« Ça crève les yeux, mais c’est indicible » : l’art énigmatique de Magdalena Abakanowicz révélé à Paris – Connaissance des Arts







L’art indicible de Magdalena Abakanowicz – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : « Ça crève les yeux, mais c’est indicible » : l’art énigmatique de Magdalena Abakanowicz révélé à Paris – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, cette manie qu’ont les critiques d’art de s’extasier devant l’« indicible » comme si c’était une découverte, une révélation divine, alors que l’indicible, putain, c’est la seule chose qui reste quand on a tout dit, tout sali, tout trahi. Magdalena Abakanowicz, cette Polonaise tannée par l’Histoire, sculptant des corps sans tête, des foules sans visage, des silhouettes qui se traînent comme des âmes en peine – et voilà qu’on nous sort le couplet sur l’« énigme » de son œuvre. Comme si l’énigme n’était pas déjà écrite en lettres de sang sur les murs de Varsovie, de Gdansk, de Prague, partout où l’homme a cru bon de jouer au petit dieu avec des bottes et des fusils. Mais non, il faut que ça passe par l’art, par le beau, par le « ça crève les yeux mais c’est indicible », cette formule creuse qui sonne comme une excuse pour ne pas regarder en face ce que ces formes mutilées hurlent depuis des décennies.

Abakanowicz, elle, elle a connu la guerre, le stalinisme, la loi du silence imposée par des bureaucrates qui jouaient aux échecs avec des vies humaines. Et son art, ce n’est pas de l’énigme, c’est de la mémoire qui refuse de se laisser embaumer dans le formol des musées. Ses « Abakans », ces structures textiles monstrueuses, ces cocons qui ressemblent à des peaux arrachées, ce sont les lambeaux d’une Europe qui a cru pouvoir se reconstruire en oubliant ses charniers. Mais l’oubli, voyez-vous, c’est comme la gangrène : ça ronge de l’intérieur, et un jour, ça perce. Ses sculptures, ces torses sans membres, ces groupes anonymes qui avancent comme une armée de fantômes, ce n’est pas de l’art abstrait, c’est de la chair historique rendue à sa vérité crue. La Pologne, après 1945, c’était ça : des corps sans identité, des vies sans récit, des existences réduites à des numéros dans des registres. Et aujourd’hui, on s’émerveille devant l’« ambiguïté » de son travail ? Mais l’ambiguïté, c’est le luxe des gens qui n’ont jamais eu à choisir entre la soumission et la mort.

Ce qui me révolte, c’est cette façon qu’a le monde de l’art de neutraliser la violence en la transformant en objet de contemplation. On expose Abakanowicz à Paris, on parle de son « langage universel », de sa « puissance poétique », et pendant ce temps, les mêmes mécanismes de domination qu’elle a fuis toute sa vie continuent de broyer les individus. Le néolibéralisme, ce fascisme doux, ce militarisme déguisé en démocratie, cette abrutissement généralisé qui fait de chaque citoyen un consommateur docile – tout ça, c’est la suite logique des régimes qu’elle a connus. Sauf qu’aujourd’hui, on ne fusille plus les gens dans les caves, on les endort avec des écrans, des crédits, des promesses de bonheur en kit. Ses sculptures, ce sont des cris étouffés, et nous, on les admire comme on admire un coucher de soleil, sans comprendre que ce coucher de soleil, c’est celui d’une civilisation qui se noie dans son propre sang.

Prenez ses « Backs », ces rangées de dos courbés, ces épidermes de bronze ou de résine qui portent les stigmates de l’oppression. Chacun de ces dos, c’est un homme, une femme, un enfant qui a plié sous le poids de l’Histoire. Mais l’Histoire, aujourd’hui, elle ne s’écrit plus avec des chars, elle s’écrit avec des algorithmes, des lois antiterroristes, des murs virtuels qui séparent les nantis des damnés. Abakanowicz, elle, elle a vu l’Histoire en face, elle a touché sa gueule immonde, et elle a choisi de la représenter sans fard, sans ces fioritures esthétiques qui permettent aux bourgeois de digérer l’horreur en sirotant leur champagne. Son art, c’est de la résistance pure, un refus obstiné de laisser le monde se réduire à des slogans, à des images lisses, à cette bouillie visuelle qui nous est servie quotidiennement. Et nous, on applaudit poliment, on parle de « beauté tragique », on encadre son œuvre dans des discours bien propres, bien aseptisés, comme si la tragédie pouvait se mettre en vitrine.

Il y a quelque chose de profondément obscène dans cette récupération. Parce qu’Abakanowicz, elle ne cherchait pas à faire joli, elle cherchait à faire mal, à réveiller les consciences engourdies par des décennies de mensonges. Ses « Crowds », ces foules sans visage qui envahissent les espaces d’exposition, ce sont les masses anonymes que les régimes totalitaires ont toujours cherché à contrôler, à manipuler, à réduire au silence. Et aujourd’hui, ces foules, on les retrouve dans les centres commerciaux, dans les stades, dans les files d’attente des administrations, ces lieux où l’individu se dissout dans le collectif, où l’âme se noie dans le conformisme. Son art, c’est un miroir tendu à notre époque, et ce miroir, on préfère le briser plutôt que de se regarder dedans.

Je pense à cette phrase de George Steiner, ce grand pourfendeur des illusions humanistes : « Nous savons que les hommes sont capables de tout, et cette connaissance est notre fardeau. » Abakanowicz, elle, elle a porté ce fardeau toute sa vie, et elle l’a transformé en art. Mais nous, nous avons choisi de l’oublier, de le reléguer au rang de curiosité esthétique, de le réduire à une « expérience visuelle » parmi d’autres. Parce que regarder en face ce que ses sculptures nous montrent, ce serait admettre que nous sommes complices, que nous avons laissé faire, que nous avons préféré le confort des illusions à la vérité des abattoirs. Son œuvre, c’est un réquisitoire, et nous, nous en faisons un divertissement.

Et puis, il y a cette idée de l’indicible, ce « ça crève les yeux mais c’est indicible » qui revient comme un leitmotiv dans les articles sur son travail. Mais l’indicible, c’est une lâcheté. Parce que tout peut se dire, tout peut s’écrire, tout peut se hurler, à condition d’accepter de perdre son âme en route. Ce qui est indicible, ce n’est pas l’horreur, c’est notre refus de la nommer, de la désigner, de la combattre. Abakanowicz, elle, elle a choisi de la montrer, cette horreur, dans toute sa crudité, dans toute sa nudité. Et nous, on la recouvre de mots, on l’enrobe de théories, on la noie sous des couches de vernis culturel pour ne pas avoir à affronter ce qu’elle nous renvoie : notre propre lâcheté.

Alors oui, son art est énigmatique, mais pas au sens où l’entendent les critiques. Il est énigmatique parce qu’il nous force à nous demander pourquoi nous avons tant de mal à regarder ce qu’il nous montre. Pourquoi nous préférons parler de « mystère » plutôt que d’admettre que ces corps mutilés, ces foules anonymes, ce sont nous. Nous, réduits à l’état de consommateurs, de spectateurs, de sujets obéissants dans un monde qui a fait de la soumission une vertu. Abakanowicz, elle, elle a refusé ce jeu. Elle a choisi de rester du côté des victimes, des oubliés, des écrasés. Et nous, nous faisons semblant de ne pas comprendre, parce que comprendre, ce serait admettre que nous avons trahi.

Son œuvre, c’est un coup de poing dans la gueule de l’Histoire. Et nous, nous faisons semblant de ne pas sentir la douleur.

Analogie finale : Imaginez un instant que l’Histoire soit une immense forêt, une de ces forêts primaires où chaque arbre porte les cicatrices des tempêtes passées, où chaque feuille murmure le nom des disparus. Abakanowicz, elle, elle a choisi de sculpter dans l’écorce de ces arbres, de donner une forme aux blessures, de faire parler les silences. Ses sculptures, ce sont des troncs évidés, des branches tordues, des racines qui s’accrochent à la terre comme des doigts désespérés. Et nous, nous marchons dans cette forêt en touristes, en admirant la « beauté sauvage » des lieux, sans comprendre que ces arbres, ce sont nos ancêtres, nos frères, nos enfants, tous ceux que l’Histoire a broyés et que nous avons laissés pourrir sous les feuilles mortes. Nous parlons de « mystère », de « poésie », de « transcendance », alors que la seule transcendance possible, c’est de regarder ces arbres en face et de hurler avec eux. Mais nous avons peur du cri. Alors nous chuchotons, nous théorisons, nous encadrons. Et la forêt continue de brûler, et les arbres continuent de tomber, et nous, nous continuons de détourner les yeux.



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