ACTUALITÉ SOURCE : Cécile Duflot : « En France, 53 milliardaires sont plus riches que 32 millions de Français ! » – Le Nouvel Obs
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la statistique ! Ce miroir déformant que l’on brandit comme une vérité révélée, alors qu’elle n’est que le reflet de notre lâcheté collective. Cinquante-trois milliardaires contre trente-deux millions d’âmes. Le chiffre claque, sec, comme une gifle administrée par un valet zélé de la République. Mais derrière ce nombre, que voit-on ? Une équation mathématique ? Non. Une radiographie de notre époque : celle où l’accumulation devient une pathologie, où la richesse n’est plus un moyen, mais une fin en soi, une idole vorace dévorant les chairs de ceux qui n’ont même plus la force de supplier.
George Steiner, ce fantôme de la pensée qui hantait les bibliothèques comme d’autres errent dans les couloirs des asiles, avait pressenti cette folie. Il parlait de la « trahison des clercs », de ces intellectuels qui, par paresse ou par calcul, se font les complices des bourreaux. Aujourd’hui, les clercs ne sont plus seulement les plumitifs des gazettes ou les universitaires en mal de subventions. Ce sont les algorithmes, les banquiers, les politiques aux sourires lissés par le Botox de la communication. Ils nous disent : « Regardez comme le système est efficace ! Cinquante-trois hommes (et quelques femmes, pour la parité) détiennent plus que la moitié d’un pays. N’est-ce pas merveilleux ? » Merveilleux, oui, comme un cancer en phase terminale est « fascinant » pour un oncologue blasé.
Mais revenons à cette France, ce pays qui se gargarise de sa devise « Liberté, Égalité, Fraternité » tout en organisant méthodiquement l’apartheid social. Les chiffres de Duflot ne sont pas une révélation ; ils sont une confirmation. Une confirmation de ce que nous savions déjà, mais que nous refoulions comme on refoule l’odeur de la charogne sous un tapis persan. La richesse n’est plus une question de mérite, si tant est qu’elle l’ait jamais été. Elle est une question de prédation. Les milliardaires ne sont pas des génies, des visionnaires ou des bienfaiteurs de l’humanité. Ce sont des charognards, des hyènes en costume trois-pièces qui se repaissent des carcasses de ceux qu’ils ont contribué à affamer. Leur fortune n’est pas le fruit de leur travail, mais de l’exploitation systématique du travail des autres. Marx l’avait compris, avant que ses disciples ne se transforment en bureaucrates ou en gourous new age. « Le capital, disait-il, est du travail mort qui ne se ranime qu’en suçant comme un vampire du travail vivant. » Aujourd’hui, les vampires ne se contentent plus de sucer le sang ; ils sucent aussi les données, les rêves, les espoirs. Ils vampirisent l’avenir.
Et nous, les trente-deux millions ? Que sommes-nous ? Des zombies ? Des cobayes ? Des fourmis laborieuses destinées à nourrir la fourmilière d’un autre ? Le comportementalisme radical, cette science molle qui prétend décrypter nos âmes comme on décrypte un code informatique, nous explique que nous sommes programmés pour accepter cette domination. Pavlov n’est plus un chien qui salive au son d’une cloche ; c’est un peuple entier qui salive devant les écrans, les soldes, les crédits revolving. On nous a appris à désirer ce qui nous détruit. On nous a conditionnés à confondre la liberté avec le choix entre deux marques de yaourt. Et quand, par miracle, l’un d’entre nous se rebelle, on lui offre une thérapie, un stage de développement personnel, ou, s’il est vraiment récalcitrant, une cellule en prison.
La résistance humaniste ? Une blague. Une farce tragique. Nous vivons à l’ère du néo-fascisme soft, où la domination ne s’exerce plus par les camps, mais par les algorithmes. Où la censure n’est plus le fait d’un État totalitaire, mais d’un like, d’un partage, d’un « j’aime » qui nous enferme dans notre bulle de filtres. Où le militarisme ne se manifeste plus par des défilés de chars, mais par des drones, des guerres économiques, des sanctions qui affament les peuples au nom de la « démocratie ». Et pendant ce temps, les milliardaires, ces nouveaux seigneurs féodaux, bâtissent des bunkers en Nouvelle-Zélande, achètent des îles privées, financent des projets de colonisation spatiale. Ils savent que la planète est condamnée, mais ils veulent être les derniers à quitter le navire. Comme des rats, mais des rats en costume Armani.
