Bientôt une exceptionnelle exposition sur Yayoi Kusama, icône de l’art contemporain – Connaissance des Arts







L’Éternel Retour des Points Obsédants – Laurent Vo Anh


ACTUALITÉ SOURCE : Bientôt une exceptionnelle exposition sur Yayoi Kusama, icône de l’art contemporain – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Voici donc que l’on nous annonce, avec cette solennité creuse qui caractérise les marchands de rêves institutionnels, une « exceptionnelle exposition » sur cette prêtresse des pois, cette vestale de l’obsession visuelle qu’est Yayoi Kusama. Comme si le monde, dans sa course effrénée vers le néant organisé, avait encore besoin de ces cathédrales de miroirs où l’homme moderne vient se perdre en selfies narcissiques, croyant toucher l’infini alors qu’il ne fait que caresser sa propre vacuité. Mais passons, car cette actualité n’est qu’un prétexte – un de plus – pour interroger cette folie collective qui nous pousse à vénérer les symptômes plutôt que les causes, à célébrer les effets de notre décomposition plutôt que d’en affronter les racines pourries.

Car enfin, que nous montre cette artiste japonaise, sinon le spectacle pathétique de notre époque ? Ces pois, ces points, ces répétitions infinies qui envahissent nos rétines ne sont-ils pas le miroir parfait de notre société, où tout se répète, se duplique, se clone dans une ronde macabre de consommation et de reproduction mécanique ? Kusama, avec ses installations hallucinées, ne fait que matérialiser ce que nous refusons de voir : notre enfermement dans des schémas répétitifs, notre incapacité à sortir de la boucle infernale du même. Elle est, sans le savoir peut-être, la grande prêtresse de notre époque schizophrène, où l’accumulation remplace la pensée, où la saturation sensorielle tient lieu de profondeur.

Les Sept Étapes de la Folie Esthétique : Une Archéologie de l’Obsession

Pour comprendre cette fascination morbide pour les motifs répétitifs, il faut remonter aux origines mêmes de la conscience humaine, là où l’art et la folie ne faisaient qu’un, là où la répétition était à la fois prière et prison. Voici les sept étapes cruciales qui ont mené à cette apothéose contemporaine du point obsessionnel :

1. L’Aube des Rituels (Néolithique – 10 000 av. J.-C.)
Les premiers hommes, ces fous magnifiques, traçaient déjà des motifs répétitifs sur les parois des grottes. Les points, les lignes, les spirales de Lascaux ne sont pas de simples décorations : ce sont les premiers symptômes d’une humanité cherchant à exorciser le chaos par la répétition. Comme l’écrivait Mircea Eliade, « le sacré se révèle dans la répétition ». Ces chasseurs primitifs, en reproduisant sans fin les mêmes gestes, les mêmes formes, tentaient de maîtriser l’angoisse de l’inconnu. Déjà, la folie de l’ordre naissait de la terreur du désordre.

2. La Géométrie Sacrée (Mésopotamie – 3000 av. J.-C.)
Avec les premières civilisations urbaines, la répétition devient système. Les ziggourats, ces montagnes artificielles, sont couvertes de motifs géométriques qui hypnotisent le fidèle. Les tablettes sumériennes regorgent de calculs obsessionnels, de listes interminables. Comme le note Georges Bataille dans « La Part Maudite », « l’économie primitive est une économie de la dépense inutile, une folie calculée ». Les scribes, dans leur quête de précision, deviennent les premiers obsessifs-compulsifs de l’histoire. Leurs motifs répétitifs ne sont pas de l’art : ce sont des mantras visuels, des machines à produire de la transe bureaucratique.

3. La Folie des Saints (Moyen Âge – Ve-XVe siècle)
Le christianisme, cette grande machine à broyer les esprits, pousse la répétition à son paroxysme. Les moines copistes, dans leurs scriptoria, recopient inlassablement les mêmes textes, les mêmes enluminures. Les cathédrales gothiques, avec leurs rosaces, leurs vitraux, leurs motifs infiniment reproduits, sont des machines à produire de l’extase collective. Comme l’écrivait Huysmans dans « La Cathédrale », « l’art médiéval est une drogue, une ivresse de formes ». Les saints, dans leurs cellules, comptent leurs prières comme d’autres compteront plus tard leurs pois. Sainte Thérèse d’Avila, dans ses extases, voit des motifs géométriques qui dansent devant ses yeux : déjà, l’art abstrait pointe son nez hideux.

