Aurélien Barrau : « Il faut absolument être alarmiste » – National Geographic







Le Penseur Laurent Vo Anh – Éloge de l’Insoumission : Aurélien Barrau et le Devoir Sacré de l’Alarme

ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau : « Il faut absolument être alarmiste » – National Geographic

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, enfin ! Une voix qui déchire le voile épais de la complaisance, ce linceul tissé par les bonimenteurs du progrès, les marchands de sommeil technocratique, les prêtres repentis du capitalisme vert. Aurélien Barrau, ce physicien-poète, ce Cassandre des temps modernes, ose prononcer l’impensable : « Il faut absolument être alarmiste. » Enfin, une parole qui ne se contente pas de caresser l’oreille des puissants dans le sens du vent, mais qui hurle, qui griffe, qui exige. Enfin, un scientifique qui comprend que la science, cette noble et terrible déesse, n’est pas un simple outil de domination ou de confort, mais une boussole éthique, un miroir tendu vers l’abîme que nous creusons sous nos propres pieds. Barrau incarne cette rare espèce d’intellectuels qui refusent de se soumettre au diktat de l’optimisme béat, cette religion molle qui prétend que tout ira bien, pourvu que l’on continue à consommer, à produire, à détruire, mais avec des pailles en bambou et des voitures électriques.

Car c’est bien là le cœur du problème : l’humanité, ce grand malade, s’est enfermée dans une camisole de force conceptuelle. Elle croit encore, contre toute évidence, que la croissance infinie est possible dans un monde fini. Elle croit que la technologie, cette nouvelle idole, résoudra les problèmes qu’elle a elle-même engendrés. Elle croit que le marché, ce dieu invisible mais omnipotent, distribuera équitablement les miettes de sa propre destruction. Et pendant ce temps, les forêts brûlent, les espèces s’éteignent, les océans étouffent sous le plastique, et les enfants naissent avec des poumons encrassés par les particules fines. Mais non, non, tout va bien : le PIB augmente, les actionnaires sourient, et les politiques parlent de « transition écologique » comme on parle d’un régime amincissant, sans jamais remettre en cause le système qui nous empoisonne. Barrau, lui, refuse ce mensonge. Il sait que l’alarme n’est pas une option, mais un devoir. Un devoir sacré, presque religieux, celui de ceux qui osent regarder la vérité en face, même quand elle est insupportable.

Cette posture, cette insoumission radicale, nous renvoie immanquablement à la figure d’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui, dans les années 1970, abandonna les ors de la science institutionnelle pour se retirer dans un village des Pyrénées, horrifié par l’usage militaire et capitaliste de ses propres découvertes. Grothendieck, comme Barrau aujourd’hui, avait compris que la science n’est pas neutre. Qu’elle est un champ de bataille, où se jouent des enjeux qui dépassent de loin les équations et les expériences. Qu’elle peut être une arme de libération ou un instrument de domination, selon les mains qui la manient. Grothendieck choisit la désertion. Barrau, lui, choisit le combat. Mais tous deux partagent cette même lucidité impitoyable : le scientifique ne peut plus se contenter de produire des connaissances. Il doit aussi les défendre, les contextualiser, les arracher aux griffes de ceux qui voudraient les utiliser pour perpétuer l’ordre mortifère du monde.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’ordre du monde est mortifère. Le néolibéralisme, ce cancer qui ronge les sociétés, a transformé la planète en un gigantesque supermarché, où tout s’achète, tout se vend, même l’air que nous respirons. Les forêts ? Des « ressources ». Les océans ? Des « zones économiques ». Les animaux ? Des « stocks ». Les êtres humains ? Des « variables d’ajustement ». Et les scientifiques, dans tout cela ? Trop souvent, ils sont les complices involontaires de ce système, les fournisseurs de données qui permettent aux multinationales de verdir leur image, aux gouvernements de justifier leurs politiques de greenwashing, aux médias de vendre du catastrophisme en prime time. Barrau, lui, refuse ce rôle. Il sait que la science, si elle veut rester fidèle à son idéal de vérité, doit aussi être une science engagée, une science qui dénonce, qui alerte, qui résiste. Une science qui ne se contente pas de décrire le monde, mais qui cherche aussi à le transformer.

