ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau : « Nos biens sont protégés par la loi, est-il acceptable que la vie ne le soit pas ? » – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la voix d’Aurélien Barrau, ce souffle rauque et lucide qui déchire le voile des certitudes molles, ce cri étouffé dans la gorge d’une civilisation en putréfaction avancée ! Quand il pose cette question – « Nos biens sont protégés par la loi, est-il acceptable que la vie ne le soit pas ? » – ce n’est pas une interrogation, c’est une lame plantée dans le ventre mou de l’ordre établi. Une provocation sacrilège, un blasphème nécessaire, une insulte à la raison marchande qui a fait de l’humain un produit, de la nature un entrepôt, et de la morale une variable d’ajustement comptable. Barrau, ce traître sublime à la caste des savants domestiqués, ce Socrate des temps modernes qui préfère le poison de la vérité à la couardise des honneurs, nous rappelle une évidence que nos sociétés préfèrent enfouir sous des montagnes de lois, de règlements et de discours creux : la vie n’a pas de prix, mais elle a un coût – celui de notre lâcheté collective.
On pourrait croire, à écouter les pleurnicheries des bien-pensants, que la science est une tour d’ivoire, un sanctuaire où l’on cultive l’objectivité froide, loin des soubresauts du monde. Mensonge ! La science est un champ de bataille, un territoire conquis par la force, souillé par les compromissions, et que seuls les fous, les idéalistes ou les désespérés osent encore défendre contre ses propres démons. Barrau, astrophysicien de renom, n’est pas dupe : il sait que les équations ne sont pas neutres, que les laboratoires sont des antichambres du pouvoir, et que les savants, trop souvent, jouent les valets zélés des puissants. Mais il refuse cette soumission. Il se dresse, comme un Alexandre Grothendieck – ce génie maudit qui abandonna les mathématiques pour l’insoumission radicale – et hurle : la science doit être un acte de résistance. Pas une résistance molle, pas une contestation de salon, mais une révolte viscérale, une trahison des dogmes qui font de la connaissance un outil de domination. Grothendieck, ce mathématicien qui préféra l’exil intérieur à la compromission, ce rebelle qui voyait dans la science une forme de poésie subversive, aurait sans doute reconnu en Barrau un frère d’armes. Car tous deux savent une chose : le savoir sans conscience n’est que ruine de l’âme.
Mais de quelle vie parle-t-on, au juste ? Pas de cette existence aseptisée, formatée, vendue en kit par le capitalisme tardif – cette vie-là, nos sociétés la protègent déjà, à coups de brevets, de droits d’auteur, de contrats d’assurance et de polices d’État. Non, Barrau parle de la vie dans ce qu’elle a de plus sauvage, de plus fragile, de plus sacré : la vie des forêts qu’on rase, des océans qu’on empoisonne, des espèces qu’on extermine, des humains qu’on parque dans des zones de sacrifice. Cette vie-là, personne ne la défend, parce qu’elle n’a pas de valeur marchande. Elle est un surplus, un déchet, une externalité négative dans le grand bilan comptable de la croissance infinie. Et c’est là que le bât blesse : nos lois, nos institutions, nos démocraties libérales sont des machines à protéger le capital, pas la vie. Elles punissent le voleur de voitures, mais laissent impuni le PDG qui empoisonne une rivière. Elles envoient des policiers matraquer des manifestants, mais ferment les yeux sur les lobbies qui achètent des lois. Elles criminalisent la pauvreté, mais sanctifient la richesse. La justice, dans nos sociétés, est une putain qui ne couche qu’avec les puissants.