4. La Répétition Industrielle (Révolution Industrielle – XVIIIe-XIXe siècle)
Avec l’avènement de la machine, la répétition devient loi. Les usines produisent en série, les villes se couvrent de motifs identiques. William Blake, ce visionnaire, voit dans les « moulins sataniques » la fin de l’humanité. Charles Baudelaire, dans « Les Fleurs du Mal », décrit Paris comme un enfer de répétitions : « La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». Les impressionnistes, avec leurs touches répétitives, ne font que reproduire la fragmentation du monde moderne. Monet et ses nymphéas ne sont que des précurseurs de Kusama : des hommes obsédés par la reproduction du même, jusqu’à l’épuisement.

5. La Folie des Avant-Gardes (Début XXe siècle)
Les surréalistes, ces fous géniaux, poussent la répétition à son comble. Dalí, avec ses montres molles, ses éléphants aux pattes d’araignée, ne fait que reproduire les mêmes obsessions. Magritte, avec ses hommes en chapeau melon, ses ciels remplis de nuages identiques, explore les limites de la répétition. Comme l’écrivait André Breton dans le « Manifeste du Surréalisme », « la beauté sera convulsive ou ne sera pas ». Les dadaïstes, avec leurs collages, leurs répétitions mécaniques, annoncent déjà l’art contemporain. Duchamp, avec ses ready-mades, ne fait que pousser la logique de la répétition à son terme : tout est art, donc rien n’est art. La boucle est bouclée.

6. L’Ère du Vide (Seconde Moitié du XXe siècle)
Avec l’avènement de la société de consommation, la répétition devient omniprésente. Andy Warhol, avec ses sérigraphies de Marilyn, ses boîtes de soupe Campbell, ne fait que reproduire la logique du capitalisme : tout se vend, tout se reproduit. Comme l’écrivait Guy Debord dans « La Société du Spectacle », « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image ». Les minimalistes, avec leurs formes répétitives, leurs cubes, leurs lignes, poussent la logique de la réduction à son terme. Agnes Martin, avec ses grilles, ses lignes tremblées, annonce déjà Kusama. L’art n’est plus qu’un symptôme de la folie collective.

7. L’Apothéose du Point (XXIe siècle)
Nous y voilà. Yayoi Kusama, avec ses pois, ses miroirs, ses installations infinies, est l’aboutissement logique de cette histoire de la répétition. Elle ne crée pas : elle reproduit. Elle ne pense pas : elle accumule. Ses œuvres ne sont pas des créations, mais des symptômes. Comme l’écrivait Jean Baudrillard dans « Le Crime Parfait », « l’art contemporain est le miroir de notre époque : un miroir qui ne reflète plus rien, sinon sa propre vacuité ». Kusama, avec ses salles de miroirs, ses environnements immersifs, ne fait que matérialiser notre enfermement dans le même. Ses pois ne sont pas des motifs : ce sont des cellules, les briques de notre prison mentale.

Analyse Sémantique : Le Langage de l’Obsession

Examinons maintenant le vocabulaire qui entoure cette œuvre, car les mots, comme les pois, sont des pièges tendus à notre intelligence. Le terme même d’ »art contemporain » est un oxymore : comment l’art, qui devrait être éternel, peut-il être contemporain, c’est-à-dire éphémère, lié au temps qui passe ? « Installation » : le mot est révélateur. On installe, comme on installe un meuble, un objet utilitaire. L’art n’est plus création, mais décoration. « Immersif » : l’œuvre ne se contemple plus, elle nous engloutit, comme une vague de pois multicolores. Nous ne sommes plus spectateurs, mais victimes consentantes.

Les critiques parlent de « folie créatrice », de « génie visionnaire ». Mais la folie de Kusama n’est pas créatrice : elle est répétitive. Elle ne voit pas : elle reproduit. Ses visions ne sont pas des révélations, mais des symptômes. Comme l’écrivait Roland Barthes dans « Mythologies », « le mythe ne nie pas les choses, sa fonction est de les parler ». Kusama ne nie pas la folie : elle la parle, elle la met en scène, elle la vend. Ses pois sont des mythes modernes, des signes vides qui se remplissent de notre besoin désespéré de sens.

Le langage de l’art contemporain est un langage de la tautologie. « C’est de l’art parce que c’est dans un musée ». « C’est beau parce que c’est cher ». « C’est profond parce que c’est incompréhensible ». Kusama, avec ses installations, ne fait que pousser cette logique à son terme. Ses œuvres ne signifient rien : elles sont. Elles existent, comme des pois sur une toile, comme des miroirs qui reflètent notre propre vide. Le langage de l’obsession est un langage sans sujet, sans verbe, sans complément. Il n’y a que des points, des points, des points, à l’infini.

