ACTUALITÉ SOURCE : Ces 5 expos gratuites dans les galeries parisiennes qui enchantent ce début d’année – Beaux Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les galeries parisiennes ! Ces temples de la distraction gratuite, ces cathédrales du néant culturel où l’on vient s’agenouiller devant des reliques sans foi, des icônes sans transcendance, des œuvres sans autre dessein que de meubler l’ennui des masses désorientées. Cinq expositions gratuites, nous dit-on, qui « enchantent » ce début d’année. Enchantent ? Le mot est bien choisi, car il y a là quelque chose de profondément magique, au sens le plus obscur du terme : une magie noire de l’aliénation, une sorcellerie douce qui transforme l’homme en consommateur docile, le citoyen en spectateur passif, l’esprit critique en machine à « liker ». Paris, cette ville-lumière devenue ville-néon, clignote de mille feux publicitaires, et les galeries, ces antichambres du capitalisme esthétique, en sont les vitrines les plus perfides. Gratuites, donc accessibles à tous ? Non. Gratuites, donc piégées pour tous.
Commençons par le leurre premier : la gratuité. Dans un monde où tout se monétise, où l’air que l’on respire se paie bientôt en cryptomonnaie, où l’éducation, la santé et jusqu’à l’intimité sont soumis aux lois du marché, offrir quelque chose « gratuitement » relève de la stratégie la plus cynique qui soit. La gratuité, c’est le cheval de Troie du néolibéralisme. On vous donne une exposition, un sourire, une illusion de culture, et en échange, vous offrez votre temps, votre attention, votre soumission à l’ordre marchand. Les galeries, ces espaces autrefois réservés à une élite éclairée (ou prétendue telle), s’ouvrent aujourd’hui aux foules, non par générosité, mais par calcul. Il faut remplir les espaces, justifier les subventions, créer du flux, du mouvement, de la data. Chaque visiteur est un point de donnée, chaque regard une trace numérique, chaque « like » une validation du système. La gratuité n’est qu’un appât. Derrière elle se cache l’impératif catégorique du capitalisme tardif : « Consomme, même si tu ne paies pas en argent, tu paieras en temps, en énergie, en liberté. »
Et que voit-on, dans ces expositions qui « enchantent » ? Des œuvres, certes, mais des œuvres vidées de leur substance, des artefacts décontextualisés, des objets esthétiques réduits à leur plus simple expression : le divertissement. L’art, autrefois arme de subversion, outil de résistance, langage de l’invisible, n’est plus qu’un produit parmi d’autres, un contenu à consommer entre deux stories Instagram. Les galeries parisiennes, ces laboratoires de l’aliénation douce, exposent des pièces qui ne dérangent plus, qui ne questionnent plus, qui ne hurlent plus. Elles murmurent, tout au plus. Elles caressent l’œil sans jamais griffer l’âme. On y célèbre la forme pour mieux occulter le fond, la technique pour mieux oublier le sens. L’art contemporain, dans sa version la plus édulcorée, est devenu le complice idéal du statu quo. Il flatte les egos, il rassure les consciences, il offre une illusion de profondeur à ceux qui n’ont plus le temps ni l’envie de creuser. « Regardez comme c’est beau, comme c’est innovant, comme c’est gratuit ! » nous dit-on. Mais la beauté, ici, n’est qu’un leurre. Elle est l’équivalent esthétique du fast-food : rapide, accessible, sans saveur durable. Elle nourrit l’instant sans jamais rassasier l’esprit.
Pire encore : ces expositions gratuites sont les symptômes d’une société qui a renoncé à toute forme de radicalité. Dans un monde où les inégalités explosent, où les guerres se multiplient, où les démocraties se vident de leur substance, où les fascismes renaissent de leurs cendres comme des phénix maléfiques, l’art devrait être un cri, une insulte, une provocation. Il devrait brûler les yeux, déchirer les tympans, hanter les nuits. Au lieu de cela, il se contente de « charmer », d’« enchanter ». Il est devenu l’opium du peuple version 2.0, une drogue douce qui endort les consciences au lieu de les réveiller. Les galeries parisiennes, en offrant ces expositions gratuites, participent à cette grande entreprise d’abêtissement collectif. Elles transforment l’art en produit de consommation, le spectateur en client, et la culture en loisir. « Venez, entrez, admirez, partagez, puis rentrez chez vous, satisfaits et oublieux. » Oublieux de quoi ? De tout. De la misère du monde, de l’urgence climatique, des guerres qui se préparent dans l’ombre, des libertés qui s’effritent comme du vieux plâtre. L’art, dans sa version édulcorée, est le meilleur allié de l’ordre établi. Il anesthésie, il distrait, il divertit. Il est le miroir aux alouettes de notre époque.
