ACTUALITÉ SOURCE : Ces expos à voir avec vos enfants en ce moment à Paris – Beaux Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les expos pour enfants à Paris ! Quelle aubaine, quel progrès, quelle avancée civilisationnelle que de voir nos chères têtes blondes, nos petits génies en devenir, traînés par des parents éreintés mais soucieux de leur « éveil culturel », dans les couloirs aseptisés des musées, sous les néons blafards et les sourires forcés des médiateurs culturels ! On nous vend ça comme une nécessité, une obligation morale, presque un devoir républicain : « Il faut cultiver nos enfants, leur ouvrir l’esprit, les arracher aux écrans, leur offrir du beau, du vrai, du grand ! » Mais derrière cette noble intention, que se cache-t-il vraiment ? Une entreprise de domestication douce, une machine à broyer les imaginaires sauvages pour les remplacer par des schémas pré-mâchés, une usine à produire des consommateurs dociles de « culture », ce mot-valise qui sent la naphtaline et le conformisme. Regardons-y de plus près, voulez-vous ? Et commençons par déconstruire cette illusion du « beau » que l’on impose aux enfants comme on leur impose des légumes verts ou des leçons de morale.
L’histoire de la pensée, cette grande farce tragique, nous a appris une chose : le beau n’est jamais neutre. Il est toujours le reflet d’un pouvoir, d’une idéologie, d’une classe dominante qui cherche à perpétuer son hégémonie. Les Grecs, déjà, avec leur obsession pour la symétrie et l’harmonie, ne faisaient que sacraliser l’ordre social de la cité, où chaque chose – et chaque homme – devait rester à sa place. Le classicisme français, avec ses règles strictes et son mépris pour le désordre, n’était qu’une machine de guerre contre les pulsions révolutionnaires. Et aujourd’hui ? Que nous propose-t-on sous couvert d’ »art pour enfants » ? Des ateliers colorés, des parcours ludiques, des œuvres « accessibles », c’est-à-dire vidées de toute aspérité, de toute violence, de toute vérité un peu trop crue. On leur montre des couleurs vives, des formes simplifiées, des histoires édulcorées, comme on leur donne des bonbons au lieu de pain : ça calme, ça occupe, ça ne nourrit pas. L’enfant, ce petit sauvage qui voit le monde avec des yeux neufs, qui perçoit encore l’étrangeté fondamentale des choses, est systématiquement ramené à des normes, à des codes, à des interprétations toutes faites. « Regarde, mon chéri, c’est un arbre. Non, pas comme celui de ton dessin, un vrai arbre, comme celui du tableau. » Et voilà comment on tue dans l’œuf toute velléité de rébellion, toute capacité à voir le monde autrement que comme une vitrine bien rangée.
Mais allons plus loin. Ce comportementalisme culturel, cette façon de conditionner les enfants à aimer ce qu’on leur dit d’aimer, est une forme insidieuse de domination néolibérale. Le néolibéralisme, ce monstre froid, ne se contente pas de régenter l’économie : il veut régenter les âmes. Il a besoin de producteurs dociles, de consommateurs avides, mais aussi de citoyens obéissants, incapables de penser hors des cadres qu’on leur impose. Les expos pour enfants sont un maillon de cette chaîne. On leur apprend à consommer de la culture comme on leur apprend à consommer des jouets ou des vêtements : avec cette idée que le bonheur réside dans l’accumulation, dans la possession, dans la conformité. « Tu as vu le musée ? Tu as fait l’atelier ? Tu as ton diplôme de petit artiste ? » Et l’enfant, flatté, encouragé, finit par intérioriser cette logique : il n’est plus un être libre, mais un maillon de la grande machine à produire et à consommer. On lui inculque l’idée que l’art est une marchandise comme une autre, qu’il faut l’apprécier selon des critères préétablis, qu’il faut en parler avec les mots des experts, des critiques, des institutions. On lui vole son regard naïf, ce regard qui, justement, pourrait voir ce que les adultes ne voient plus : l’absurdité du monde, la cruauté des rapports humains, la beauté cachée dans les recoins les plus sombres de l’existence.
Et que dire de cette résistance humaniste que l’on prétend opposer à la barbarie ambiante ? Une résistance de façade, une résistance aseptisée, une résistance qui ne dérange personne. On organise des ateliers « engagés », des expositions « citoyennes », où l’on parle d’écologie, de diversité, de tolérance, mais toujours dans le cadre rassurant des institutions, toujours avec cette certitude que le système, au fond, est bon, qu’il suffit de le réformer à la marge. Comme si l’on pouvait combattre le néo-fascisme avec des dessins d’enfants, comme si l’on pouvait enrayer la machine militariste avec des collages pacifistes ! Le vrai humanisme, celui qui résiste, celui qui dérange, celui qui met en péril les fondements mêmes de l’ordre établi, n’a pas sa place dans ces temples de la culture officielle. Il est ailleurs, dans les marges, dans les friches, dans les lieux où l’on ne contrôle pas les esprits, où l’on ne formate pas les imaginaires. Il est dans les mains des enfants qui dessinent des monstres au lieu de jolis paysages, dans les cris de ceux qui refusent de se laisser domestiquer, dans les regards qui voient au-delà des apparences. Mais ces enfants-là, ces résistants-là, on les ignore, on les méprise, on les soigne. Parce qu’ils dérangent. Parce qu’ils rappellent que le monde est une horreur, et que l’art, le vrai, est là pour le dire, pas pour le maquiller.
Prenons un exemple concret : une exposition sur le street art pour enfants. On leur montre des pochoirs, des graffitis, des couleurs vives, et on leur explique que c’est « l’art des rues », « l’art rebelle ». Mais qui leur explique que le street art, à l’origine, était une forme de résistance contre l’ordre urbain, une façon de reprendre possession de l’espace public, de crier sa colère contre un monde qui vous ignore ? Qui leur explique que les plus grands street artists ont souvent été des marginaux, des exclus, des fous, et que leur art était une arme, pas un divertissement ? Personne. On leur montre des images lisses, des techniques simplifiées, et on leur dit : « Maintenant, fais comme eux, mais sans te salir, sans crier, sans déranger. » On leur vole leur révolte avant même qu’ils ne sachent ce que c’est. On leur apprend à aimer la forme sans le fond, le geste sans la rage, la couleur sans la vérité. Et c’est ainsi que l’on fabrique des générations d’adultes incapables de se révolter, incapables de voir la laideur du monde, incapables de créer autre chose que des produits culturels formatés pour plaire aux algorithmes.
Et que dire de cette obsession pour l’ »accessibilité » ? Comme si l’art devait être accessible à tous, comme si la beauté devait se plier aux caprices de la masse ! L’art n’est pas accessible. Il est difficile, exigeant, parfois repoussant. Il demande un effort, une remise en question, une confrontation avec l’inconnu. Mais non, aujourd’hui, il faut que tout soit « ludique », « interactif », « adapté ». On infantilise les adultes, et on traite les enfants comme des consommateurs précoces. On leur donne des tablettes tactiles dans les musées, des jeux, des quiz, comme si l’art était une distraction, un passe-temps, un loisir comme un autre. On leur vole le droit à l’ennui, à la contemplation, à la lenteur. On leur vole le droit de se perdre, de ne pas comprendre, de rester devant une œuvre sans savoir quoi en penser. Parce que l’ennui, voyez-vous, est subversif. Il est le terreau de la pensée, de la rêverie, de la révolte. Mais l’ennui, aujourd’hui, est insupportable. Il faut occuper les enfants, les distraire, les divertir, pour qu’ils ne voient pas le vide qui les entoure, pour qu’ils ne posent pas de questions gênantes, pour qu’ils restent des petits soldats dociles de la société de consommation.
Alors, que faire ? Faut-il boycotter ces expositions, ces ateliers, ces temples de la culture officielle ? Non, bien sûr. Il faut y aller, mais avec un regard critique, un regard de résistance. Il faut apprendre aux enfants à voir au-delà des apparences, à questionner ce qu’on leur montre, à refuser les interprétations toutes faites. Il faut leur dire que l’art n’est pas un produit, mais un acte de liberté, une arme contre l’oppression, un cri dans le silence. Il faut leur montrer que le beau n’est pas toujours là où on le dit, que la vérité est souvent laide, que le monde est une horreur, mais que c’est précisément pour cela qu’il faut le transformer. Il faut leur apprendre à résister, à se révolter, à créer contre, et non avec. Parce que l’art, le vrai, n’est pas là pour consoler, mais pour déranger. Il n’est pas là pour distraire, mais pour éveiller. Il n’est pas là pour plaire, mais pour frapper.
Et n’oublions pas cette vérité fondamentale, cette vérité que les institutions culturelles préféreraient oublier : l’enfance est le dernier bastion de la sauvagerie, le dernier refuge de l’imaginaire pur, le dernier lieu où l’on peut encore voir le monde sans les lunettes déformantes de la société. Les enfants ne voient pas le monde comme nous. Ils voient des monstres sous le lit, des visages dans les nuages, des histoires dans les fissures des murs. Ils voient la magie là où nous ne voyons que de la poussière. Et c’est cette magie qu’il faut préserver, cette sauvagerie qu’il faut protéger, contre toutes les entreprises de domestication, contre toutes les machines à broyer les imaginaires. Parce que c’est là, et seulement là, que réside l’espoir d’un monde meilleur : dans ces yeux qui voient encore, dans ces esprits qui refusent de se laisser formater, dans ces cœurs qui battent encore au rythme de la révolte.
Analogie finale : Imaginez un jardin, un de ces jardins à la française, avec ses allées bien droites, ses haies taillées au cordeau, ses fleurs alignées comme des soldats. Tout y est ordre, symétrie, contrôle. Maintenant, imaginez une forêt, une vraie forêt, avec ses arbres tordus, ses ronces, ses ombres menaçantes, ses bruits étranges. Dans le jardin, tout est prévisible, tout est maîtrisé, tout est beau selon les critères des jardiniers. Dans la forêt, rien n’est certain, rien n’est sûr, tout est sauvage, imprévisible, parfois effrayant. Les expositions pour enfants, ce sont des jardins. Elles sont belles, rassurantes, bien organisées. Mais elles ne grandissent pas. Elles ne vivent pas. Elles ne résistent pas. La forêt, elle, pousse toute seule. Elle est chaotique, désordonnée, parfois laide. Mais elle est vivante. Et c’est là, dans cette sauvagerie, que réside la vraie beauté, la vraie liberté, la vraie résistance. Alors, choisissez : voulez-vous des enfants-jardiniers, bien sages, bien propres, bien formatés ? Ou voulez-vous des enfants-forêts, sauvages, imprévisibles, capables de voir le monde tel qu’il est, et de le transformer ?