ACTUALITÉ SOURCE : Ces expos gratuites à voir en ce moment – Ville de Paris
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les expos gratuites ! La Ville Lumière, toujours prompte à nous vendre du rêve en kit, du cultureux en promo, du spirituel en solde. Paris, cette grande prostituée des arts, qui nous tend ses musées comme des étals de marché, où l’on vient grappiller les miettes de beauté entre deux soldes chez Zara et un café à six euros. La gratuité, voyez-vous, c’est le dernier leurre d’un système qui a compris que pour mieux asservir, il fallait d’abord faire croire à la liberté. « Venez, entrez, c’est gratuit ! » – comme on dirait à un chien affamé : « Viens, mon toutou, je t’offre un os. » Sauf que l’os est en plastique, et que le chien, une fois rentré, devra payer pour sortir.
Cette manne culturelle, cette aumône esthétique, n’est rien d’autre que le symptôme d’une société en décomposition avancée, où l’art est devenu l’opium du peuple – non plus celui de Marx, mais celui de nos maîtres néolibéraux, ces nouveaux prêtres en costume-cravate qui ont remplacé la religion par le divertissement, le sacré par le spectacle. La gratuité des expositions, c’est le cache-sexe d’un capitalisme culturel qui a compris que pour mieux vendre, il fallait d’abord donner l’illusion du don. Comme ces dealers qui offrent la première dose pour mieux accrocher leurs clients. Et nous, pauvres hères en quête de sens, nous précipitons, avides, vers ces temples de la culture gratuite, croyant y trouver une échappatoire à notre misère existentielle, alors qu’on nous y injecte, goutte à goutte, la dose exacte de conformisme nécessaire pour continuer à consommer, à voter, à obéir.
Regardez-les, ces foules qui se pressent devant les affiches des expositions gratuites, ces visages blêmes, ces regards vides, ces smartphones brandis comme des hosties modernes. Ils croient venir chercher de la beauté, de la connaissance, une étincelle de transcendance. En réalité, ils viennent chercher ce que le système leur a appris à désirer : une expérience, un contenu, une story à poster. L’art n’est plus qu’un produit de consommation parmi d’autres, un selfie avec un Van Gogh en arrière-plan, une légende Instagram qui clame : « Regardez comme je suis cultivé, comme je suis sensible, comme je mérite ma place dans ce monde. » Mais derrière cette mascarade, il n’y a que le vide, le grand vide néolibéral, ce trou noir qui avale tout : nos rêves, nos révoltes, nos désirs, pour ne recracher que des likes et des algorithmes.
Et que montre-t-on, dans ces expositions gratuites ? Des œuvres souvent mineures, des artistes oubliés, des thèmes consensuels, inoffensifs, aseptisés. Jamais rien qui puisse déranger, provoquer, faire vaciller les certitudes. L’art, aujourd’hui, doit être lisse comme un écran de smartphone, beau comme une publicité pour Apple, profond comme un tweet de Bernard-Henri Lévy. On nous sert du « déjà-vu », du « déjà-pensé », du « déjà-digéré ». Les commissaires d’exposition, ces nouveaux inquisiteurs du bon goût, veillent au grain : pas de subversion, pas de scandale, pas de vraie remise en question. Juste assez de « critique sociale » pour se donner bonne conscience, juste assez de « diversité » pour cocher les cases du politiquement correct, juste assez de « radicalité » pour exciter les bobos sans effrayer les annonceurs.
Car c’est là le vrai génie du système : il a transformé la révolte en produit de consommation. Le punk est devenu une esthétique, le surréalisme une marque, la contre-culture un argument marketing. Les expositions gratuites ne sont que le dernier avatar de cette domestication de l’esprit. Elles nous donnent l’illusion de la résistance, de la subversion, alors qu’elles ne font que renforcer l’ordre établi. Comme ces « espaces de liberté » dans les aéroports, où l’on peut marcher entre deux portiques de sécurité, croyant respirer l’air du large, alors qu’on est toujours dans la nasse, toujours sous surveillance, toujours dans le ventre de la bête.
Et nous, les artistes, les penseurs, les rêveurs ? Que sommes-nous devenus, dans ce monde où tout est gratuit, donc sans valeur ? Nous ne sommes plus que des fournisseurs de contenu, des pourvoyeurs de sensations, des animateurs de la grande fête capitaliste. Nos œuvres ne valent que par leur potentiel viral, notre pensée ne compte que si elle génère des clics. Nous sommes les nouveaux saltimbanques, les nouveaux bouffons du roi, condamnés à distraire une cour de consommateurs blasés, avides de nouveauté et incapables de concentration. « Donnez-leur du gratuit, donnez-leur du spectaculaire, donnez-leur l’illusion de la profondeur ! » – voilà le mot d’ordre de nos maîtres. Et nous obéissons, par lâcheté, par paresse, par résignation, ou simplement parce que nous avons faim.
Car la gratuité, voyez-vous, est toujours le masque de l’exploitation. Ces expositions « offertes » par la Ville de Paris ? Elles sont payées, bien sûr, par nos impôts, par notre travail, par notre soumission. Elles sont le fruit d’un système qui nous vole notre temps, notre énergie, notre créativité, pour nous les rendre sous forme de divertissement, de culture en boîte, de beauté en conserve. Et nous acceptons ce marché de dupes, parce que nous avons peur du vide, peur de la solitude, peur de la vraie liberté – celle qui exige du courage, des sacrifices, des choix. Nous préférons nous vautrer dans le confort douillet de la consommation culturelle, plutôt que d’affronter l’angoisse de la création, la solitude de la pensée, la responsabilité de la révolte.