Et que dire des artistes exposés ? Que sont-ils devenus, ces créateurs qui devraient être les derniers résistants, les derniers fous à oser défier l’ordre du monde ? Ils sont, pour la plupart, des fonctionnaires de l’art, des employés du système, des mercenaires de la beauté. Ils produisent des œuvres « bankables », des pièces qui se vendent, qui s’exposent, qui s’oublient. Ils ont troqué leur âme contre un peu de reconnaissance, un peu de visibilité, un peu de confort. Ils sont les complices involontaires (ou volontaires) de cette grande machine à broyer les esprits. « L’artiste doit déranger », écrivait un jour un philosophe dont le nom m’échappe (mais peu importe, les noms ne sont que des étiquettes sur des cercueils). Aujourd’hui, l’artiste ne dérange plus. Il séduit, il charme, il flatte. Il est devenu un prestidigitateur de salon, un illusionniste sans magie. Ses œuvres ne sont plus des manifestes, mais des produits. Elles ne changent rien, elles n’ébranlent rien, elles ne transforment rien. Elles occupent l’espace, le temps, l’attention, sans jamais laisser de trace durable. Elles sont les feuilles mortes de l’automne culturel : belles un instant, puis balayées par le vent de l’oubli.
Mais il y a pire, encore. Ces expositions gratuites, en démocratisant l’accès à l’art (ou du moins en en donnant l’illusion), participent à une autre forme de domination : celle de la culture légitime. Qui décide de ce qui est exposé ? Qui choisit les artistes, les œuvres, les thèmes ? Une élite auto-proclamée, une caste de curateurs, de critiques, de galeristes qui dictent ce qui est « bon », ce qui est « beau », ce qui est « digne d’être vu ». La gratuité, ici, est un leurre démocratique. Elle donne l’illusion que tout le monde peut accéder à la culture, alors qu’en réalité, elle ne fait que renforcer les hiérarchies. Les masses viennent, regardent, admirent, puis repartent avec le sentiment d’avoir « consommé de la culture », alors qu’elles n’ont fait que se soumettre à un ordre esthétique préétabli. Elles ont été autorisées à entrer dans le temple, mais elles n’en ont pas les clés. Elles sont des touristes de la culture, des visiteurs de passage, des consommateurs sans pouvoir. La gratuité, dans ce contexte, est une forme de condescendance. Elle dit : « Vous n’avez pas les moyens de payer, mais nous vous autorisons à regarder. » Elle est l’équivalent culturel de la soupe populaire : elle nourrit le corps sans jamais nourrir l’âme.
Et que dire de cette notion d’« enchantement » ? Le mot est révélateur. Enchanter, c’est ensorceler, c’est captiver, c’est soumettre par la magie. Les galeries parisiennes, en nous promettant de l’enchantement, ne font rien d’autre que de nous vendre une illusion. Elles nous disent : « Oubliez le monde réel, plongez dans ce rêve éveillé, laissez-vous porter par la beauté. » Mais la beauté, ici, est une prison. Elle est un écran de fumée qui cache la laideur du monde. Elle est une distraction qui nous empêche de voir l’essentiel. L’enchantement, c’est le contraire de la lucidité. C’est l’opium des masses version XXIe siècle. Les expositions gratuites sont les nouveaux opiums du peuple : elles endorment, elles apaisent, elles empêchent de penser. Elles transforment les citoyens en consommateurs, les esprits libres en zombies culturels.
Alors, que faire ? Faut-il boycotter ces expositions, refuser cette manne empoisonnée ? Non. Il faut y aller, mais les yeux grands ouverts. Il faut les voir pour ce qu’elles sont : des miroirs de notre époque, des symptômes de notre aliénation collective. Il faut les critiquer, les déconstruire, les retourner comme des gants pour en révéler les mécanismes cachés. L’art, même dans sa version la plus édulcorée, peut encore être un outil de résistance. À condition de ne pas se laisser ensorceler. À condition de garder son esprit critique intact. À condition de refuser l’enchantement facile, la beauté superficielle, la culture consommable. L’art doit être un combat, pas un loisir. Il doit déranger, pas charmer. Il doit réveiller, pas endormir.