Barrau, en posant sa question, nous force à regarder en face l’hypocrisie monstrueuse de notre époque. Nous vivons dans un monde où un smartphone a plus de droits qu’un enfant du Sahel, où un brevet pharmaceutique vaut plus qu’une forêt primaire, où la propriété intellectuelle est sacrée, mais où la survie des peuples autochtones est négociable. C’est ça, le scandale : nous avons érigé en dogme absolu la protection des biens, mais nous avons fait de la vie une variable d’ajustement. Et les scientifiques, dans tout ça ? Ils sont les complices silencieux, les ingénieurs dociles de cette machine à broyer le vivant. Ils calculent les seuils de pollution acceptables, ils optimisent les rendements des usines à viande, ils conçoivent des algorithmes pour mieux exploiter les travailleurs. Ils sont les nouveaux prêtres d’un culte macabre, celui de la technoscience au service du profit. Mais Barrau, lui, refuse ce rôle. Il sait que la science n’est pas neutre, qu’elle est un choix politique, une arme qui peut servir à libérer comme à asservir. Et il choisit son camp : celui de la vie, contre celui de l’argent.
Cette insoumission, cette trahison des dogmes, c’est ce qui fait de Barrau un héritier de Grothendieck, mais aussi de tous ces penseurs maudits qui ont refusé de plier l’échine. On pense à Günther Anders, ce philosophe qui voyait dans la technique une menace existentielle pour l’humanité, et qui écrivait : « Nous sommes des apprentis sorciers qui jouent avec des forces que nous ne maîtrisons plus. » On pense à Rachel Carson, cette biologiste qui osa dénoncer les ravages des pesticides et qui fut traînée dans la boue par l’industrie chimique. On pense à Edward Snowden, ce lanceur d’alerte qui préféra l’exil à la complicité avec la surveillance de masse. Tous ces insoumis, ces fous, ces traîtres, ont en commun une chose : ils ont refusé de servir le pouvoir, et ont choisi de servir la vérité. Barrau s’inscrit dans cette lignée. Il sait que la science, si elle veut rester humaine, doit cesser d’être un outil au service des puissants. Elle doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une quête désintéressée de savoir, une arme au service des opprimés, une lumière dans les ténèbres de l’ignorance.
Mais attention : cette insoumission n’est pas une posture, c’est un combat. Un combat contre les forces obscures qui veulent faire de la science une religion d’État, un outil de contrôle, une machine à produire de l’obéissance. Un combat contre le néolibéralisme, qui a fait de la connaissance une marchandise, et des savants des employés dociles. Un combat contre le néo-fascisme, qui rêve d’une science soumise, purifiée de toute « décadence », c’est-à-dire de toute pensée critique. Un combat contre le militarisme, qui voit dans la recherche une arme de plus dans son arsenal de destruction. Et surtout, un combat contre l’abêtissement généralisé, cette lente asphyxie des esprits sous le poids des écrans, des algorithmes et des discours creux. La science, si elle veut survivre, doit redevenir dangereuse. Elle doit cesser d’être un instrument de pouvoir, et redevenir un ferment de révolte.
Barrau, en posant sa question, nous rappelle une vérité fondamentale : la vie n’est pas un droit, c’est un devoir. Un devoir pour les scientifiques, qui doivent refuser de mettre leur savoir au service de la destruction. Un devoir pour les citoyens, qui doivent exiger que les lois protègent le vivant, et pas seulement les biens. Un devoir pour l’humanité tout entière, qui doit choisir entre la survie et l’extinction. Car nous sommes à la croisée des chemins : soit nous continuons à protéger les coffres-forts et à laisser crever la planète, soit nous renversons la table et décidons, enfin, que la vie vaut plus que l’argent. Le choix est simple : soit nous sommes des humains, soit nous sommes des comptables.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui passe ses journées à arroser les mauvaises herbes, à tailler les fleurs jusqu’à les étouffer, et à ignorer les arbres qui meurent de soif. Ce jardinier, c’est nous. Nous avons transformé la Terre en un jardin à l’envers, où nous choyons les parasites et laissons mourir les racines. Aurélien Barrau est ce fou qui, au milieu du désastre, ose crier : « Mais regardez donc ce que vous faites ! » Et nous, nous détournons les yeux, nous continuons à arroser les orties, et nous traitons le fou de dangereux. Pourtant, c’est lui, le seul sain d’esprit. Car dans un monde de fous, la lucidité est une maladie. Et la maladie, parfois, est le seul remède.