Alors, que faire ? Se révolter ? Contre qui ? Contre quoi ? Les structures de domination sont devenues si diffuses, si insaisissables, qu’elles ressemblent à ces virus mutants contre lesquels aucun vaccin ne semble efficace. On peut brûler des voitures, comme en 2005, ou occuper des places, comme en 2016. Mais au final, que reste-t-il ? Des images pour les chaînes d’info en continu, des hashtags éphémères, des promesses non tenues. La révolte, aujourd’hui, est un produit de consommation comme un autre. On la vend, on l’achète, on la jette. Comme un téléphone portable.
Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de profondément humain dans cette colère qui gronde. Quelque chose qui résiste, malgré tout. Comme ces plantes qui poussent entre les pavés, malgré le béton, malgré la pollution. Comme ces voix qui s’élèvent, malgré la censure, malgré l’indifférence. La vraie résistance n’est pas dans les grands discours, ni dans les manifestations spectaculaires. Elle est dans les petits gestes, les refus silencieux, les solidarités invisibles. Elle est dans le choix de vivre autrement, de consommer autrement, de penser autrement. Elle est dans cette capacité, si fragile, si précieuse, à dire « non ».
« La propriété, c’est le vol », écrivait Proudhon. Aujourd’hui, on pourrait ajouter : « La richesse, c’est le crime ». Un crime contre l’humanité, contre la planète, contre l’avenir. Mais un crime si bien organisé, si bien légitimé, qu’il en devient invisible. Comme l’air que nous respirons, comme l’eau que nous buvons. Nous sommes tous complices, d’une manière ou d’une autre. Même ceux qui se croient innocents, parce qu’ils trient leurs déchets ou votent « écolo ». La culpabilité est collective, et c’est ce qui la rend si insupportable. Alors, on détourne les yeux. On se réfugie dans le divertissement, dans le travail, dans la consommation. On se drogue à la dopamine des réseaux sociaux, à l’adrénaline des jeux vidéo, à l’illusion du bonheur matériel. Tout, plutôt que de regarder en face cette vérité monstrueuse : nous vivons dans un monde où cinquante-trois personnes possèdent plus que trente-deux millions d’autres. Et ce monde, c’est nous qui l’avons construit. Ou, du moins, nous qui l’avons laissé se construire.
Alors, oui, Cécile Duflot a raison. Mais son chiffre n’est qu’un symptôme. La maladie, elle, est bien plus profonde. Elle ronge nos sociétés, nos esprits, nos âmes. Elle s’appelle l’avidité. L’indifférence. La lâcheté. Et le seul remède, s’il en existe un, c’est de retrouver cette part d’humanité que nous avons perdue en chemin. Cette part qui nous pousse à dire « ça suffit », à tendre la main, à refuser l’inacceptable. Même si c’est trop tard. Même si c’est inutile. Parce que, au fond, c’est tout ce qui nous reste.
Analogie finale :
La France est un corps. Un corps malade, fiévreux, dont les membres se gangrènent tandis que le cœur bat encore, faiblement, comme un tambour dans une nuit sans étoiles. Cinquante-trois veines, gonflées de sang noir, pompent la vie des trente-deux millions d’autres, réduits à l’état de squelettes ambulants, de spectres errants dans les couloirs du métro, les open spaces, les centres commerciaux. Les milliardaires sont des vampires ? Non. Les vampires, au moins, ont une certaine élégance. Eux, ce sont des sangsues, des parasites obscènes collés à la peau de la nation, suçant, suçant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.
Et nous, nous sommes les médecins. Les médecins qui savent que le patient est condamné, mais qui continuent à prescrire des placebos, des antidépresseurs, des crédits à la consommation. « Tenez, prenez ça, ça vous fera du bien. » Alors, le peuple avale. Il avale les pilules, les mensonges, les promesses. Il avale jusqu’à en étouffer. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Mais parfois, dans la nuit, une main se tend. Une voix murmure : « Résiste. » Une étincelle s’allume, fragile, vacillante, comme une bougie dans le vent. Et pendant un instant, le temps d’un souffle, le corps malade se souvient qu’il était vivant. Qu’il pouvait courir, rire, aimer. Qu’il n’était pas condamné à pourrir.
Alors, la question n’est pas : « Que faire ? » La question est : « Oseras-tu ? » Oseras-tu regarder la vérité en face ? Oseras-tu dire non ? Oseras-tu te battre, même si c’est perdu d’avance ? Parce que c’est tout ce qui nous reste. Ce refus. Cette étincelle. Cette lueur dans la nuit.