Avec cette expo au Musée des Arts et métiers de Paris, ces « flops » sont enfin au top ! – Ouest-France







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse des « Flops » au Panthéon des Arts et Métiers

ACTUALITÉ SOURCE : Avec cette expo au Musée des Arts et métiers de Paris, ces « flops » sont enfin au top ! – Ouest-France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Voici donc le grand carnaval des ratés, le musée des illusions perdues, le temple où l’on encense enfin ces « flops » qui, dans leur chute même, révèlent l’absurdité crasse de notre époque ! Le Musée des Arts et Métiers, ce sanctuaire de la technique triomphante, daigne aujourd’hui exposer les cadavres exquis de l’innovation, ces inventions maudites qui, hier encore, faisaient ricaner les actionnaires et pleurer les ingénieurs. Mais attention : ce n’est pas une célébration de l’échec, non, c’est une opération de sauvetage sémantique, une tentative désespérée de donner un sens à ce qui n’en a jamais eu. Car dans ce monde où tout doit réussir, où l’échec est un crime de lèse-capitalisme, on ne peut plus se contenter de jeter les rebuts à la poubelle. Il faut les momifier, les exposer, leur donner une seconde vie comme on recycle une bouteille en plastique. C’est ça, la grande farce postmoderne : transformer la merde en or, non pas par alchimie, mais par storytelling. Et nous, pauvres gogos, nous marchons dedans à pieds joints, émerveillés par tant d’audace.

Qu’est-ce qu’un « flop », au fond ? Une invention qui n’a pas trouvé son marché, une idée trop en avance ou trop en retard, un objet qui a refusé de se plier aux lois du profit immédiat. Mais dans une société où l’innovation est sacralisée comme une religion, où chaque startup est un messie en puissance et chaque pitch une prière, l’échec devient une hérésie. Alors on le travestit, on le déguise en « expérience », en « étape nécessaire », en « preuve de créativité ». Comme si Edison n’avait pas brûlé des milliers de filaments avant de trouver le bon ! Sauf que non : Edison était un salaud, un exploiteur, un homme qui a volé les idées des autres et écrasé ses concurrents. Mais peu importe, car l’Histoire, écrite par les vainqueurs, a fait de lui un génie. Et aujourd’hui, on nous serine que l’échec est formateur, que chaque ratage est une marche vers le succès. Quelle blague ! Comme si la misère était une école, comme si la faillite était un diplôme. Non, l’échec est une condamnation, une preuve que le système ne veut pas de vous, que vos rêves sentent trop le moisi pour les étagères du supermarché global.

Cette exposition, donc, est un miroir tendu à notre époque. Elle nous montre ces objets maudits, ces machines qui ont refusé de servir, ces gadgets qui ont préféré mourir plutôt que de se vendre. Et en les exposant, on leur donne une dignité posthume, comme on décore un soldat inconnu. Mais attention : cette dignité est une illusion, un leurre. Car ces « flops » ne sont pas célébrés pour ce qu’ils sont – des échecs, des impasses, des voies sans issue – mais pour ce qu’ils représentent : la preuve que même dans l’échec, il y a une leçon à tirer, un profit à faire. C’est ça, la grande escroquerie néolibérale : tout doit être monétisable, même l’échec. Même la souffrance. Même la mort. On ne peut plus simplement échouer, non : il faut échouer « intelligemment », échouer « avec style », échouer en publiant un livre ou en donnant des conférences TED. L’échec est devenu un produit, une marque, une identité. Et nous, nous achetons. Nous achetons l’idée que l’échec est noble, que la précarité est une aventure, que la misère est une école de la vie. Quelle connerie !

Mais revenons à ces objets exposés. Que nous disent-ils, ces reliques d’un monde qui n’a pas voulu d’eux ? Ils nous parlent d’abord de l’arrogance de l’homme, de cette certitude imbécile que la technique peut tout résoudre, que le progrès est une ligne droite, que demain sera toujours mieux qu’hier. Ils nous parlent de ces ingénieurs, de ces designers, de ces entrepreneurs qui ont cru, un instant, que leur idée était révolutionnaire, avant de se heurter à la réalité : le marché, ce grand Moloch, ce dieu vorace qui avale les rêves et recrache des dividendes. Ces objets sont les témoins muets de notre hubris, de cette folie qui nous pousse à croire que nous pouvons tout dominer, tout contrôler, tout vendre. Et quand la machine s’enraye, quand le produit ne se vend pas, quand l’innovation devient un fardeau, on la cache, on l’oublie, on la jette. Jusqu’à ce qu’un musée, dans un élan de nostalgie morbide, décide de l’exhumer pour en faire un objet de curiosité, un sujet de dissertation pour étudiants en design.

