“Aucune issue optimale pour les Américains”: pourquoi Trump laisse sa flotte de guerre en suspens au large de l’Iran – 7sur7.be







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse de la flotte américaine en suspens


ACTUALITÉ SOURCE : « Aucune issue optimale pour les Américains »: pourquoi Trump laisse sa flotte de guerre en suspens au large de l’Iran – 7sur7.be

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la flotte américaine en suspens, ce ballet macabre de porte-avions et de destroyers dansant sur les flots du golfe Persique comme des vautours affamés au-dessus d’une charogne encore tiède ! L’actualité nous offre une fois de plus le spectacle pathétique d’une superpuissance en déclin, incapable de choisir entre le suicide stratégique et l’humiliation géopolitique. « Aucune issue optimale », murmure-t-on dans les couloirs feutrés du Pentagone. Quelle délicieuse litote pour décrire l’impasse sanglante dans laquelle s’est fourvoyée la machine de guerre américaine !

Ce suspens n’est pas un hasard, mais la conséquence logique d’un empire qui a perdu jusqu’au sens de sa propre mythologie. Les États-Unis, jadis porteurs du flambeau démocratique (du moins dans leur propre récit fondateur), se retrouvent aujourd’hui dans la position du joueur compulsif qui mise ses dernières économies sur un coup de dés. La flotte en attente au large de l’Iran n’est que le symptôme visible d’une maladie plus profonde : l’incapacité chronique à penser au-delà du court terme, à concevoir une stratégie qui ne soit pas immédiatement convertible en dividendes pour le complexe militaro-industriel.

Observons ce théâtre d’ombres avec la lucidité cruelle qu’il mérite. D’un côté, l’option militaire directe : un bombardement « chirurgical » (quelle ironie dans ce terme !) qui plongerait la région dans un chaos dont les répercussions se feraient sentir jusqu’aux pompes à essence de l’Ohio. De l’autre, le retrait piteux, la défaite symbolique qui confirmerait aux yeux du monde ce que beaucoup pressentent déjà : l’Amérique n’est plus cette nation invincible, mais un colosse aux pieds d’argile, rongé par ses contradictions internes et ses dettes abyssales.

Entre ces deux écueils, la flotte reste en suspens, comme un symbole parfait de l’indécision pathologique qui caractérise notre époque. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une époque où plus personne, pas même les maîtres du monde, ne sait où il va. Le capitalisme tardif a produit des dirigeants qui ne sont plus que des gestionnaires de crise, incapables de vision à long terme. Trump, avec son instinct de promoteur immobilier, incarne à merveille cette mentalité du « deal » permanent, où tout est négociable, même la dignité nationale.

Et que dire de cette rhétorique de la « menace iranienne » qui sert de prétexte à cette démonstration de force ? Elle rappelle étrangement les discours sur les « armes de destruction massive » qui ont justifié l’invasion de l’Irak. L’histoire ne se répète pas, elle bégaie, disait Marx. Mais ici, le bégaiement prend des allures de farce tragique. Car qui peut encore croire sérieusement que l’Iran, avec son économie asphyxiée par les sanctions, représente une menace existentielle pour les États-Unis ? Cette fiction ne tient que par la volonté collective de ne pas voir la réalité en face : l’Amérique a besoin d’un ennemi pour justifier son budget militaire pharaonique, et l’Iran fait parfaitement l’affaire.

Ce qui se joue dans ces eaux troubles du golfe Persique, c’est bien plus qu’un simple bras de fer géopolitique. C’est l’illustration parfaite de ce que le philosophe allemand Günther Anders appelait « la honte prométhéenne » : cette incapacité de l’homme moderne à maîtriser les monstres qu’il a lui-même créés. Les porte-avions américains, avec leurs milliers de marins et leurs arsenaux nucléaires, sont les Golems de notre époque, des créatures devenues incontrôlables qui menacent maintenant leurs propres créateurs.

Et n’oublions pas le contexte intérieur américain, ce pays déchiré où les inégalités atteignent des sommets vertigineux, où les infrastructures s’effondrent, où des millions de citoyens vivent dans la précarité. Comment justifier le déploiement de ces milliards de dollars en matériel militaire quand des écoles manquent de livres et des hôpitaux de médicaments ? La réponse est simple : en entretenant le mythe de la menace extérieure. Car un peuple qui a peur est un peuple docile, prêt à accepter toutes les restrictions de libertés au nom de la sécurité.