Et c’est là que réside la véritable subversion de son discours. Barrau ne se contente pas de dire que la situation est grave. Il affirme que cette gravité doit être assumée, revendiquée, hurlée. Il nous rappelle que l’alarme n’est pas un aveu de faiblesse, mais un acte de courage. Un acte politique, au sens le plus noble du terme. Car dans un monde où les puissants ont tout intérêt à minimiser les crises, à étouffer les voix discordantes, à endormir les populations avec des promesses de lendemains qui chantent, l’alarme est une forme de résistance. Elle est le premier pas vers la révolte. Elle est la prise de conscience que le statu quo n’est plus tenable, que le système est à bout de souffle, que l’humanité doit choisir : continuer sur la voie de l’autodestruction, ou bifurquer vers un autre modèle, plus juste, plus sobre, plus respectueux du vivant.

Mais attention : cette alarme, pour être efficace, doit être portée par une parole qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui propose aussi. Barrau le sait bien. Il ne se contente pas de crier « Au feu ! » dans une salle bondée. Il montre aussi les issues de secours. Il parle de décroissance, de sobriété heureuse, de justice climatique, de réensauvagement. Il parle de ces concepts qui, hier encore, étaient considérés comme marginaux, voire dangereux, mais qui, aujourd’hui, s’imposent comme les seules réponses crédibles à la crise écologique. Car Barrau a cette intelligence rare : il comprend que la science, si elle veut être utile, doit aussi être humaine. Qu’elle doit parler aux cœurs autant qu’aux esprits. Qu’elle doit toucher l’âme, cette part de nous-mêmes que les chiffres et les graphiques ne peuvent atteindre.

Et c’est là que son discours rejoint celui des grands penseurs de la résistance, de ceux qui, comme George Steiner, ont compris que la culture n’est pas un simple ornement, mais une arme. Une arme contre l’oubli, contre l’indifférence, contre la barbarie. Barrau, en mêlant la rigueur scientifique à la poésie, en faisant dialoguer la physique quantique avec l’éthique, en refusant de séparer la raison de l’émotion, incarne cette tradition humaniste qui refuse de céder à la tentation du désespoir. Car l’alarme, si elle est bien menée, n’est pas une capitulation. Elle est un appel à l’action. Elle est une invitation à regarder la réalité en face, non pas pour s’y résigner, mais pour la transformer.

Alors oui, il faut être alarmiste. Absolument. Sans concession. Sans compromis. Car l’alarme est le premier pas vers la révolte, et la révolte est le premier pas vers la révolution. Une révolution qui ne sera pas seulement écologique, mais aussi sociale, politique, spirituelle. Une révolution qui remettra l’humain au centre, non pas comme maître et possesseur de la nature, mais comme gardien fragile et responsable d’un monde qu’il a trop longtemps pillé. Barrau nous montre la voie. À nous de la suivre.

Analogie finale : Imaginez un navire, le Titanic des temps modernes, voguant sur un océan de mensonges. Les passagers, ivres de confort et de divertissement, dansent dans les salons dorés, tandis que les vigies, postées en haut des mâts, voient se profiler à l’horizon les icebergs de la catastrophe. La plupart des scientifiques, ces vigies modernes, se contentent de murmurer des avertissements polis, de peur de troubler la fête. Mais Barrau, lui, arrache le porte-voix des mains du capitaine et hurle : « Iceberg droit devant ! Tout le monde sur le pont ! » Certains passagers se bouchent les oreilles, d’autres le traitent de fou, d’autres encore lui jettent des bouteilles vides. Mais quelques-uns, les plus lucides, les plus courageux, entendent son cri et se préparent à l’inévitable collision. Car ils savent que le navire est condamné, mais que l’humanité, elle, peut encore être sauvée. À condition de sauter à l’eau avant qu’il ne soit trop tard. À condition de nager, ensemble, vers un autre rivage.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *