Chez les frères Safdie, prodiges du cinéma indépendant, la séparation a du bon – Harper’s BAZAAR France







La Séparation des Frères Safdie – Analyse Radicalement Humaine

ACTUALITÉ SOURCE : Chez les frères Safdie, prodiges du cinéma indépendant, la séparation a du bon – Harper’s BAZAAR France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la séparation des frères Safdie ! Ce petit fait divers cinématographique qui sent le désespoir organisé, la comédie humaine en version hollywoodienne light, avec son parfum de rupture bien propre, bien lisse, bien marketée pour les pages « Culture » des magazines qui vendent du rêve en papier glacé. Les Safdie, ces jumeaux du chaos contrôlé, ces virtuoses du malaise en 35mm, ces enfants terribles du cinéma indépendant qui ont réussi l’exploit de faire aimer l’angoisse au public – comme on fait avaler une pilule enrobée de sucre. Et voilà qu’ils se séparent, comme deux amants fatigués, comme deux associés qui réalisent enfin que leur entreprise commune sent le soufre et la sueur. Harper’s Bazaar nous explique, avec cette condescendance élégante qui caractérise les médias de l’entre-soi, que « la séparation a du bon ». Bien sûr. Tout a du bon, quand on sait vendre la merde en pot-pourri.

Mais plongeons, voulez-vous, dans cette fange dorée. Les frères Safdie, ces alchimistes du stress, ces poètes du néant urbain, ont bâti leur réputation sur des films qui sont comme des crises de panique en salle obscure : « Good Time », « Uncut Gems », cette course effrénée vers nulle part, ce capitalisme en accéléré, cette humanité qui se débat dans ses propres excréments avec l’énergie du désespoir. Leurs personnages sont des rats dans un labyrinthe, et le spectateur, complice malgré lui, court avec eux, halète avec eux, sue avec eux. C’est du cinéma comportementaliste dans toute sa splendeur : on ne nous montre pas des âmes, on nous exhibe des réflexes, des tics, des spasmes. Le spectateur est un chien de Pavlov qui salive devant l’écran, conditionné à frémir, à sursauter, à souffrir. Et les Safdie, ces maîtres ès torture douce, savent exactement où appuyer pour faire gémir leur public.

Alors, la séparation. Pourquoi pas ? Après tout, l’histoire de l’art est une longue litanie de duos qui explosent en vol, de collaborations qui finissent en règlements de comptes. Les frères Lumière se sont haïs, les frères Marx ont failli s’entretuer, et les frères Coen, eux, ont eu la sagesse de garder leurs distances avant que l’un ne poignarde l’autre avec un scénario. La gémellité artistique est un mythe romantique, une fable pour midinettes. En réalité, c’est une prison. Deux ego dans une même cellule, deux visions qui s’entrechoquent, deux narcissismes qui se frottent jusqu’à l’os. Les Safdie ont fait du cinéma ensemble comme on fait la guerre : avec cette complicité toxique qui finit toujours par tourner au vinaigre. Leur séparation, c’est la fin d’un mariage de raison, d’un pacte faustien où l’un jouait le cerveau et l’autre les tripes, où l’un apportait le chaos et l’autre le cadre. Mais dans ce divorce, il y a quelque chose de profondément américain : la foi en la rédemption par la rupture, l’idée que se séparer, c’est renaître. Comme si l’individu, une fois libéré de l’autre, allait enfin accoucher de son génie. Comme si le moi, ce petit dieu égoïste, était la seule unité de mesure valable.

Mais attention, ne nous y trompons pas : cette séparation est aussi un produit. Un produit de l’industrie culturelle, qui adore recycler les drames humains en storytelling. Les Safdie se séparent ? Parfait. On va en faire un récit, une fable moderne sur la quête de soi, une métaphore de la création artistique. Harper’s Bazaar, ce temple du consumérisme chic, nous vend la rupture comme on vend un nouveau parfum : avec des mots doux, des images léchées, et cette certitude que tout, absolument tout, peut être esthétisé, même la souffrance. La séparation des Safdie, c’est du contenu. C’est du buzz. C’est une histoire à raconter entre deux publicités pour des montres suisses. Et nous, pauvres spectateurs, nous gobons ça comme des oies gavées, parce que nous avons besoin de croire que l’art, même dans sa version la plus crasse, est encore capable de nous offrir des drames nobles, des passions pures, des déchirements sublimes.

