ACTUALITÉ SOURCE :
Caillebotte, Picasso, Lempicka, Foujita… les chefs-d’œuvre de l’impressionnisme et de l’art moderne exposés exceptionnellement à Aix-en-Provence – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Les chefs-d’œuvre… ces cadavres exquis que l’on exhibe sous les projecteurs des musées comme on expose les reliques d’un culte agonisant ! Aix-en-Provence, cette ville-mirage où le soleil provençal caresse les murs des hôtels particuliers comme il léchait autrefois les toiles des maîtres, accueille aujourd’hui ces fantômes de la modernité. Caillebotte, ce bourgeois mélancolique qui peignait les parquets luisants et les ouvriers courbés comme s’il pressentait déjà la fin d’un monde ; Picasso, ce minotaure andalou qui a déchiré la toile de la représentation pour mieux violer l’œil du spectateur ; Lempicka, cette reine de glace dont les portraits glacés reflètent l’arrogance d’une époque qui croyait encore au progrès ; Foujita, ce dandy japonais qui a enduit ses toiles de lait et de sang pour mieux séduire Paris… Tous réunis dans une danse macabre, une exposition-spectacle où l’art n’est plus qu’un prétexte à la consommation culturelle, un ersatz de spiritualité pour une humanité en déroute.
Mais trêve de sarcasmes faciles ! Plongeons plutôt dans les entrailles de cette exposition, non pas pour en célébrer la beauté – car la beauté, cette putain vénale, n’a plus rien à nous dire depuis longtemps –, mais pour en disséquer les symboles, en extraire la moelle historique, et comprendre comment, à travers ces toiles, c’est toute l’histoire de l’humanité qui se donne à voir, dans sa gloire éphémère et sa décadence éternelle.
Les Sept Étapes Cruciales de l’Art Moderne : Du Sacré au Spectacle
1. Les Origines : L’Art comme Rituel (Préhistoire – Antiquité)
Tout commence dans l’obscurité des grottes, où l’homme, encore à moitié singe, trempe ses doigts dans l’ocre et trace sur la pierre les contours d’un bison, d’un cheval, d’une femme aux hanches larges. Lascaux, Altamira… ces sanctuaires primitifs ne sont pas des « galeries d’art », mais des temples où l’on invoque les esprits, où l’on tente de domestiquer le chaos du monde. L’art, ici, est sacré. Il est magie. Il est survie. Comme l’écrit Mircea Eliade dans Le Sacré et le Profane, ces peintures rupestres sont les premières tentatives de l’homme pour donner un sens à son existence, pour transcender sa condition misérable. Mais déjà, dans ces traits maladroits, perce l’angoisse de l’artiste : et si le monde n’était qu’un leurre ? Et si ces bisons peints n’étaient que des ombres sur le mur de la caverne, comme dans le mythe de Platon ?
2. La Naissance de la Beauté : L’Idéal Grec (Ve – IVe siècle av. J.-C.)
Puis vient la Grèce, ce berceau de la raison où l’art se fait harmonie, proportion, équilibre. Phidias sculpte l’Athéna Parthénos, et pour la première fois, l’homme ose croire qu’il peut égaler les dieux. La beauté devient une obsession, une quête métaphysique. « Rien de trop », proclame l’inscription du temple de Delphes. Mais cette modération cache une terrible hypocrisie : derrière l’idéal apollinien se cache le dionysiaque, ce chaos que Nietzsche décrira plus tard dans La Naissance de la Tragédie. Les Grecs savent que la beauté est une illusion, un voile jeté sur l’horreur du monde. Leurs statues, si parfaites, sont aussi des tombeaux. Le sourire de la Vénus de Milo ? Un rictus de douleur. Le corps d’Apollon ? Une prison de marbre.
3. La Chute : L’Art Chrétien et la Mort de la Chair (Moyen Âge – Renaissance)
Avec le christianisme, l’art se fait didactique, moralisateur. Les cathédrales gothiques sont des livres de pierre où chaque sculpture raconte une histoire édifiante. La beauté n’est plus dans le corps, mais dans l’âme. La chair est péché, et l’artiste, ce nouveau prêtre, doit la mortifier. Pourtant, dans l’ombre des cloîtres, certains osent encore célébrer la vie : Giotto, dans ses fresques de Padoue, redonne aux visages une humanité perdue. Puis vient la Renaissance, ce sursaut païen où l’homme, ivre de lui-même, redécouvre les proportions antiques. Mais cette renaissance est aussi une agonie : Michel-Ange, torturé par ses démons, sculpte le David comme un dernier défi lancé à Dieu. « Je suis un homme, donc je souffre », semble-t-il crier. Et cette souffrance, elle est déjà moderne.