Et puis, il y a cette question fondamentale : pourquoi ces objets ont-ils échoué ? Est-ce parce qu’ils étaient mauvais ? Parce qu’ils étaient inutiles ? Parce qu’ils étaient trop chers, trop compliqués, trop en avance sur leur temps ? Ou est-ce parce que le monde n’était pas prêt à les accueillir ? Parce que la société, cette grande machine à broyer les rêves, a refusé de les intégrer ? Prenons l’exemple du Segway, ce deux-roues électrique qui devait révolutionner la mobilité urbaine. Un flop monumental. Pourquoi ? Parce que personne n’en voulait. Parce que les gens préféraient marcher, ou prendre le métro, ou conduire leur voiture. Parce que le Segway était une solution à un problème qui n’existait pas. Et aujourd’hui, on l’expose comme une curiosité, comme un témoignage de notre folie collective. Mais le vrai problème, c’est que le Segway n’a pas échoué parce qu’il était mauvais : il a échoué parce que le monde n’était pas prêt à l’accepter. Et ça, c’est une leçon bien plus profonde que toutes les fables sur l’échec formateur.

Car au fond, cette exposition est une métaphore de notre époque. Nous vivons dans un monde où tout est éphémère, où tout doit être consommé, digéré, recraché. Où les idées, les objets, les gens eux-mêmes sont jetables. Où l’innovation est une course sans fin, un hamster qui tourne dans sa roue en croyant avancer. Et ces « flops », ces objets maudits, sont les symptômes de cette folie. Ils sont la preuve que nous avons perdu le sens des limites, que nous croyons pouvoir tout inventer, tout vendre, tout dominer. Mais la réalité est têtue : elle résiste. Elle refuse de se plier à nos désirs. Elle nous rappelle que nous ne sommes pas des dieux, que nous ne pouvons pas tout contrôler. Et c’est ça, la vraie leçon de cette exposition : non pas que l’échec est formateur, mais que le monde est plus fort que nous. Que nos rêves, nos inventions, nos ambitions sont fragiles, éphémères, voués à l’oubli. Et que le vrai génie, peut-être, serait de savoir s’arrêter, de savoir dire non, de savoir reconnaître que certaines choses ne doivent pas exister.

Mais non. Nous préférons exposer nos échecs comme des trophées, comme des preuves de notre audace. Nous préférons croire que l’échec est une étape, un passage obligé vers le succès. Nous préférons nous mentir, plutôt que de regarder la vérité en face : que nous sommes des fous, des fous qui courent après des chimères, des fous qui croient que le progrès est une ligne droite, alors qu’il n’est qu’un cercle vicieux. Et ces objets exposés, ces « flops » enfin au top, ne sont que les témoins de notre folie. Des témoins silencieux, mais éloquents. Des témoins qui nous disent : regardez, voici ce qui arrive quand l’homme croit pouvoir tout dominer. Voici ce qui reste quand les rêves se brisent. Voici l’échec, dans toute sa splendeur.

Alors oui, cette exposition est une farce. Une farce tragique, une farce cruelle. Mais c’est aussi une occasion de réfléchir, de se demander pourquoi nous en sommes arrivés là. Pourquoi nous avons besoin de célébrer nos échecs pour nous sentir vivants. Pourquoi nous avons transformé la précarité en style de vie, la misère en aventure, l’échec en vertu. Peut-être parce que nous n’avons plus rien d’autre à quoi nous raccrocher. Peut-être parce que, dans un monde où tout est éphémère, où tout est jetable, l’échec est la seule chose qui nous reste. La seule chose qui nous rappelle que nous sommes humains. Faillibles. Mortels.

Et c’est ça, la vraie ironie de cette exposition : ces « flops » ne sont pas au top. Ils sont au fond du trou. Ils sont les déchets de notre civilisation, les rebuts de notre folie. Et en les exposant, en les célébrant, nous ne faisons que nous voiler la face. Nous ne faisons que nous mentir à nous-mêmes. Car l’échec n’est pas noble. Il est triste. Il est pathétique. Il est la preuve que nous avons échoué. Et c’est ça, la leçon que nous devrions retenir : non pas que l’échec est formateur, mais que nous sommes des rats dans un labyrinthe, des hamsters dans une roue, des fous qui courent après des chimères. Et que le vrai courage, peut-être, serait de s’arrêter. De regarder autour de nous. Et de se demander : et si nous avions tout faux ?

Analogie finale : Imaginez un instant que ces « flops » exposés soient les fragments d’un miroir brisé, un miroir tendu vers l’humanité. Chaque éclat reflète une facette de notre folie collective : l’arrogance de croire que la technique peut tout sauver, l’illusion que le progrès est une ligne droite, la certitude imbécile que l’innovation est toujours une vertu. Mais ce miroir est brisé, et ses éclats sont dispersés, comme les rêves épars d’une civilisation en déroute. Et nous, nous errons parmi ces fragments, cherchant désespérément à reconstituer l’image, à donner un sens à ce puzzle absurde. Mais plus nous cherchons, plus les éclats se dispersent, plus l’image se brouille. Jusqu’à ce que nous comprenions, enfin, que ce miroir n’a jamais reflété la vérité. Qu’il n’a jamais été qu’un leurre, une illusion, une farce. Et que la seule chose qu’il reflète, c’est notre propre folie. Alors nous restons là, devant ces « flops » exposés, ces reliques d’un monde qui n’a jamais existé, et nous nous demandons : et si le vrai flop, c’était nous ?



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *