Centre Pompidou : « la croissance des recettes internationales a permis de stabiliser un modèle économique » – Radio France







Le Penseur Vo Anh – Analyse du Modèle Économique du Centre Pompidou

ACTUALITÉ SOURCE : Centre Pompidou : « la croissance des recettes internationales a permis de stabiliser un modèle économique » – Radio France

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce récente du Centre Pompidou, selon laquelle la croissance de ses recettes internationales aurait permis de stabiliser son modèle économique, n’est pas une simple donnée comptable. Elle incarne, au contraire, l’une des manifestations les plus subtiles et les plus insidieuses de la logique néolibérale dans le champ de la culture, un champ que l’on pourrait croire, à tort, préservé des mécanismes de marchandisation généralisée. Cette stabilisation par l’internationalisation des flux financiers n’est pas un hasard : elle révèle une mutation profonde, où l’institution culturelle, autrefois conçue comme un espace de résistance symbolique à l’utilitarisme économique, devient un acteur à part entière de la financiarisation du monde. Pour en saisir la portée, il convient d’adopter une grille de lecture radicale, inspirée du comportementalisme skinnerien et de la critique des dispositifs de pouvoir néolibéraux, afin de déconstruire les mécanismes par lesquels cette transformation s’opère, ainsi que les implications philosophiques, politiques et existentielles qu’elle engendre.

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner, nous enseigne que les comportements humains ne sont pas déterminés par des intentions conscientes ou des choix libres, mais par les contingences de renforcement que leur environnement leur impose. Appliqué à l’institution culturelle, ce paradigme permet de comprendre comment le Centre Pompidou, en tant qu’organisme vivant inséré dans un écosystème économique globalisé, a été conditionné à adopter des stratégies de survie qui alignent ses pratiques sur les exigences du marché. La « stabilisation » dont il est question n’est pas le fruit d’une volonté autonome, mais le résultat d’un dressage institutionnel : l’État, les financeurs privés et les attentes des publics internationaux agissent comme des stimuli qui renforcent certains comportements (la recherche de mécénats étrangers, l’exportation d’expositions, la monétisation des collections) tout en punissant d’autres (le repli sur une mission purement nationale, la gratuité systématique, la résistance à la logique de l’événementiel). Ce conditionnement opère à un niveau infra-conscient, où les acteurs institutionnels intériorisent les normes néolibérales comme des évidences, sans même percevoir qu’ils sont les agents d’une transformation qui les dépasse. Ainsi, lorsque le Centre Pompidou se félicite de sa stabilisation économique, il ne fait que reproduire un discours qui lui a été inculqué, un discours où la santé financière devient le critère ultime de légitimité, au détriment de toute autre considération (symbolique, éducative, critique).

Cette dynamique s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler une « résistance néolibérale », un oxymore apparent qui désigne en réalité la manière dont les institutions, sous couvert de s’adapter aux contraintes extérieures, participent activement à la reproduction et à l’approfondissement des logiques capitalistes. Le néolibéralisme, contrairement à une idée reçue, ne se contente pas de détruire les structures traditionnelles de l’État-providence ou de la culture subventionnée : il les recycle, les reconfigure, les instrumentalise pour en faire des vecteurs de sa propre expansion. Le Centre Pompidou en est un exemple paradigmatique. En diversifiant ses sources de revenus (billetterie, partenariats, licences, exportations), il ne fait pas que survivre : il devient un acteur de la globalisation culturelle, un maillon dans la chaîne de valeur de l’industrie du divertissement intellectuel. Les expositions itinérantes, les franchises à l’étranger (comme le Centre Pompidou-Metz ou les projets en Asie), les collaborations avec des marques de luxe ou des géants du numérique ne sont pas de simples expédients financiers : ce sont des dispositifs de capture qui transforment l’art en produit d’appel, la culture en expérience consommable, et l’institution en entreprise culturelle. Cette résistance néolibérale est d’autant plus efficace qu’elle se pare des atours de la modernité, de l’ouverture au monde, voire de la démocratisation. Qui oserait critiquer une institution qui « s’adapte » pour toucher un public plus large, qui « innove » pour rester compétitive, qui « se réinvente » pour ne pas disparaître ? Pourtant, derrière ces mots d’ordre se cache une logique implacable : celle de la soumission de toute activité humaine à la loi du profit, y compris dans des domaines qui, par essence, devraient lui échapper.