Pourtant, derrière cette façade, il y a quelque chose de bien plus sordide. Les Safdie, en se séparant, ne font que reproduire le grand mouvement de l’époque : la fragmentation du moi, la dissolution des liens, la victoire de l’individualisme sur le collectif. Leur duo était une anomalie dans un monde où l’artiste solitaire, le génie isolé, le créateur maudit, reste le modèle dominant. Leur séparation, c’est le retour à la norme. C’est la fin d’une expérience, d’une tentative de faire de l’art à deux, comme on fait l’amour ou la guerre : avec cette intensité qui ne peut durer. Mais cette séparation, aussi, c’est la preuve que l’art, aujourd’hui, est devenu une entreprise comme une autre. On monte une boîte, on la fait fructifier, et quand les associés ne s’entendent plus, on se sépare. Les Safdie ne sont pas des artistes maudits, ce sont des entrepreneurs. Leur cinéma est un produit, leur séparation est une stratégie, et leur douleur, si douleur il y a, est un argument de vente.

Alors, oui, la séparation a du bon. Elle a du bon pour les magazines qui vont pouvoir écrire des articles sur « l’après-Safdie », pour les festivals qui vont pouvoir programmer leurs films en solo, pour les producteurs qui vont pouvoir spéculer sur leurs carrières respectives. Elle a du bon pour l’industrie, qui adore les histoires de renaissance, de réinvention, de seconde chance. Mais pour l’art ? Pour cette chose fragile, incertaine, qui naît souvent dans la douleur et la contradiction ? La séparation des Safdie, c’est peut-être la fin d’une époque. Celle où le cinéma pouvait encore être un sport de combat, une aventure à deux, une folie partagée. Maintenant, chacun va reprendre son chemin, seul, avec son petit ego, son petit style, son petit univers. Et le public, lui, continuera à courir après les frissons, à chercher dans les salles obscures cette intensité qui, de plus en plus, ressemble à une drogue dure : on en veut toujours plus, mais on sait qu’elle nous détruit.

Alors, célébrons cette séparation, si vous le voulez bien. Célébrons-la comme on célèbre la fin d’une illusion, la mort d’un mythe. Les Safdie se séparent ? Parfait. Cela nous rappelle que l’art, même dans ses versions les plus radicales, les plus brutales, les plus sincères, n’est jamais qu’un miroir tendu vers notre époque. Et notre époque, voyez-vous, c’est celle de la solitude organisée, de l’individualisme triomphant, de la fragmentation généralisée. Les Safdie, en se séparant, ne font que suivre le mouvement. Ils ne sont pas des traîtres, ils sont des enfants de leur temps. Et leur séparation, aussi triste soit-elle, est peut-être le plus beau film qu’ils nous aient jamais offert : un film sur la fin des duos, sur la mort des complicités, sur l’impossible amour entre deux artistes qui, finalement, ne supportent plus de se regarder dans les yeux.

Alors, oui, la séparation a du bon. Elle a du bon parce qu’elle nous force à regarder en face cette vérité crue, cette vérité qui pue : l’art, aujourd’hui, est une affaire de solitudes. Et les Safdie, en se séparant, ne font que nous le rappeler. Avec élégance, avec cruauté, avec cette lucidité qui est leur marque de fabrique. Alors, merci à eux. Merci pour cette leçon de cynisme. Merci pour ce miroir tendu. Et surtout, merci pour cette séparation, qui est peut-être, après tout, leur plus grande œuvre.


Analogie finale :

Deux rats dans une cage de verre,

L’un court, l’autre mord,

Le public rit, le public pleure,

Le public paie.

La cage s’ouvre,

L’un part à gauche, l’autre à droite,

Le public s’ennuie,

Le public zappe.

Deux solitudes en équilibre,

Deux ombres sur un mur blanc,

Le cinéma n’est plus qu’un miroir,

Et le miroir se brise.



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