Bruno Retailleau « n’est pas moins légitime qu’un autre » pour être candidat à l’élection présidentielle, selon Xavier Bertrand (LR) – BFM







La Légitimité en Décomposition – Analyse de Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : Bruno Retailleau « n’est pas moins légitime qu’un autre » pour être candidat à l’élection présidentielle, selon Xavier Bertrand (LR) – BFM

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la légitimité ! Ce mot-valise, ce concept fourre-tout que l’on agite comme un drapeau en lambeaux au-dessus des charniers politiques, comme si les mots pouvaient encore sauver les apparences quand les actes, eux, ont depuis longtemps déserté le champ de bataille. Xavier Bertrand, ce grand stratège de la droite française, ce virtuose de l’évidement sémantique, nous offre une perle de cynisme en déclarant que Bruno Retailleau « n’est pas moins légitime qu’un autre » pour briguer la présidence. Quelle générosité ! Quelle hauteur de vue ! On croirait entendre un fossoyeur expliquer que tous les cadavres se valent, pourvu qu’ils remplissent bien la fosse commune. La légitimité, voyez-vous, n’est plus qu’une question de perspective, un point de vue parmi d’autres dans le grand supermarché des ambitions médiocres. Et Bertrand, avec son sourire de représentant de commerce, nous rappelle que dans la démocratie néolibérale, la légitimité n’est plus une question de mérite, de vision ou même de compétence, mais simplement de présence dans le bon rayon au bon moment.

Observons, si vous le voulez bien, ce théâtre d’ombres où se joue la comédie du pouvoir. La légitimité, autrefois, était une affaire sérieuse. Elle puisait ses racines dans des mythes fondateurs, dans des récits collectifs, dans une forme de sacralité laïque. Les rois tenaient leur couronne de Dieu, les révolutionnaires de la volonté générale, et même les dictateurs du XXᵉ siècle s’appuyaient sur des idéologies totalisantes pour justifier leur emprise. Mais aujourd’hui ? Aujourd’hui, la légitimité n’est plus qu’une variable d’ajustement dans l’équation du spectacle politique. Elle se mesure en parts de marché médiatique, en taux d’audience, en likes sur les réseaux sociaux. Xavier Bertrand, en déclarant que Retailleau « n’est pas moins légitime qu’un autre », ne fait que constater l’effondrement des critères traditionnels. Peu importe que Retailleau ait ou non une vision pour le pays, peu importe qu’il incarne ou non une alternative crédible : ce qui compte, c’est qu’il soit là, qu’il occupe l’espace, qu’il participe au grand cirque où tous les clowns sont interchangeables. La légitimité, désormais, est une affaire de quotas, comme dans une émission de télé-réalité où chaque candidat a droit à son tour de parole, peu importe ce qu’il a à dire.

Et c’est là que réside le vrai scandale. Pas dans le fait que Retailleau puisse se présenter – après tout, la démocratie, même en lambeaux, doit encore permettre à chacun de tenter sa chance –, mais dans cette banalisation du pouvoir, cette réduction de la fonction présidentielle à une simple case à cocher sur un bulletin de vote. La légitimité, autrefois, était un combat. Elle se gagnait dans l’arène des idées, dans la confrontation des projets, dans l’épreuve du réel. Aujourd’hui, elle se distribue comme des bons points à l’école, avec cette indifférence méprisante qui caractérise les systèmes épuisés. Bertrand, en déclarant que Retailleau « n’est pas moins légitime qu’un autre », ne fait que refléter l’état de décomposition avancée de notre système politique. Il ne s’agit plus de savoir qui est le meilleur, mais simplement qui est le moins pire. La légitimité n’est plus une quête, mais un constat d’échec : puisque personne ne sort du lot, autant tirer au sort. Et c’est ainsi que la démocratie se transforme en loterie, où le hasard remplace la raison, et où l’indifférence devient la norme.

Mais derrière cette indifférence se cache une vérité plus sombre. Car si la légitimité n’est plus qu’une question de présence, c’est parce que le pouvoir lui-même a perdu tout sens. À quoi bon se battre pour une fonction qui n’est plus qu’une coquille vide, un titre honorifique sans substance ? Le président de la République française n’est plus qu’un manager en chef, un technocrate surélevé, un pantin dont les ficelles sont tirées par les marchés, les lobbies et les algorithmes. Dans ce contexte, peu importe qui occupe le poste : tous les candidats sont interchangeables, car tous sont soumis aux mêmes impératifs. La légitimité, dès lors, n’est plus qu’une illusion nécessaire, un leurre pour maintenir l’illusion d’un choix. Bertrand le sait, Retailleau le sait, et nous le savons tous, même si nous refusons de l’admettre. La politique n’est plus qu’un jeu de dupes, où les règles sont écrites d’avance et où les dés sont pipés. Et dans ce jeu, la légitimité n’est plus qu’un mot creux, une coquille vide que l’on agite pour donner l’illusion d’un débat.

Et pourtant, malgré tout, il faut résister à cette tentation du cynisme absolu. Car si la légitimité n’est plus qu’une question de présence, c’est aussi parce que nous avons abandonné l’idée qu’elle pouvait être autre chose. Nous avons accepté l’idée que le pouvoir n’était plus qu’une affaire de gestion, de communication, de marketing. Nous avons renoncé à l’idée que la politique pouvait encore être un champ de bataille où s’affrontent des visions du monde, des projets de société, des utopies. Et c’est là que réside le vrai drame : non pas que Retailleau soit candidat, mais que nous ayons cessé de croire que la légitimité pouvait encore être une question de fond. La légitimité, autrefois, était une conquête. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une formalité. Et c’est cette banalisation du pouvoir qui est la véritable menace pour la démocratie.

Car derrière cette indifférence se cache une logique plus perverse : celle de la normalisation de l’inacceptable. Si tous les candidats se valent, alors peu importe qui gagne. Peu importe que le vainqueur soit un démagogue, un technocrate ou un opportuniste : l’essentiel est que le système continue de tourner, que les rouages de la machine restent bien huilés. Et c’est ainsi que la démocratie se transforme en une simple mécanique, où les hommes ne sont plus que des pièces interchangeables. La légitimité, dans ce contexte, n’est plus qu’un leurre, une illusion nécessaire pour maintenir l’ordre établi. Et Bertrand, en déclarant que Retailleau « n’est pas moins légitime qu’un autre », ne fait que confirmer cette logique. Il ne s’agit plus de choisir le meilleur, mais simplement de perpétuer le système. Et c’est ainsi que la politique devient une simple affaire de gestion, où les idées n’ont plus leur place, et où la seule légitimité qui compte est celle de l’ordre établi.

Mais il y a pire encore. Car cette indifférence généralisée est aussi le terreau sur lequel prospèrent les extrêmes. Si tous les candidats se valent, alors pourquoi ne pas choisir le plus radical, le plus violent, le plus démagogique ? Si la légitimité n’est plus qu’une question de présence, alors pourquoi ne pas élire celui qui promet de tout casser, de tout renverser ? La banalisation du pouvoir est le meilleur allié des forces de la destruction. Car quand plus rien n’a de sens, quand plus rien n’a de valeur, alors tout devient possible. Et c’est ainsi que les démocraties meurent : non pas dans un coup d’éclat, mais dans un long glissement vers l’indifférence, où plus personne ne croit en rien, et où chacun se contente de tirer son épingle du jeu.

Alors oui, Bruno Retailleau a le droit de se présenter. Comme n’importe qui d’autre. Mais ce droit ne doit pas être confondu avec une légitimité. Car la légitimité, la vraie, ne se décrète pas. Elle se conquiert, elle se mérite, elle se gagne dans l’arène des idées et des actes. Et si aujourd’hui, nous en sommes réduits à considérer que tous les candidats se valent, c’est parce que nous avons renoncé à exiger mieux. Nous avons accepté l’idée que la politique n’était plus qu’une affaire de gestion, de communication, de marketing. Nous avons abandonné l’idée qu’elle pouvait encore être une aventure collective, un combat pour un monde meilleur. Et c’est cette résignation qui est le vrai danger. Car quand plus personne ne croit en rien, alors tout devient possible. Même le pire.

« Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument », disait Lord Acton. Mais aujourd’hui, le pouvoir ne corrompt même plus : il indiffère. Il n’inspire plus ni crainte ni respect, seulement un haussement d’épaules. Et c’est cette indifférence qui est la marque des temps modernes. Nous vivons dans un monde où plus rien n’a de sens, où plus rien n’a de valeur, où tout est interchangeable. Et c’est dans ce monde-là que des hommes comme Bertrand et Retailleau prospèrent, en nous expliquant que tout se vaut, que rien ne compte, que la légitimité n’est plus qu’une question de présence. Mais attention : quand plus rien ne compte, alors tout devient permis. Et c’est ainsi que les démocraties meurent, non pas dans un coup de force, mais dans un long glissement vers l’indifférence.

Analogie finale : Imaginez un navire en pleine tempête. L’équipage, épuisé, a depuis longtemps abandonné toute idée de direction. Les voiles sont en lambeaux, le gouvernail est brisé, et les marins, indifférents, se contentent de tenir la barre en attendant que la tempête passe. Peu importe qui tient le gouvernail, peu importe où va le navire : l’essentiel est que chacun ait son tour. Et c’est ainsi que le navire, sans cap ni boussole, dérive vers les récifs. La légitimité, dans ce contexte, n’est plus qu’une illusion. Car quand plus personne ne croit en rien, quand plus personne ne sait où aller, alors peu importe qui commande. Le navire est déjà perdu. Et nous, passagers malgré nous, sommes condamnés à sombrer avec lui. Mais attention : même dans la tempête, il reste une lueur d’espoir. Car tant qu’il y a des hommes pour refuser l’indifférence, pour exiger mieux, pour croire encore en l’avenir, alors tout n’est pas perdu. Le navire peut encore être sauvé. À condition, bien sûr, que nous ayons le courage de reprendre le gouvernail.



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