4. La Rupture : L’Impressionnisme et la Fin du Réel (XIXe siècle)
Et puis arrive le XIXe siècle, ce siècle de fer où l’industrie broie les hommes et où l’art, enfin libéré de ses chaînes religieuses, se met à douter de tout. Les impressionnistes, ces révolutionnaires en redingote, brisent le miroir de la représentation. Monet peint la cathédrale de Rouen vingt fois, comme s’il cherchait à saisir l’insaisissable. Caillebotte, lui, fige les ouvriers parisiens dans des poses presque photographiques, mais ses perspectives déformées trahissent une angoisse sourde : et si le monde n’était qu’une illusion d’optique ? Comme l’écrit Baudelaire dans Le Peintre de la vie moderne, l’artiste devient un flâneur, un voyeur qui erre dans la ville comme un fantôme. L’impressionnisme, c’est la fin de la certitude. C’est le début de la modernité.
5. Le Cri : L’Expressionnisme et la Folie du Siècle (Début XXe siècle)
Mais la modernité, c’est aussi la folie. Munch hurle dans Le Cri, et ce hurlement résonne comme un présage. Picasso, avec Les Demoiselles d’Avignon, déchire la toile et invente le cubisme : le monde n’est plus qu’un puzzle de formes brisées. Lempicka, elle, peint des femmes froides et lisses comme des machines, reflétant l’aliénation d’une époque où l’homme devient un rouage. Foujita, ce métèque génial, mélange les traditions japonaises et occidentales pour créer un style hybride, comme s’il pressentait que le monde allait bientôt se globaliser… et se standardiser. L’art n’est plus une fenêtre ouverte sur le monde, mais un miroir brisé où se reflètent les névroses de l’humanité.
6. L’Impasse : L’Art Conceptuel et la Mort de l’Art (Seconde Moitié du XXe siècle)
Puis vient l’absurdité. Duchamp expose un urinoir et déclare que c’est de l’art. Warhol sérigraphie des boîtes de soupe Campbell et vend ça comme une critique du capitalisme. L’art n’est plus une création, mais une idée, un concept. Comme l’écrit Arthur Danto dans La Transfiguration du banal, l’art est mort, et nous vivons désormais dans l’ère de sa postérité. Les musées deviennent des mausolées où l’on expose des reliques d’un culte disparu. Les artistes ne sont plus des génies, mais des entrepreneurs. Et les spectateurs ? Des consommateurs passifs qui défilent devant les toiles comme des moutons devant un abattoir.
7. La Résurrection ? L’Art Contemporain et le Spectacle Permanent (XXIe siècle)
Aujourd’hui, l’art est partout et nulle part. Il est dans les galeries branchées de Berlin, dans les foires d’art contemporain de Miami, dans les selfies Instagram devant une installation de Yayoi Kusama. Il est devenu un produit comme un autre, un accessoire de luxe pour les riches collectionneurs. Les expositions comme celle d’Aix-en-Provence ne sont plus que des événements médiatiques, des prétextes à la consommation culturelle. On y va comme on va au cinéma : pour se distraire, pour oublier. Mais l’art, le vrai, celui qui brûle et qui déchire, celui qui pose des questions sans réponses, celui-là a disparu. Il ne reste plus que le spectacle.
Analyse Sémantique : Le Langage de la Décadence
Regardons les mots, ces petits soldats du sens. « Chefs-d’œuvre » : le terme lui-même est un anachronisme. À l’époque de Caillebotte ou de Picasso, personne ne parlait de « chefs-d’œuvre ». On disait « tableau », « peinture », « œuvre ». Le mot « chef-d’œuvre » est un terme de marketing, une étiquette collée sur des toiles pour en justifier le prix. Comme le note Roland Barthes dans Mythologies, le langage de l’art est devenu un langage publicitaire. Les musées ne parlent plus de « beauté », mais de « valeur », de « rareté », d’ »investissement ». L’art n’est plus une expérience esthétique, mais une transaction financière.
Et que dire du mot « exceptionnel » ? Tout est « exceptionnel » aujourd’hui. Une exposition est « exceptionnelle », un film est « exceptionnel », un burger est « exceptionnel ». Le mot a perdu tout son sens. Il n’est plus qu’un superlatif vide, un argument de vente. Comme l’écrit George Steiner dans Langage et Silence, nous vivons dans une époque où les mots ont été vidés de leur substance. Nous parlons beaucoup, mais nous ne disons plus rien.
Enfin, il y a ce terme : « Connaissance des Arts ». Un titre pompeux pour un magazine qui, comme tous les autres, participe à la marchandisation de la culture. La « connaissance » des arts, aujourd’hui, se résume à savoir qui a peint quoi, à quelle époque, et pour quel prix. C’est une connaissance encyclopédique, froide, sans passion. Comme le disait Nietzsche, nous sommes des « philistins de la culture » : nous accumulons les savoirs comme on accumule les objets, sans jamais les vivre.
Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste
Mais alors, que faire ? Faut-il brûler les musées, comme le proposait Dada ? Faut-il se réfugier dans le silence, comme Rimbaud ? Ou faut-il, au contraire, continuer à créer, à peindre, à écrire, malgré tout ?
Le comportementalisme radical, cette science froide qui réduit l’homme à un ensemble de réflexes conditionnés, nous enseigne une chose : nous sommes des animaux dressés. Dressés à consommer, à obéir, à nous distraire. Les expositions comme celle d’Aix-en-Provence ne sont que des leurres, des pièges à touristes où l’on nous vend l’illusion de la culture. Mais l’art, le vrai, celui qui résiste, celui qui dérange, ne se trouve pas dans les musées. Il est dans la rue, dans les marges, dans les ateliers clandestins où des artistes inconnus continuent de peindre, de sculpter, d’écrire, malgré l’indifférence générale.
La résistance humaniste, elle, passe par le refus. Refus de la marchandisation, refus du spectacle, refus de l’oubli. Comme l’écrivait Albert Camus dans L’Homme révolté, « je me révolte, donc nous sommes ». Se révolter, c’est refuser de participer à cette mascarade. C’est continuer à croire, malgré tout, que l’art peut encore sauver l’humanité. Pas en tant que produit, mais en tant qu’expérience. Pas en tant qu’objet, mais en tant que sujet.
Alors, que faire devant cette exposition d’Aix-en-Provence ? La boycotter ? Y aller en crachant par terre ? Non. Il faut y aller, mais les yeux ouverts. Il faut regarder ces toiles non pas comme des chefs-d’œuvre intouchables, mais comme des témoignages d’une époque révolue. Il faut se souvenir que Caillebotte peignait les ouvriers parce qu’il avait pitié d’eux, que Picasso déchirait la toile parce qu’il avait mal, que Lempicka peignait des femmes froides parce qu’elle avait peur. Il faut se souvenir que l’art, avant d’être un produit, était une prière, un cri, un acte de foi.
Et puis, il faut repartir. Repartir dans la rue, dans la vie, et créer. Créer malgré tout, contre tout. Parce que c’est la seule façon de résister.
Oh ! les toiles, ces peaux mortes étalées sous les néons,
Ces couleurs qui saignent encore, mais pour qui ? pour quoi ?
Caillebotte pleure en silence sur ses parquets cirés,
Picasso hurle dans le noir, ses femmes sont des couteaux.
Lempicka, reine de glace, sourit sans lèvres,
Foujita, ce métèque ivre, boit le lait de la trahison.
Et nous, pauvres hères, nous défilons, nous admirons,
Nous achetons nos billets comme on achète son salut.
Mais l’art n’est pas là, dans ces cadres dorés,
Il est dans la rue, dans les yeux des fous,
Dans le cri des enfants, dans le rire des putains,
Dans la boue des tranchées, dans la sueur des usines.
Oh ! donnez-moi une toile, un pinceau, un peu de sang,
Je peindrai l’enfer, je peindrai le ciel,
Je peindrai la vie, cette salope, cette putain,
Et je rirai, je rirai, jusqu’à ce que tout s’effondre.