Mais attention : cette gratuité est aussi un piège. Elle crée une dépendance, une addiction à la facilité. Plus on nous donne, moins nous sommes capables de payer – pas seulement en argent, mais en effort, en attention, en engagement. Nous devenons des assistés de la culture, des mendiants de la beauté, des parasites de l’esprit. Nous perdons notre capacité à distinguer le vrai du faux, le profond du superficiel, l’art de la publicité. Nous devenons des zombies culturels, errant d’exposition en concert, de musée en festival, sans jamais nous arrêter, sans jamais réfléchir, sans jamais vraiment voir.
Et pendant ce temps, les vrais enjeux, les vraies questions, les vraies urgences sont soigneusement évacuées. Où parle-t-on, dans ces expositions gratuites, de la crise écologique, de la montée des fascismes, de la guerre des classes, de l’effondrement des valeurs ? Nulle part, ou si peu, et toujours de manière édulcorée, aseptisée, acceptable. L’art, aujourd’hui, est devenu le complice silencieux de l’ordre établi. Il nous endort, il nous distrait, il nous console, mais il ne nous réveille plus, il ne nous révolte plus, il ne nous transforme plus. Il est devenu un produit comme un autre, un loisir comme un autre, une marchandise comme une autre.
Alors, que faire ? Faut-il boycotter ces expositions gratuites, ces temples de l’illusion ? Non, bien sûr, car ce serait tomber dans un autre piège, celui de l’élitisme, de la tour d’ivoire, de la pureté perdue. Mais il faut y aller les yeux ouverts, le cœur en alerte, l’esprit critique en éveil. Il faut y aller comme on va à la guerre : armé de sa lucidité, prêt à résister, prêt à se battre. Il faut y chercher, non pas la confirmation de nos préjugés, mais la remise en question de nos certitudes. Il faut y trouver, non pas le réconfort, mais le trouble, non pas la beauté, mais la vérité – même si elle est laide, même si elle fait mal.
Car l’art, le vrai, celui qui mérite qu’on se batte pour lui, n’est pas là pour nous distraire, mais pour nous déranger. Il n’est pas là pour nous consoler, mais pour nous confronter. Il n’est pas là pour nous faire oublier le monde, mais pour nous aider à le transformer. Et cette transformation commence par un acte de résistance : refuser la gratuité comme alibi, refuser le divertissement comme opium, refuser la consommation comme destin. Elle commence par un acte de foi : croire que l’art peut encore changer les choses, que la beauté peut encore sauver le monde, que la pensée peut encore nous libérer.
Alors, oui, allez voir ces expositions gratuites. Mais allez-y comme on entre dans une arène, comme on monte sur un bûcher, comme on part en croisade. Allez-y avec la rage au ventre et le feu au cœur. Allez-y pour voler le feu aux dieux, pour arracher la vérité aux mensonges, pour trouver, dans ce désert de conformisme, une oasis de révolte. Et si vous n’y trouvez rien de tout cela, alors brûlez les musées, jetez les tableaux aux orties, dansez sur les ruines de la culture officielle. Car l’art, le vrai, n’est pas dans les expositions gratuites. Il est dans la rue, dans les usines, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans les bidonvilles. Il est dans la vie, dans la lutte, dans l’amour. Il est dans ce qui résiste, dans ce qui persiste, dans ce qui insiste.
Et si vous ne trouvez pas cela dans les musées, alors inventez-le. Créez votre propre art, votre propre beauté, votre propre vérité. Car le monde a besoin de poètes, de fous, de rêveurs, de rebelles. Il a besoin de ceux qui refusent de se soumettre, de ceux qui osent dire non, de ceux qui croient encore, envers et contre tout, que l’art peut changer la vie. Alors, que ces expositions gratuites soient pour vous, non pas une fin, mais un début. Un début de révolte, un début de création, un début de liberté.
Analogie finale : Imaginez un homme perdu dans le désert, assoiffé, épuisé, au bord de la folie. Soudain, il aperçoit une oasis, un mirage de palmiers et d’eau fraîche. Il se précipite, les yeux brillants d’espoir, la bouche sèche de désir. Mais quand il arrive, il ne trouve qu’un panneau publicitaire, une image en deux dimensions, une illusion de vie. Derrière le panneau, il n’y a que le sable, le vent, le néant. Les expositions gratuites, c’est ce panneau publicitaire. Elles nous promettent la beauté, la connaissance, la transcendance. Mais quand nous arrivons, quand nous tendons la main, il n’y a rien. Rien que le vide, le leurre, la désillusion. Et pourtant, nous continuons à y croire, à nous y précipiter, à nous y brûler les ailes, comme des papillons attirés par la lumière d’une ampoule. Car nous avons besoin de croire, besoin d’espérer, besoin de rêver. Même si le rêve est un mensonge, même si l’espoir est une illusion, même si la beauté n’est qu’un mirage. Car sans cela, sans cette folie, sans cette obstination, nous ne serions plus que des machines, des robots, des morts-vivants. Alors, oui, allons voir ces expositions gratuites. Mais allons-y les yeux grands ouverts, le cœur lourd de doutes, l’esprit en alerte. Allons-y comme on va au combat, comme on part en quête, comme on cherche l’or dans la boue. Et si nous ne trouvons rien, alors inventons. Inventons notre propre oasis, notre propre beauté, notre propre vérité. Car le monde a besoin de fous, de poètes, de rêveurs. Il a besoin de nous.