« La culture est ce qui reste quand on a tout oublié », disait un autre philosophe (dont le nom, encore une fois, importe peu). Aujourd’hui, la culture est ce qu’on nous donne à consommer pour mieux nous faire oublier l’essentiel. Les expositions gratuites des galeries parisiennes en sont le parfait exemple. Elles sont les nouveaux temples d’une religion sans dieu, les cathédrales d’un culte sans transcendance. Elles offrent du rêve, mais un rêve sans lendemain. Elles promettent de l’enchantement, mais un enchantement sans magie. Elles sont le symptôme d’une société qui a perdu le goût de la révolte, le sens de la profondeur, l’appétit pour la vérité. Elles sont le miroir de notre époque : belles en surface, pourries en profondeur.
Alors, oui, allez voir ces expositions. Mais allez-y en guerriers, pas en touristes. Allez-y avec un regard acéré, une âme en alerte, un esprit en ébullition. Ne vous laissez pas ensorceler. Ne vous laissez pas distraire. Ne vous laissez pas endormir. L’art n’est pas là pour charmer. Il est là pour réveiller. Et si ces expositions gratuites ne le font pas, alors c’est à vous de le faire. C’est à vous de transformer la passivité en rébellion, la consommation en création, l’enchantement en lucidité. C’est à vous de refuser le piège de la gratuité, le leurre de la beauté, l’illusion de la culture. C’est à vous de redevenir des humains, pas des consommateurs. Des esprits libres, pas des zombies culturels. Des résistants, pas des soumis.
Car au fond, ces expositions gratuites ne sont qu’un leurre de plus dans un monde qui en regorge. Un leurre parmi d’autres, une distraction parmi tant d’autres. Mais derrière ce leurre, il y a une vérité qui crève les yeux : l’art est mort, vive l’art ! L’art est mort en tant que produit de consommation, en tant qu’objet de divertissement, en tant qu’outil d’aliénation. Mais il peut renaître, s’il redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une arme, un cri, une insulte au monde tel qu’il est. Alors, oui, allez voir ces expositions. Mais allez-y pour mieux les haïr. Allez-y pour mieux les combattre. Allez-y pour mieux les dépasser. Car l’art, le vrai, n’est pas dans les galeries. Il est dans la rue, dans les marges, dans les interstices. Il est dans la révolte, dans la résistance, dans la création. Il est dans ce qui dérange, pas dans ce qui charme. Il est dans ce qui brûle, pas dans ce qui enchante.
Analogie finale : Imaginez un homme perdu dans le désert, assoiffé, à bout de forces. Soudain, il aperçoit une oasis, un mirage de palmiers et d’eau fraîche. Il court, il tend les bras, il croit enfin être sauvé. Mais quand il arrive, il ne trouve qu’un panneau publicitaire, une illusion de plus dans un monde de mensonges. Les expositions gratuites des galeries parisiennes sont cette oasis en carton-pâte. Elles promettent l’enchantement, mais ne donnent que du sable. Elles offrent l’illusion de la culture, mais ne laissent que la soif. Et nous, pauvres fous, nous courons vers elles, encore et toujours, croyant trouver la vie, alors qu’elles ne nous donnent que la mort lente de l’esprit. Mais un jour, peut-être, nous ouvrirons les yeux. Un jour, nous verrons le panneau pour ce qu’il est : une tromperie, une insulte, une provocation. Et ce jour-là, nous cesserons de courir. Nous nous arrêterons, nous regarderons autour de nous, et nous comprendrons enfin que la vraie oasis n’est pas dans les galeries, ni dans les musées, ni dans les temples de la culture officielle. Elle est en nous. Elle est dans notre capacité à résister, à créer, à penser par nous-mêmes. Elle est dans notre refus de nous laisser ensorceler. Elle est dans notre soif de vérité, de beauté, de liberté. Et cette oasis-là, personne ne pourra jamais nous la prendre. Car elle est notre âme, notre révolte, notre humanité.