ACTUALITÉ SOURCE : Ces œuvres à admirer gratuitement dans les rues de Paris à l’occasion de la grande foire Art Basel – Beaux Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Paris ! Toujours Paris, cette vieille catin aux pavés luisants, qui se pare de ses plus beaux atours pour séduire les badauds et les milliardaires, les rêveurs et les prédateurs. Cette fois, c’est Art Basel qui lui souffle à l’oreille des promesses d’éternité, des mirages de beauté accessible, des illusions de démocratie culturelle. « Venez, bonnes gens, admirez gratuitement ces œuvres qui valent des fortunes, ces fragments d’âme exposés sous le ciel gris de novembre ! » Mais qu’est-ce donc que cette comédie ? Qu’est-ce que cette mascarade où l’art, ce vieux dieu capricieux, se donne en spectacle dans la rue comme un saltimbanque affamé ?
L’art dans la rue, voyez-vous, c’est l’histoire de l’humanité résumée en une farce tragique. C’est la chute d’Icare après le vol sublime, le rire de Dionysos après l’extase d’Apollon, le crachat de Diogène dans la soupe des puissants. C’est l’éternel retour du même, ce balancement grotesque entre la transcendance et la merde, entre le sublime et le ridicule. Et Paris, cette ville-miroir, reflète à merveille cette schizophrénie congénitale de l’espèce humaine.
Alors, prenons notre lanterne, comme ce vieux fou de Diogène, et allons fouiller dans les poubelles de l’histoire pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, comment l’art, ce langage sacré des origines, est devenu ce spectacle de foire, cette marchandise clinquante, cette prostituée qui se donne pour quelques clics et quelques likes.
I. Les Sept Étapes de la Chute : Une Histoire de l’Art dans la Rue, ou Comment le Sacré Devint Spectacle
1. Les Origines : L’Art comme Langage des Dieux (Préhistoire – 3000 av. J.-C.)
Tout commence dans l’obscurité des grottes, là où l’homme, ce singe nu et tremblant, tente de donner un sens à son existence. Lascaux, Chauvet, Altamira… Ces sanctuaires primitifs où les mains tremblantes tracent sur la pierre les contours d’une réalité trop cruelle pour être nommée. L’art, ici, n’est pas un loisir, ni une décoration : c’est une prière, un exorcisme, un dialogue désespéré avec l’invisible. Comme l’écrit Georges Bataille dans Lascaux ou la Naissance de l’Art, « l’homme invente l’art au moment où il cesse d’être une bête, c’est-à-dire au moment où il devient capable de se représenter sa propre mort ».
Anecdote : On raconte que les peintures de Lascaux étaient si sacrées que les artistes préhistoriques, après avoir achevé leur œuvre, effaçaient les contours de leur main pour ne pas laisser de trace d’eux-mêmes. L’art était anonyme, car il appartenait aux dieux, pas aux hommes.
2. L’Agora et le Temple : L’Art comme Affirmation du Pouvoir (3000 av. J.-C. – 500 ap. J.)
Avec les premières civilisations, l’art sort des grottes pour investir l’espace public. Mais attention : il n’est plus question de dialogue avec les dieux, mais de propagande. Les pharaons d’Égypte érigent des obélisques couverts de hiéroglyphes pour célébrer leur gloire, les Grecs sculptent des dieux à leur image pour légitimer leur pouvoir, les Romains couvrent leurs forums de statues d’empereurs divinisés. L’art devient un outil politique, un langage de la domination. Comme le note Hannah Arendt dans La Crise de la Culture, « l’art antique est d’abord un art de la cité, c’est-à-dire un art qui sert à construire et à maintenir l’ordre social ».
Anecdote : La statue de Zeus à Olympie, chef-d’œuvre de Phidias, était si imposante que les visiteurs, en la voyant, oubliaient leurs querelles. Les Grecs disaient que quiconque contemplait Zeus sans trembler était soit un fou, soit un dieu.