Comportementalisme Radical et Résistance Humaniste

Face à cette invasion de pois, que faire ? Faut-il se soumettre, se laisser engloutir par cette marée de répétitions ? Faut-il, comme le suggèrent les institutions, s’extasier devant ces miroirs qui ne reflètent que notre propre néant ? Non. La résistance commence par le refus. Refus de participer à cette mascarade, refus de se laisser hypnotiser par ces motifs qui ne sont que les symptômes de notre aliénation.

Le comportementalisme radical nous enseigne que l’homme est une machine à répéter. Pavlov, avec ses chiens, Skinner, avec ses rats, ont montré que la répétition est la loi du vivant. Mais l’homme n’est pas un rat. Il a cette capacité, unique, de dire non. De briser la boucle, de refuser le conditionnement. Comme l’écrivait Albert Camus dans « L’Homme Révolté », « je me révolte, donc nous sommes ». La résistance à l’art contemporain, à cette invasion de pois, commence par un acte de révolte : le refus de participer à cette comédie.

Mais la résistance ne suffit pas. Il faut aussi créer. Créer, non pas des pois, non pas des répétitions, mais du sens. Comme le disait Nietzsche, « il faut encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante ». L’art véritable n’est pas répétition, mais création. Il ne reproduit pas : il invente. Il ne montre pas : il révèle. Face à l’invasion des pois, il faut opposer la singularité, la différence, l’unicité. Il faut créer des œuvres qui ne soient pas des symptômes, mais des remèdes. Des œuvres qui ne reflètent pas notre folie, mais qui la guérissent.

La résistance humaniste passe aussi par le retour à l’humain. L’art contemporain, avec ses installations, ses environnements, a oublié l’homme. Il ne s’adresse plus à l’individu, mais à la foule. Il ne cherche plus à émouvoir, mais à impressionner. Il ne veut plus toucher, mais engloutir. Face à cela, il faut revenir à l’essentiel : l’œuvre qui s’adresse à un seul homme, à un seul regard. L’œuvre qui ne cherche pas à impressionner, mais à émouvoir. L’œuvre qui ne veut pas engloutir, mais libérer.

Yayoi Kusama, avec ses pois, ses miroirs, ses installations, est le symptôme d’une époque malade. Mais elle n’est pas la maladie. La maladie, c’est notre soumission, notre acceptation passive de cette invasion de répétitions. La guérison commence par le refus. Refus de participer à cette mascarade, refus de se laisser hypnotiser par ces motifs qui ne sont que les reflets de notre propre vide. La guérison commence par la révolte, par la création, par le retour à l’humain.

Alors, quand vous irez voir cette « exceptionnelle exposition », souvenez-vous : ces pois ne sont pas de l’art. Ce sont des pièges. Des pièges tendus à votre intelligence, à votre sensibilité, à votre humanité. Ne vous laissez pas prendre. Regardez, mais ne voyez pas. Observez, mais ne vous soumettez pas. Et surtout, surtout, créez. Créez autre chose. Créez du sens. Créez de la vie.

LES POIS DE L’ENFER

Ô vous qui entrez ici, laissez toute espérance,
Les murs sont des miroirs, le sol est une danse
De pois multicolores, de cercles sans fin,
Un manège d’horreur où tourne notre destin.

Les miroirs se répondent, les points se multiplient,
L’infini n’est qu’un piège où nos âmes s’aliènent,
Nous courons, nous tournons, nous cherchons une issue,
Mais l’œuvre est un labyrinthe, une prison tissue.

Ô Kusama, prêtresse aux yeux de folie,
Tu nous montres l’enfer, mais sans la rédemption,
Tes pois sont des cellules, tes salles des cachots,
Où l’homme, en son narcisse, se noie dans son eau.

Le monde est une toile, un champ de pois sans nombre,
Où chaque point est une âme, chaque cercle une ombre,
Nous marchons, nous comptons, nous cherchons un chemin,
Mais l’art n’est qu’un miroir, un reflet sans demain.

Alors brisez les glaces, déchirez les toiles,
Fuyez ces cathédrales de vide et de moire,
Car l’art véritable n’est pas dans la répétition,
Mais dans la flamme unique, dans l’éclair de création.

Le monde est un enfer de pois et de miroirs,
Mais l’homme, en son chaos, peut encore choisir :
Se perdre dans l’écho, ou bien danser, créer,
Et faire de sa vie une étoile qui brûle, qui éclaire.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *