ACTUALITÉ SOURCE : Ces expos qui mettent à l’honneur le travail des artistes femmes – Ville de Paris
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc que la grande machine administrative, ce monstre froid aux mille tentacules bureaucratiques, daigne enfin tourner ses projecteurs vers ces ombres furtives que furent, que sont encore, les artistes femmes. La Ville de Paris, ce vieux théâtre d’ombres où se jouent depuis des siècles les mêmes farces tragiques, organise des expositions pour « mettre à l’honneur » le travail de celles que l’Histoire, cette grande falsificatrice, a si méthodiquement effacées. Mais attention, mes chers contemporains ébahis, ne vous y trompez pas : ce n’est pas là un geste de réparation, non, c’est une opération de communication, un coup de pinceau sur la façade lépreuse d’une institution qui a toujours préféré les marbres des hommes aux toiles des femmes.
Regardez bien cette mascarade : on sort des réserves les œuvres de ces créatrices, on les expose comme on exhiberait des curiosités exotiques, des bêtes étranges dont on aurait oublié qu’elles peuplaient nos forêts. Et l’on s’étonne, l’on s’extasie, l’on s’indigne même, avec cette hypocrisie si caractéristique de notre époque, que ces femmes aient pu être si longtemps ignorées. Mais que croyez-vous donc ? Que l’oubli est un accident, une négligence passagère ? Non, mes amis, l’oubli est une politique, une stratégie, une guerre menée à coups de silence et d’invisibilisation.
Les Sept Étapes de l’Effacement : Une Archéologie de l’Oubli
1. L’Aube Mythique : Le Péché Originel du Genre
Dès les premiers balbutiements de la pensée humaine, dans les cavernes où nos ancêtres traçaient sur les parois les contours de leur monde, la femme était déjà reléguée au second plan. Les mains négatives de la grotte du Pech Merle, ces empreintes mystérieuses, sont-elles celles de femmes ou d’hommes ? Peu importe, car dans l’imaginaire collectif, ce sont toujours les chasseurs, les guerriers, les mâles dominants qui occupent le devant de la scène. Platon, dans La République, enferme les femmes dans la cité idéale comme des êtres de second rang, capables certes de philosopher, mais toujours subordonnées. Aristote, ce grand ordonnateur de la misogynie, écrit sans sourciller que « la femme est un homme incomplet », une monstruosité de la nature. Ainsi, dès l’origine, l’art féminin est-il frappé d’une malédiction ontologique : il ne peut être que dérivé, secondaire, une pâle copie de la création masculine.
2. Le Moyen Âge : Le Silence des Cloîtres et l’Art comme Pénitence
Dans les scriptoria des monastères, où s’élaborent les enluminures les plus somptueuses, les femmes n’ont pas leur place. Ou si peu. Hildegarde de Bingen, cette visionnaire du XIIe siècle, compose des chants célestes et des traités de médecine, mais ses œuvres sont toujours présentées comme des « révélations divines », comme si une femme ne pouvait créer que sous la dictée des anges. On lui accorde le titre de « prophétesse », mais jamais celui d’artiste. Les nonnes copistes, comme celles de l’abbaye de Quedlinburg, travaillent dans l’ombre, leurs noms effacés des manuscrits. L’art, au Moyen Âge, est une affaire d’hommes, et la femme qui s’y adonne est soit une sainte, soit une sorcière. Entre ces deux extrêmes, point de salut.
3. La Renaissance : Le Corps Féminin comme Objet, Jamais comme Sujet
Ah, la Renaissance ! Cette explosion de lumière, de couleurs, de génie… masculin, bien sûr. Les femmes, dans ce grand théâtre de la modernité naissante, ne sont que des modèles, des muses, des objets de désir. La Vénus de Botticelli, la Joconde de Léonard, les Madones de Raphaël : toutes ces figures féminines, sublimes, idéalisées, ne sont que des projections masculines. Artemisia Gentileschi, cette peintre prodige, doit se battre pour être reconnue, et son viol par son maître Agostino Tassi devient le prisme à travers lequel on interprète son œuvre. Ses Judith décapitant Holopherne ne sont pas des chefs-d’œuvre, mais des « fantasmes de vengeance ». La Renaissance, ce moment où l’homme se découvre créateur à l’image de Dieu, est aussi celui où la femme est définitivement reléguée au rang de créature.
4. Le Siècle des Lumières : L’Esprit et la Raison, Domaines Réservés
Voltaire, Diderot, Rousseau : ces géants des Lumières, ces apôtres de la raison, réservent aux femmes un sort peu enviable. Dans Émile ou De l’éducation, Rousseau écrit que « la femme est faite pour céder à l’homme et pour supporter même son injustice ». Olympe de Gouges, qui ose rédiger une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, est guillotinée. Les salons littéraires, ces temples de l’esprit, sont souvent tenus par des femmes, mais ce sont les hommes qui y brillent. Élisabeth Vigée Le Brun, portraitiste officielle de Marie-Antoinette, doit fuir la Révolution. Son crime ? Avoir osé peindre, et bien. Les Lumières, ce moment où l’humanité croit s’affranchir des ténèbres, sont aussi celui où l’on enterre un peu plus profondément les femmes sous le poids des préjugés.
5. Le XIXe Siècle : L’Art comme Affaire de Famille (et de Pères)
Berthe Morisot, Mary Cassatt, Rosa Bonheur : ces noms vous disent quelque chose ? Peut-être. Mais combien de fois les a-t-on présentées comme les « élèves » de Manet, de Degas, de Delacroix ? Rosa Bonheur, cette peintre animalière de génie, doit obtenir une autorisation de travestissement pour porter des pantalons et étudier les animaux dans les abattoirs. Berthe Morisot, dont les toiles rivalisent avec celles des impressionnistes, est toujours cantonnée au rôle de « la femme de Manet ». Les critiques de l’époque, ces gardiens du temple, écrivent sans vergogne que son art est « charmant, mais féminin », comme si ces deux mots étaient antinomiques. Le XIXe siècle, ce siècle de révolutions industrielles et artistiques, est aussi celui où l’on invente le mythe du « génie masculin », ce don mystérieux réservé aux hommes.
6. Le XXe Siècle : La Révolution qui Oublie la Moitié de l’Humanité
Dada, le surréalisme, l’abstraction : autant de mouvements qui prétendent tout révolutionner, tout bousculer. Mais où sont les femmes dans ces avant-gardes ? Frida Kahlo, dont les autoportraits déchirants sont aujourd’hui adulés, est d’abord présentée comme « la femme de Diego Rivera ». Lee Krasner, dont les toiles expressionnistes abstraites sont parmi les plus puissantes du siècle, est éclipsée par la légende de son mari, Jackson Pollock. Les surréalistes, ces grands libertaires, excluent les femmes de leurs cercles, ou les y admettent comme muses, jamais comme égales. André Breton écrit que « la beauté sera convulsive ou ne sera pas », mais il oublie de préciser que cette beauté convulsive est réservée aux hommes. Le XXe siècle, ce siècle de guerres et de révolutions, est aussi celui où l’on enterre les femmes artistes sous le poids des mythologies masculines.
7. Le XXIe Siècle : La Réparation comme Alibi
Et nous voici donc arrivés à notre époque, ce temps où l’on organise des expositions pour « mettre à l’honneur » les artistes femmes. Comme si l’honneur était une faveur que l’on daigne accorder, et non un dû. Comme si ces expositions étaient autre chose qu’une opération de communication, un moyen pour les institutions de se donner bonne conscience. La Ville de Paris, cette vieille dame aux atours républicains, ouvre ses cimaises aux femmes, mais combien de ces œuvres seront-elles ensuite reléguées aux réserves, oubliées jusqu’à la prochaine opération de « réhabilitation » ? Combien de ces artistes seront-elles encore présentées comme des exceptions, des curiosités, plutôt que comme des créatrices à part entière ? Le XXIe siècle, ce siècle de l’hypercommunication et de la surinformation, est aussi celui où l’on noie les femmes artistes sous un déluge de bonnes intentions.
Sémantique de l’Invisibilisation : Le Langage comme Arme de l’Oubli
Observez le langage, ce miroir déformant de nos sociétés. Une femme artiste est une « artiste femme », comme si son genre était un adjectif, une qualité accessoire, et non une partie intégrante de son être. On parle de « peintres femmes », mais jamais de « peintres hommes » : l’homme est la norme, la femme est la variation. Les critiques d’art, ces grands prêtres du goût, utilisent des termes différents pour décrire les œuvres des hommes et celles des femmes. Une toile masculine est « puissante », « virile », « maîtrisée » ; une toile féminine est « sensible », « intuitive », « délicate ». Comme si la force et la maîtrise étaient des qualités intrinsèquement masculines, et la sensibilité une faiblesse féminine.
Et que dire de ces expositions intitulées « Les Femmes artistes », comme si ces deux mots étaient incompatibles, comme si le simple fait d’être une femme rendait l’art suspect ? On ne voit jamais d’expositions intitulées « Les Hommes artistes », car l’homme artiste est la norme, l’évidence. La femme artiste, elle, doit toujours se justifier, se battre, prouver qu’elle mérite sa place. Le langage, ce piège subtil, est l’outil le plus efficace de l’invisibilisation.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste : Le Corps comme Champ de Bataille
Mais au-delà des mots, il y a les corps. Les corps des femmes artistes, ces champs de bataille où se jouent les luttes les plus sournoises. Car l’effacement des femmes dans l’art n’est pas seulement une question de reconnaissance, c’est une question de survie. Combien de Berthe Morisot ont renoncé à peindre, découragées par le mépris des institutions ? Combien de Frida Kahlo ont dû se battre contre la maladie, la dépression, le rejet, pour imposer leur vision ? Les femmes artistes ne se battent pas seulement contre l’oubli, elles se battent contre leur propre corps, ce corps qui saigne, qui enfante, qui vieillit, ce corps que la société veut à tout prix contrôler.
Le comportementalisme radical, cette science qui prétend expliquer les actions humaines par des stimuli extérieurs, nous montre que l’invisibilisation des femmes artistes est un conditionnement. Dès l’enfance, on apprend aux petites filles à se taire, à ne pas prendre trop de place, à être discrètes. On leur offre des poupées, pas des pinceaux. On leur dit qu’elles peuvent être « jolies », mais pas « géniales ». Et quand, malgré tout, une femme parvient à percer, on lui rappelle sans cesse qu’elle est une exception, une anomalie. On lui dit : « Tu es une femme, mais tu peins comme un homme. » Comme si l’art avait un genre.
Mais il y a la résistance. Il y a ces femmes qui, malgré tout, continuent de créer. Il y a ces œuvres qui, malgré les siècles d’oubli, resurgissent comme des fantômes vengeurs. Il y a cette humanité qui, malgré les efforts des institutions pour l’écraser, refuse de mourir. La résistance humaniste, c’est cette force qui pousse les femmes artistes à continuer, à crier, à peindre, même quand le monde leur tourne le dos. C’est cette étincelle qui refuse de s’éteindre, même dans les ténèbres les plus épaisses.
Alors oui, ces expositions qui mettent à l’honneur les artistes femmes sont nécessaires. Mais elles ne suffisent pas. Car tant que les institutions continueront à voir ces expositions comme des opérations de communication, tant que les critiques continueront à utiliser un langage qui invisibilise, tant que les femmes artistes devront se battre pour exister, rien ne changera vraiment. La vraie révolution, ce n’est pas d’organiser des expositions, c’est de changer les mentalités. C’est de reconnaître que l’art n’a pas de genre. C’est de comprendre que les femmes artistes ne sont pas des exceptions, mais des créatrices à part entière.
Et si, un jour, nous parvenons à cela, alors peut-être pourrons-nous enfin tourner la page de cette histoire écrite par les hommes, pour les hommes. Peut-être pourrons-nous enfin écrire une nouvelle histoire, où les femmes ne seront plus des ombres furtives, mais des lumières à part entière.
Les Oubliées de l’Aube
Elles peignaient dans l’ombre, les doigts tachés de nuit,
Leurs toiles, c’étaient des cris que personne n’entendait.
On leur disait : « Tais-toi, la beauté est un lit
Où l’homme seul a droit de s’étendre et de rêver. »
Elles sculptaient l’oubli, ces statues sans visage,
Leurs mains saignaient l’espoir, leurs yeux brûlaient le temps.
On leur riait au nez : « L’art est un vieux passage
Réservé aux héros, aux mâles triomphants. »
Elles écrivaient l’orage en lettres de sang noir,
Leurs mots étaient des lames, leurs phrases des éclairs.
On leur jetait des pierres : « Rentrez dans votre soir,
La poésie est un jeu que les hommes ont l’air. »
Mais elles, les damnées, les folles, les maudites,
Elles continuaient, malgré les coups, les rires,
À tracer sur le monde leurs lignes interdites,
À graver dans la nuit leurs rêves de délires.
Et voici qu’aujourd’hui, dans ce musée qui ment,
On expose leurs œuvres comme on montre un trésor.
Mais qui donc se souvient de leurs combats sanglants ?
Qui donc pleure encore sur leur corps supplicié ?
Elles sont là, pourtant, leurs ombres nous hantent,
Leurs voix résonnent encore dans le vent qui passe.
Elles sont là, vivantes, elles nous attendent,
Pour écrire enfin l’histoire qui n’a pas de race.
Alors prenez vos pinceaux, vos plumes, vos burins,
Et peignez, écrivez, sculptez sans plus attendre.
Car l’art n’a pas de sexe, et le monde est un vin
Qui se boit à deux mains, ou bien il faut le craindre.