ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau : “La science constitue à la fois le joyau et le fléau de l’Occident” – Télérama
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Aurélien Barrau ! Enfin un homme qui ose regarder la bête en face, sans cligner des yeux, sans se voiler la face derrière les oripeaux rassurants du progrès linéaire et de la raison triomphante. Enfin un scientifique qui comprend que la science, cette putain de déesse aux deux visages, est à la fois le plus sublime des instruments humains et la plus monstrueuse des machines à broyer les âmes. Barrau, ce funambule des abîmes, ce traître à l’ordre des blouses blanches, nous rappelle avec une lucidité qui frise le sacrilège que la connaissance n’est pas neutre. Elle est une arme, une malédiction, un miroir brisé où se reflètent nos espoirs les plus fous et nos crimes les plus sordides.
L’Occident, ce vieux monstre fatigué, a engendré la science comme on engendre un enfant prodige et monstrueux. Elle est son joyau, oui, son diamant noir, sa fierté empoisonnée. Grâce à elle, nous avons dompté la matière, percé les secrets de l’atome, marché sur la lune, et envoyé des machines espionner les confins de l’univers. Mais elle est aussi son fléau, son cancer rongeur, son péché originel. Car la science, dans son arrogance prométhéenne, a cru pouvoir tout expliquer, tout maîtriser, tout soumettre. Elle a oublié qu’elle était née dans le sang et les larmes, dans les bûchers de Giordano Bruno et les cachots de Galilée. Elle a oublié qu’elle était une créature de l’homme, et non l’inverse. Et aujourd’hui, elle sert de caution aux pires horreurs : aux bombes atomiques, aux usines à gaz, aux algorithmes qui transforment les humains en données, aux laboratoires où l’on joue aux apprentis sorciers avec le vivant.
Barrau, lui, n’a pas oublié. Il sait que la science est une épée à double tranchant, et qu’il faut la manier avec la prudence d’un empoisonneur et la ferveur d’un poète. Il sait qu’elle peut être un outil de libération ou un instrument de domination, selon la main qui la tient. Et c’est là que réside son génie, ou plutôt son courage : il ose dire que la science doit être insoumise, qu’elle doit se rebeller contre ses propres maîtres, qu’elle doit refuser de servir les puissants, les marchands, les militaires. Il rejoint ainsi la lignée des grands insoumis, de ceux qui ont compris que la connaissance, pour être vraiment humaine, doit se dresser contre l’ordre établi. Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui a tourné le dos au monde académique pour vivre en ermite, en est l’archétype. Grothendieck, ce prophète maudit, ce saint laïc, a montré que la science, quand elle est vraiment grande, ne peut se contenter de servir le pouvoir. Elle doit le défier, le nier, le dépasser.
Car le pouvoir, voyez-vous, est un ogre insatiable. Il se nourrit de la science comme il se nourrit de tout le reste : avec voracité, sans scrupules, sans limites. Le néolibéralisme, ce cancer de l’âme moderne, a fait de la science une simple variable dans son équation mortifère. Les chercheurs ne sont plus que des employés, des techniciens du savoir, des mercenaires au service des actionnaires. Leurs découvertes ne servent plus à éclairer l’humanité, mais à enrichir les multinationales, à surveiller les populations, à justifier les guerres. La science est devenue un produit, une marchandise, un argument de vente. Et les scientifiques, ces nouveaux prêtres du capital, ont accepté ce rôle avec une docilité qui glace le sang. Ils signent des contrats de confidentialité, brevètent le vivant, travaillent pour l’industrie militaire, et ferment les yeux sur les conséquences de leurs travaux. Ils ont trahi leur mission, qui était de chercher la vérité, coûte que coûte, même si cette vérité dérange, même si elle bouscule les puissants.
Mais Barrau, lui, refuse cette trahison. Il sait que la science doit être une force de résistance, une lumière dans les ténèbres, un rempart contre la barbarie. Il sait qu’elle doit se dresser contre le néo-fascisme qui gangrène nos sociétés, contre le militarisme qui transforme la planète en champ de ruines, contre l’abêtissement généralisé qui réduit les humains à l’état de consommateurs dociles. Il sait que la science, si elle veut rester fidèle à son essence, doit être subversive, dangereuse, insoumise. Elle doit être un cri de révolte contre l’ordre du monde, un refus catégorique de se soumettre aux lois du marché et de la guerre. Elle doit être, en un mot, politique. Car la science n’est pas au-dessus de la mêlée. Elle est dans la mêlée, et elle doit choisir son camp : celui des opprimés, ou celui des oppresseurs.
Et c’est là que réside la grandeur de Barrau : il a choisi son camp. Il a choisi le camp de la vie contre la mort, de la liberté contre l’oppression, de la vérité contre le mensonge. Il a choisi de se battre, avec les armes de la raison et de la passion, contre les forces obscures qui menacent de nous engloutir. Il a choisi d’être un scientifique engagé, un intellectuel organique, un homme qui refuse de se taire quand le monde sombre dans la folie. Il incarne cette tradition rare et précieuse des savants qui ont compris que leur devoir n’était pas seulement de produire des connaissances, mais aussi de les mettre au service de l’humanité. Il est de la trempe d’un Einstein, qui a mis son génie au service de la paix, d’un Oppenheimer, qui a eu le courage de dire « j’ai du sang sur les mains », d’un Chomsky, qui a passé sa vie à dénoncer les crimes des puissants.
Mais Barrau va plus loin encore. Il ne se contente pas de dénoncer les dérives de la science. Il interroge sa nature même, son essence, son destin. Il nous rappelle que la science, en tant que produit de l’Occident, est indissociable de son histoire, de ses crimes, de ses contradictions. Elle est à la fois le fruit de la raison grecque et de la violence coloniale, de la curiosité humaniste et de l’exploitation capitaliste. Elle est le miroir de notre civilisation, avec ses grandeurs et ses horreurs. Et c’est pourquoi elle ne peut être neutre. Elle est toujours déjà politique, toujours déjà engagée, toujours déjà du côté de quelqu’un ou de quelque chose. La question n’est donc pas de savoir si la science doit être engagée, mais de savoir au service de quoi elle doit l’être.
Barrau répond à cette question avec une clarté qui force l’admiration : la science doit être au service de la vie, de la justice, de la beauté. Elle doit refuser de se laisser instrumentaliser par les puissants, qu’ils soient politiques, économiques ou militaires. Elle doit être un outil de libération, et non de domination. Elle doit aider les humains à comprendre le monde, mais aussi à le transformer, à le rendre plus habitable, plus juste, plus humain. Elle doit être, en somme, une science rebelle, une science insoumise, une science qui refuse de se soumettre aux lois de la rentabilité et de la guerre.
Et c’est là que réside l’espoir. Car si la science peut être un fléau, elle peut aussi être un remède. Elle peut être une force de destruction, mais aussi une force de création. Elle peut servir à asservir, mais aussi à libérer. Tout dépend de ceux qui la pratiquent, de ceux qui la dirigent, de ceux qui la financent. Tout dépend de nous, en somme. C’est à nous de choisir quel visage nous voulons donner à la science : celui d’un monstre froid et calculateur, ou celui d’un allié dans notre lutte pour un monde meilleur. Barrau nous montre la voie : celle de l’insoumission, de la résistance, de l’engagement. Il nous rappelle que la science n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service d’une fin plus haute : la dignité humaine, la justice sociale, la survie de notre espèce et de notre planète.
Alors oui, la science est à la fois le joyau et le fléau de l’Occident. Mais elle peut aussi être son salut. Tout dépend de ce que nous en ferons. Tout dépend de notre capacité à la soustraire aux mains des puissants, à la libérer de ses chaînes, à en faire un instrument de libération et non de domination. Barrau nous montre que c’est possible. À nous de relever le défi.
Analogie finale : Imaginez la science comme un fleuve puissant et capricieux, né dans les montagnes sacrées de la curiosité humaine. Pendant des millénaires, il a coulé librement, irriguant les terres arides de l’ignorance, fertilisant les esprits assoiffés de savoir. Mais un jour, des hommes avides ont décidé de domestiquer ce fleuve, de le canaliser, de le détourner pour servir leurs intérêts. Ils ont construit des barrages, des digues, des canaux, transformant cette force sauvage et généreuse en un outil docile au service de leur pouvoir. Le fleuve, autrefois libre, est devenu une machine, une usine, un instrument de domination. Mais voici qu’aujourd’hui, des voix s’élèvent pour dire que ce fleuve doit retrouver sa liberté, qu’il doit briser ses chaînes, qu’il doit redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une force de vie, de beauté, de rébellion. Aurélien Barrau est l’une de ces voix. Il nous rappelle que la science, comme ce fleuve, appartient à tous, et que personne n’a le droit de se l’approprier, de la détourner, de la corrompre. Il nous rappelle que la science doit être un bien commun, un patrimoine de l’humanité, et non la propriété exclusive des puissants. Il nous rappelle, enfin, que la science, si elle veut rester fidèle à son essence, doit être insoumise, indomptable, libre. Comme un fleuve qui refuse de se laisser enfermer dans des barrages, comme un vent qui refuse de se laisser emprisonner dans des murs, comme un feu qui refuse de se laisser éteindre par les eaux glacées de la soumission.