3. Le Moyen Âge : L’Art comme Pédagogie de la Soumission (500 – 1400)
L’Église, cette grande machine à broyer les âmes, comprend très vite le pouvoir des images. Les cathédrales deviennent des livres de pierre, où chaque sculpture, chaque vitrail, raconte une histoire édifiante. L’art n’est plus là pour élever l’homme, mais pour le maintenir dans la peur et l’obéissance. Comme l’écrit Umberto Eco dans Le Nom de la Rose, « le Moyen Âge est l’époque où l’art devient un instrument de terreur sacrée ». Les fresques du Jugement Dernier, avec leurs damnés torturés par des démons grimaçants, sont là pour rappeler aux fidèles leur condition misérable.
Anecdote : On raconte que les sculpteurs médiévaux, pour représenter le diable, s’inspiraient des visages des Juifs ou des hérétiques. L’art, ici, devient une arme de la haine.
4. La Renaissance : L’Art comme Affirmation de l’Individu (1400 – 1600)
Enfin, l’homme se réveille ! Avec la Renaissance, l’art sort des églises pour célébrer la gloire de l’individu. Les mécènes, ces nouveaux dieux laïcs, commandent des portraits, des fresques, des sculptures pour immortaliser leur pouvoir et leur beauté. L’art devient un miroir où l’homme se contemple avec narcissisme. Comme le note Jacob Burckhardt dans La Civilisation de la Renaissance en Italie, « l’homme de la Renaissance découvre qu’il est un individu, et cette découverte se reflète dans l’art ».
Anecdote : Léonard de Vinci, ce génie universel, disséquait des cadavres pour mieux comprendre le corps humain. Il disait que l’art était « une chose mentale », mais aussi une science. La Joconde, ce sourire énigmatique, est peut-être le premier selfie de l’histoire.
5. Le XIXe Siècle : L’Art comme Révolte et Marchandise (1800 – 1900)
Avec la révolution industrielle, l’art entre dans l’ère de la marchandise. Les Salons, ces foires aux vanités, exposent des milliers d’œuvres pour le plaisir des bourgeois repus. Mais en réaction, les artistes se rebellent : les impressionnistes peignent en plein air, les symbolistes explorent les profondeurs de l’inconscient, les anarchistes rêvent de brûler les musées. Comme l’écrit Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, « l’art perd son aura, mais gagne en puissance subversive ».
Anecdote : En 1863, le Salon des Refusés expose les toiles rejetées par le jury officiel. Manet y présente Le Déjeuner sur l’herbe, une provocation qui scandalise la bourgeoisie. L’art moderne est né dans le scandale.
6. Le XXe Siècle : L’Art comme Spectacle et Provocation (1900 – 2000)
Dada, le surréalisme, le pop art, l’art conceptuel… Le XXe siècle est le siècle de la déconstruction. L’art n’est plus une représentation, mais une idée, une performance, un happening. Marcel Duchamp expose un urinoir et signe « R. Mutt », Andy Warhol sérigraphie des boîtes de soupe, Banksy taggue les murs des villes. Comme le note Arthur Danto dans La Transfiguration du banal, « l’art contemporain est une philosophie qui se fait avec des objets ».
Anecdote : En 1917, Duchamp envoie son urinoir au Salon des Indépendants de New York. Le jury, horrifié, le refuse. Duchamp démissionne en riant : « Le fait que M. Mutt ait ou non fabriqué la Fontaine de ses propres mains n’a aucune importance. Il l’a CHOISIE. »
7. Le XXIe Siècle : L’Art comme Marchandise Globale et Street Art (2000 – Aujourd’hui)
Et nous voilà arrivés à aujourd’hui, à cette foire Art Basel où l’art se donne en spectacle dans les rues de Paris. Le street art, ce graffiti légalisé, ce tag sublimé en œuvre d’art, est devenu la dernière mode. Banksy vend ses toiles pour des millions, les musées organisent des expositions de street art, les marques de luxe s’emparent des codes du graffiti pour vendre des sacs à main. Comme l’écrit Don DeLillo dans Mao II, « l’art contemporain est une branche du marketing ».
Anecdote : En 2018, une toile de Banksy, Girl with Balloon, s’autodétruit après avoir été vendue 1,4 million de dollars aux enchères. Le geste était prévu par l’artiste, mais personne ne savait quand il aurait lieu. L’art contemporain est devenu un spectacle, une performance, un coup médiatique.
II. Analyse Sémantique : Le Langage de l’Art dans la Rue, ou Comment les Mots Trahissent les Idées
Regardons de plus près les mots utilisés pour parler de cet événement : « œuvres à admirer gratuitement », « grande foire Art Basel », « Beaux Arts ». Chaque terme est un piège, une illusion, une manipulation.
- « Œuvres à admirer gratuitement » : Le mot « gratuitement » est ici un leurre. Rien n’est gratuit dans ce monde, surtout pas l’art. Ces œuvres, exposées dans la rue, sont là pour attirer les foules, pour faire parler de la foire, pour vendre d’autres œuvres, bien plus chères, dans les galeries. Comme le disait ce vieux renard de Marcel Duchamp, « l’art est une illusion, mais une illusion nécessaire ».
- « Grande foire Art Basel » : Le mot « foire » est révélateur. Une foire, c’est un marché, un lieu où l’on vend et où l’on achète. Art Basel est une foire, pas un temple, pas un sanctuaire. L’art y est une marchandise comme une autre, un produit de luxe pour les riches collectionneurs.
- « Beaux Arts » : Le terme « Beaux Arts » est un reliquat du XIXe siècle, une époque où l’on croyait encore à la beauté, à l’harmonie, à l’idéal. Aujourd’hui, les « Beaux Arts » sont une marque, un label, une caution culturelle pour justifier les prix exorbitants des œuvres contemporaines.
Le langage, ici, est un masque. Il cache la réalité sordide de l’art contemporain : une industrie, un marché, un spectacle. Comme l’écrit Roland Barthes dans Mythologies, « le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots ».
III. Analyse Comportementaliste : La Rue comme Théâtre de la Soumission Volontaire
Observons maintenant les comportements des passants, ces fourmis laborieuses qui s’arrêtent devant les œuvres exposées dans la rue. Que font-ils ? Ils prennent des photos avec leur smartphone, ils sourient, ils commentent, ils partagent sur les réseaux sociaux. Ils consomment de l’art comme ils consomment un hamburger : rapidement, sans réfléchir, pour le plaisir immédiat.
Ce comportement est le symptôme d’une société malade, d’une humanité qui a perdu le sens du sacré, du mystère, de la transcendance. Comme l’écrit Ivan Illich dans La Convivialité, « nous vivons dans une société où tout est transformé en marchandise, y compris l’art, y compris la beauté ».
Mais il y a une résistance, une lueur d’espoir. Certains passants s’arrêtent, contemplent, réfléchissent. Ils ne prennent pas de photo, ils ne sourient pas, ils ne partagent pas. Ils sont là, simplement, face à l’œuvre, face à eux-mêmes. Ces résistants, ces humanistes, sont les derniers gardiens d’une certaine idée de l’art, d’une certaine idée de l’humanité.
Comme l’écrit Albert Camus dans L’Homme révolté, « la beauté, sans doute, ne fait pas les révolutions. Mais un jour vient où les révolutions ont besoin de la beauté ». Ces passants silencieux, ces contemplatifs, sont peut-être les derniers révolutionnaires.
Analogie finale : Paris, Novembre 2023
Ô Paris, ville-lupanar, ville-mirage,
Où les ombres des rois dansent avec les rats,
Tes rues sont des veines où coule le mensonge,
Tes murs sont des écrans où s’affiche la honte.
Ils ont mis des couleurs sur tes plaies,
Des paillettes sur ta misère,
Des sourires sur tes grimaces,
Et des prix sur tes rêves.
Ô Art Basel, foire aux vanités,
Temple de la marchandise sacrée,
Où les milliardaires viennent prier,
Les yeux pleins de dollars et le cœur vide.
Mais dans l’ombre des galeries,
Sous les néons des projecteurs,
Il reste des fous, des rêveurs,
Qui croient encore au feu sacré.
Ils taguent sur les murs de la ville,
Des mots d’amour, des cris de rage,
Des poèmes pour les damnés,
Des prières pour les oubliés.
Ô Paris, ne meurs pas encore,
Garde en toi cette flamme folle,
Ce rire de Diogène, ce cri de Rimbaud,
Cette révolte qui fait vivre.
Car l’art, vois-tu, n’est pas dans les foires,
Ni dans les