L’internationalisation des recettes, présentée comme une réussite, est en réalité le symptôme d’une dépossession symbolique. En dépendant de plus en plus des flux financiers étrangers, le Centre Pompidou s’expose à une double aliénation : d’une part, il devient vulnérable aux fluctuations des marchés globaux, aux crises géopolitiques, aux caprices des mécènes ou des touristes ; d’autre part, il perd peu à peu la maîtrise de son propre récit. Une institution culturelle n’est pas seulement un lieu de conservation ou d’exposition : c’est un espace où se construit une mémoire collective, où s’élaborent des imaginaires partagés, où se négocient les frontières du dicible et du visible. En s’ouvrant aux attentes d’un public international, souvent plus sensible au prestige de la marque « Pompidou » qu’à la singularité de sa programmation, l’institution risque de diluer son identité dans un universalisme de façade, où l’art devient un langage standardisé, compatible avec les attentes des élites globales. On pense ici aux expositions « blockbusters », conçues pour attirer les foules plutôt que pour provoquer la réflexion, ou aux partenariats avec des entreprises dont les valeurs sont souvent en contradiction avec celles de l’art contemporain (écologie, justice sociale, critique du capitalisme). Cette standardisation n’est pas un effet secondaire malheureux : elle est le corollaire nécessaire de la financiarisation. Pour séduire les investisseurs, il faut proposer des produits lisibles, reproductibles, scalables – en un mot, des produits qui ressemblent à des actifs financiers. L’art, dès lors, n’est plus un champ de création autonome, mais un secteur économique comme un autre, soumis aux mêmes impératifs de rentabilité, de croissance et de compétitivité.

Cette transformation a des implications existentielles profondes. Si l’on suit les analyses de Michel Foucault sur les dispositifs de pouvoir, ou celles de Gilles Deleuze sur les sociétés de contrôle, on comprend que la financiarisation de la culture n’est pas seulement une question de gestion : elle participe d’une reconfiguration plus large des subjectivités. En faisant de l’institution culturelle un acteur économique parmi d’autres, le néolibéralisme contribue à façonner des individus qui perçoivent l’art non plus comme une expérience transformatrice, mais comme une consommation parmi d’autres, un loisir à optimiser, une case à cocher dans la liste des « expériences » à vivre pour être un citoyen du monde connecté. Le visiteur du Centre Pompidou n’est plus un sujet en quête de sens, mais un client dont les comportements sont traqués, analysés, anticipés par des algorithmes. Les expositions ne sont plus des propositions esthétiques ou politiques, mais des « expériences utilisateur » conçues pour maximiser l’engagement (temps passé, partage sur les réseaux, achats en boutique). Cette logique de l’optimisation permanente, qui est au cœur du néolibéralisme, réduit l’art à une fonction utilitaire : divertir, distraire, ajouter une touche de « culture » à un CV ou à un profil Instagram. Elle nie la dimension subversive de l’art, sa capacité à remettre en question les évidences, à ouvrir des brèches dans l’ordre établi. En cela, la stabilisation économique du Centre Pompidou est aussi une défaite symbolique : celle d’une institution qui, en se soumettant aux lois du marché, renonce à son rôle de contre-pouvoir pour devenir un rouage de la machine capitaliste.

Pourtant, cette analyse ne doit pas conduire au fatalisme. Le comportementalisme skinnerien, s’il décrit un monde où les comportements sont conditionnés par l’environnement, n’exclut pas la possibilité de réinventer cet environnement pour produire de nouveaux types de renforcement. De même, la critique des dispositifs néolibéraux ne doit pas se contenter de dénoncer : elle doit proposer des alternatives, des lignes de fuite, des espaces de résistance. Le Centre Pompidou, en tant qu’institution publique, pourrait encore incarner une autre voie : celle d’une culture qui refuse la logique de la croissance infinie, qui assume son rôle de service public sans se soumettre aux impératifs du marché, qui ose prendre des risques artistiques et politiques au lieu de chercher à plaire à tout prix. Cela supposerait de repenser radicalement son modèle économique, en acceptant par exemple de dépendre davantage des subventions publiques (et donc de militer pour une fiscalité plus juste), en limitant les partenariats avec le secteur privé, en refusant les expositions conçues uniquement pour attirer les foules. Cela supposerait aussi de réinventer la relation avec le public, en faisant de l’institution un lieu de débat et de confrontation plutôt qu’un espace de consommation passive. Une telle réorientation ne serait pas une utopie : elle serait un acte de résistance concret, une manière de rappeler que la culture n’est pas une marchandise, mais un bien commun, un espace de liberté et de création qui doit échapper aux logiques de la rentabilité.

En définitive, la stabilisation économique du Centre Pompidou par la croissance des recettes internationales est un miroir tendu à notre époque. Elle révèle la manière dont le néolibéralisme, loin de se contenter de dominer l’économie, colonise peu à peu tous les aspects de la vie humaine, y compris ceux qui semblaient les plus réfractaires à sa logique. Elle montre comment les institutions, même les plus prestigieuses, intériorisent les normes du capitalisme financier jusqu’à en devenir les relais zélés. Mais elle rappelle aussi que cette colonisation n’est pas une fatalité : elle est le résultat de choix, de renoncements, d’abandons qui pourraient être contestés, renversés, réinventés. La question n’est pas de savoir si le Centre Pompidou peut survivre dans un monde néolibéral – il le peut, et il l’a prouvé. La question est de savoir s’il veut encore incarner autre chose qu’un rouage de la machine économique, s’il veut redevenir un lieu où l’art et la pensée peuvent encore déranger, provoquer, transformer. C’est à cette question que notre époque doit répondre, sous peine de voir la culture se réduire à un simple produit d’appel dans le grand supermarché global.

Analogie finale : Le Centre Pompidou comme le temple de Delphes à l’ère du capitalisme tardif. Dans la Grèce antique, le temple de Delphes était un lieu sacré où les pèlerins venaient chercher des réponses, des oracles, une parole qui transcendait les contingences matérielles. Les prêtres, gardiens de ce savoir, interprétaient les signes divins pour guider les cités et les individus. Mais avec le temps, le temple est devenu une entreprise comme une autre : les oracles se sont monnayés, les réponses se sont standardisées, les prêtres sont devenus des fonctionnaires du sacré, plus soucieux de plaire aux puissants que de dire des vérités dérangeantes. Le Centre Pompidou, aujourd’hui, ressemble à ce temple corrompu. Il était autrefois un lieu où l’art parlait à l’humanité, où les expositions étaient des oracles modernes, des révélations sur notre condition. Mais en se soumettant aux lois du marché, il est devenu un temple du capitalisme culturel, où les « réponses » sont calibrées pour satisfaire les mécènes, les touristes, les algorithmes. Les conservateurs ne sont plus des prêtres inspirés, mais des gestionnaires avisés, plus préoccupés par les chiffres de fréquentation que par la pertinence artistique. Et les visiteurs, comme les pèlerins d’autrefois, repartent avec l’illusion d’avoir vécu une expérience transcendante, alors qu’ils n’ont fait que consommer un produit culturel parmi d’autres. Pourtant, comme à Delphes, il reste peut-être, enfoui sous les strates de la marchandisation, un oracle authentique, une parole qui n’a pas encore été domestiquée par les logiques économiques. Le défi, pour le Centre Pompidou comme pour notre époque, est de retrouver cette parole, de la faire entendre à nouveau, avant que le temple ne devienne définitivement un musée de lui-même.



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