ACTUALITÉ SOURCE : Bill Plympton ou l’art de rester indépendant dans le cinéma d’animation – Le Monde.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, l’indépendance ! Ce mot-valise, ce leurre doré que l’on agite comme un drapeau devant les yeux fatigués des artistes, ces éternels enfants gâtés de la modernité. Bill Plympton, ce vieux fou du crayon, ce Sisyphe de la feuille blanche, nous est présenté comme le dernier Mohican d’une liberté artistique qui n’a jamais existé que dans les rêves fiévreux des critiques en mal de héros. Mais regardons-y de plus près, voulez-vous ? Car ce que l’on nous vend comme une épopée de l’autonomie créatrice n’est qu’un miroir aux alouettes, une fable réconfortante pour temps de disette intellectuelle.
D’abord, comprenons bien ce que signifie « rester indépendant » dans un monde où l’art n’est plus qu’une marchandise parmi d’autres, un produit dérivé de l’industrie du divertissement. Plympton, nous dit-on, a refusé les sirènes d’Hollywood, ces usines à rêves standardisés où l’on fabrique des blockbusters comme on produit des hamburgers. Mais cette indépendance tant vantée n’est-elle pas, en réalité, une forme de soumission plus subtile, plus pernicieuse ? Car que fait-il, notre dessinateur solitaire, sinon se soumettre aux lois du marché de l’art underground, ce petit commerce de l’originalité où l’on vend des films d’animation comme on vend des toiles dans les galeries branchées de Brooklyn ou de Belleville ?
L’indépendance, voyez-vous, est une notion profondément réactionnaire. Elle suppose que l’artiste puisse exister en dehors des structures de pouvoir, qu’il puisse créer dans une bulle de pureté originelle, comme si l’art était une activité métaphysique, détachée des contingences matérielles. Mais l’art, mes amis, est toujours le produit d’un système, d’une époque, d’une idéologie. Même le plus solitaire des créateurs dépend des circuits de diffusion, des subventions, des festivals, de ces machines à légitimer qui transforment le geste artistique en objet de consommation culturelle. Plympton, en refusant les grands studios, n’a fait que choisir une autre forme d’aliénation : celle du petit entrepreneur de lui-même, ce héros pathétique du capitalisme tardif.
Et puis, parlons de cette fameuse « créativité » que l’on oppose systématiquement à l’industrie du cinéma. Comme si les studios hollywoodiens étaient des usines à rêves formatés, tandis que les artistes indépendants seraient les derniers gardiens de la flamme sacrée de l’originalité. Quelle naïveté ! Quelle ignorance crasse de l’histoire de l’art ! Car l’originalité, cette chimère moderne, n’est qu’un leurre, une invention des marchands pour mieux vendre leurs produits. Les plus grands artistes de l’histoire – de Michel-Ange à Picasso, en passant par Disney lui-même – ont toujours travaillé dans et pour des systèmes de pouvoir, qu’ils soient religieux, politiques ou économiques. L’art n’a jamais été libre, il a toujours été le produit d’un compromis, d’une négociation entre le créateur et les forces qui le financent et le diffusent.
Plympton, avec ses dessins griffonnés à la hâte, ses histoires absurdes et son humour potache, incarne parfaitement cette illusion de la liberté créatrice. Il est le parfait exemple de l’artiste postmoderne, celui qui croit échapper aux griffes du système en se réfugiant dans une marginalité de façade. Mais cette marginalité est elle-même une construction, un produit marketing, une étiquette que l’on colle sur son dos pour mieux le vendre. Car l’indépendance, dans le monde de l’art contemporain, est une marque de fabrique, un label comme un autre. On ne vend plus des films, on vend une posture, une attitude, un style de vie. Plympton n’est pas un rebelle, il est un produit, un objet de consommation culturelle, un symbole commode pour une époque qui adore se raconter des histoires de résistance tout en se vautrant dans le confort du conformisme.
Et que dire de cette mythologie du « fait main », de cette nostalgie du dessin à l’ancienne, comme si le geste artisanal était en soi une garantie de qualité, de vérité, d’authenticité ? Comme si l’animation numérique, les effets spéciaux, les images de synthèse étaient nécessairement des ennemis de l’art ! Cette dichotomie entre le « vrai » et le « faux », entre l’authentique et l’artificiel, est une vieille lune, un reste de romantisme mal digéré. L’art, qu’il soit dessiné à la main ou généré par ordinateur, est toujours une construction, une illusion, un mensonge qui se donne pour vérité. La seule différence, c’est que l’un se vend comme un produit artisanal, tandis que l’autre se présente comme un produit industriel. Mais au fond, c’est la même chose : de la merde en boîte, emballée dans du papier cadeau.
Alors, que nous reste-t-il ? Faut-il désespérer de l’art, de la création, de cette quête pathétique de sens dans un monde qui n’en a plus ? Non, bien sûr. Mais il faut cesser de se raconter des histoires. Il faut regarder la réalité en face : l’art n’est pas une activité désintéressée, il n’est pas une quête de vérité ou de beauté. Il est une lutte, une guerre de position dans un champ de forces où les artistes ne sont que des pions, des marionnettes entre les mains des puissants. Plympton, avec son indépendance de façade, n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette illusion tragique. Il croit être libre, mais il n’est qu’un rouage de plus dans la grande machine à broyer les rêves.
La vraie résistance, voyez-vous, ne consiste pas à se réfugier dans une indépendance illusoire. Elle consiste à accepter cette aliénation, à la comprendre, à la retourner contre elle-même. Elle consiste à créer malgré tout, à dessiner, à filmer, à écrire, non pas pour échapper au système, mais pour le subvertir de l’intérieur. Car l’art, quand il est vraiment puissant, est toujours une arme. Une arme contre l’ordre établi, contre les conventions, contre les mensonges que l’on nous sert chaque jour. Et peu importe que cette arme soit fabriquée dans un petit atelier solitaire ou dans les usines à rêves d’Hollywood. Ce qui compte, c’est qu’elle fasse mal, qu’elle dérange, qu’elle réveille.
Alors, oui, célébrons Plympton, mais célébrons-le pour ce qu’il est vraiment : un artiste parmi d’autres, un homme qui a choisi une forme de soumission plutôt qu’une autre, mais qui, malgré tout, continue de créer. Et continuons, nous aussi, à créer, à résister, à nous battre, non pas pour une indépendance illusoire, mais pour une liberté réelle, celle qui consiste à dire non, à refuser, à trahir les attentes, les conventions, les modes. Car l’art, le vrai, n’est pas une question de technique ou de style. C’est une question de révolte.
Analogique finale :
Le crayon danse sur le papier blanc,
Trace des vies, des rires, des sangs.
L’artiste croit tenir le monde en main,
Mais le monde, lui, tient l’artiste en son sein.
Indépendance ? Mot creux, mot vide,
Comme un ballon gonflé d’air tiède.
On le lance, il monte, il brille un instant,
Puis éclate, et retombe en riant.
Les studios sont des usines à rêves,
Les galeries des temples de l’éphémère.
L’artiste, lui, n’est qu’un funambule,
Qui marche sur un fil, entre deux abîmes.
Mais qu’importe la chute,
Qu’importe la fin,
Si le trait reste vif,
Si le rire est amer,
Si la révolte gronde,
Sous le vernis des images ?
Car l’art, voyez-vous,
N’est pas une question de forme,
Mais une question de fond :
Savoir si l’on accepte,
Ou si l’on refuse,
Le monde tel qu’il est.