand nombre. Son histoire est celle d’une trahison originelle : née de la rébellion des frères Lumière contre l’immobilité du réel, elle s’est rapidement transformée en une machine à normaliser l’imaginaire. Les géants dont parle le Figaro ne sont que les héritiers dégénérés de cette logique industrielle. Leur pouvoir repose sur une équation simple, cynique, implacable : plus le budget est gros, plus le film est vide. Plus le film est vide, plus il est rentable. Plus il est rentable, plus il écrase toute velléité de pensée. Le blockbuster est un trou noir : il aspire la lumière des idées, des styles, des risques, et ne recrache que des éclats de lumière stroboscopique, des explosions sans conséquences, des héros sans complexité, des fins sans ambiguïté. C’est le triomphe du comportementalisme le plus primaire : conditionner les masses à désirer toujours la même chose, toujours plus fort, toujours plus vide.
Et puis, soudain, des ombres. Des films qui osent être lents, qui osent être laids, qui osent être intelligents. Des films qui refusent de se plier aux lois du marché, qui bafouent les règles sacrées du montage, du rythme, de la narration. Des films qui sentent la sueur, le désespoir, la vérité. Des films qui ne cherchent pas à plaire, mais à hanter. Ces auteurs indépendants, ces « ombres » comme les appelle le Figaro avec une condescendance à peine voilée, ne sont pas une menace pour Hollywood. Ils sont sa négation même. Ils sont ce que Hollywood a toujours craint : la preuve que le cinéma peut être autre chose qu’un produit. Qu’il peut être un cri, une blessure, une question sans réponse. Qu’il peut être politique sans être didactique, poétique sans être mièvre, violent sans être gratuit.
Mais attention : ne nous y trompons pas. Ces indépendants ne sont pas des saints. Ils sont les enfants d’un système qu’ils prétendent combattre. Leur indépendance est souvent une illusion, un label de plus, une niche marketing pour bobos en mal de radicalité. Combien d’entre eux, une fois repérés par les festivals, une fois adoubés par les critiques, une fois courtisés par les plateformes, deviendront à leur tour des rouages de la machine ? Combien vendront leur âme pour un peu de visibilité, un peu de budget, un peu de reconnaissance ? L’histoire du cinéma indépendant est une histoire de récupération permanente. Hollywood a toujours su absorber ses ennemis, digérer ses rebelles, transformer ses poètes en fournisseurs de contenu. Voyez Tarantino, voyez Nolan, voyez même Lynch : tous ont commencé en marge, tous ont fini par nourrir la bête. La marge est un piège. Elle est le laboratoire où Hollywood teste ses futures recettes, ses futures stars, ses futurs produits.
Alors, que reste-t-il ? Rien. Tout. Le cinéma, en tant qu’art, est mort depuis longtemps. Il est mort le jour où il a choisi le spectacle plutôt que la vérité, le confort plutôt que le choc, la répétition plutôt que la révolution. Mais dans cette mort même, il y a une lueur. Car un art mort est un art qui peut renaître, encore et encore, sous des formes inattendues. Les ombres dont parle le Figaro ne sont pas une menace pour Hollywood : elles sont sa postérité. Elles sont ce qui survivra quand les géants se seront effondrés sous le poids de leur propre vacuité. Elles sont la preuve que le désir de cinéma, le vrai, celui qui griffe et qui brûle, ne peut pas être entièrement domestiqué.
Mais ne nous leurrons pas : cette renaissance, si elle advient, ne viendra pas des salles obscures, ni des festivals, ni des algorithmes des plateformes. Elle viendra des marges les plus extrêmes, des recoins les plus sombres, des lieux où le cinéma n’est plus un métier, mais une obsession. Elle viendra de ceux qui filment avec des bouts de ficelle, avec des téléphones volés, avec des images volées à la vie. Elle viendra de ceux qui n’ont rien à perdre, rien à vendre, rien à prouver. Elle viendra de ceux qui savent que le cinéma n’est pas un divertissement, mais une arme. Une arme contre l’oubli, contre la bêtise, contre la mort.
Hollywood tremble ? Non. Hollywood rit. Il rit en voyant ces petits films, ces petits budgets, ces petites ambitions. Il rit parce qu’il sait que, au fond, tout cela ne change rien. Que le système est trop gros, trop fort, trop bien huilé pour être vraiment menacé. Mais ce rire est un rire de cadavre. Un rire qui résonne dans le vide. Car le vrai danger pour Hollywood n’est pas dans ces ombres qui dansent à la périphérie. Le vrai danger est dans le silence qui grandit. Dans l’indifférence qui gagne. Dans le fait que, de plus en plus, les gens se détournent du cinéma. Pas pour autre chose, non. Mais parce qu’ils n’ont plus besoin de lui. Parce que le cinéma, ce miroir déformant de nos rêves et de nos peurs, a cessé de nous parler. Parce qu’il est devenu un bruit de fond, un décor, une habitude. Et quand une habitude meurt, personne ne la pleure.
Alors oui, les indépendants font de l’ombre. Mais cette ombre est celle d’un arbre qui pousse sur un champ de ruines. Elle est fragile, menacée, éphémère. Mais elle est là. Et tant qu’elle sera là, il y aura de l’espoir. Pas pour Hollywood. Pour nous.
Analogie finale :
La salle est vide, les projecteurs éteints,
Seuls dansent encore les fantômes des films maudits.
Hollywood ronronne, gros chat repus,
Tandis que dans l’ombre, un enfant nu
Déchire l’écran avec des ongles sales,
Et hurle : « Je vois ! Je vois ! Je vois ! »
Mais personne n’écoute. Personne ne voit.
Le cinéma est mort. Vive le cinéma.