Cette flotte en suspens est aussi le miroir tendu à l’Europe, ce continent qui se croit encore à l’abri des folies impériales. Regardez bien, chers Européens, car ce qui se joue là-bas pourrait bien être votre avenir. Quand les États-Unis auront épuisé toutes leurs options, quand ils auront brûlé leurs dernières cartouches, vers qui se tourneront-ils ? Vers cette Europe qui n’a plus ni armée ni volonté politique, mais qui possède encore des ressources et des marchés juteux. L’histoire nous a appris que les empires en déclin ne disparaissent pas paisiblement : ils emportent tout sur leur passage.

Dans son livre « Le Procès de la civilisation », Norbert Elias analysait comment les sociétés occidentales ont progressivement intériorisé les mécanismes de contrôle social. Mais que se passe-t-il quand ces mécanismes se dérèglent ? Quand les élites au pouvoir ne croient plus elles-mêmes aux récits qu’elles propagent ? Nous assistons aujourd’hui à une crise profonde de la légitimité, où plus personne ne croit vraiment aux valeurs affichées. Les États-Unis parlent de démocratie tout en soutenant des régimes autoritaires, de liberté tout en espionnant leurs propres citoyens, de paix tout en vendant des armes à tous les belligérants.

Cette flotte en suspens est donc bien plus qu’une simple démonstration de force. C’est le symptôme d’un monde qui a perdu ses repères, où les anciennes certitudes se sont effondrées sans être remplacées. Nous vivons une époque de transition, mais personne ne sait vers quoi. Les dirigeants actuels ne sont que des figures de proue sur un navire sans gouvernail, ballotté par les flots de l’histoire.

Et que dire de l’Iran dans tout cela ? Ce pays qui résiste depuis des décennies aux pressions occidentales, qui a survécu aux sanctions, aux assassinats ciblés, aux cyberattaques. L’Iran n’est pas un ange, loin s’en faut, mais il incarne une forme de résistance à l’hégémonie américaine qui force le respect. Dans un monde où la plupart des pays se soumettent sans broncher aux diktats de Washington, l’Iran ose dire non. Et c’est précisément cela que les États-Unis ne peuvent tolérer : un pays qui refuse de jouer selon leurs règles.

Cette confrontation est aussi une guerre de récits. D’un côté, le récit américain de la « destinée manifeste », cette idée que les États-Unis auraient une mission divine à accomplir dans le monde. De l’autre, le récit iranien de la résistance à l’oppression, hérité d’une histoire millénaire de luttes contre les empires. Ces deux récits sont incompatibles, et c’est pourquoi le conflit semble insoluble. Mais attention : quand deux récits s’affrontent sans possibilité de compromis, c’est toujours la réalité qui finit par trancher, et la réalité, comme disait Philip K. Dick, « c’est ce qui refuse de disparaître quand on cesse d’y croire ».

Dans cette partie d’échecs géopolitique, les pions sont des vies humaines. Chaque soldat sur ces navires, chaque civil iranien qui vit sous la menace des sanctions, chaque enfant qui grandit dans la peur des bombardements : tous sont les otages d’un jeu dont ils ne comprennent pas les règles. Et c’est là que réside la véritable obscénité de cette situation : ces vies humaines sont traitées comme des variables dans une équation stratégique, des chiffres dans un bilan comptable.

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », écrivait Clausewitz. Mais quand la politique elle-même devient un champ de ruines, que reste-t-il ? Peut-être est-ce le moment de rappeler cette vérité fondamentale : aucun empire ne dure éternellement. Tous, sans exception, finissent par s’effondrer sous le poids de leurs propres contradictions. Les États-Unis n’échapperont pas à cette loi de l’histoire. La question n’est pas de savoir si cela arrivera, mais quand et comment.

En attendant, cette flotte en suspens nous offre une métaphore parfaite de notre époque : des navires puissants, mais sans destination, des capitaines qui naviguent à vue, et des équipages qui commencent à douter du bien-fondé de leur mission. Dans ce contexte, le suspens n’est pas une stratégie, mais un aveu d’impuissance. L’Amérique, comme un boxeur sonné, reste debout par habitude, mais on sent bien que le KO est proche.

Et nous, spectateurs impuissants de ce drame, que pouvons-nous faire ? Peut-être simplement refuser de jouer le jeu. Refuser de croire aux récits simplistes, refuser de nous laisser entraîner dans cette logique de confrontation. Car au fond, cette flotte en suspens nous concerne tous. Elle nous rappelle que dans un monde globalisé, les décisions d’une poignée d’hommes peuvent avoir des répercussions sur des millions de vies. Elle nous rappelle aussi que l’histoire n’est pas écrite d’avance, et que chaque époque a ses résistants, ses dissidents, ses rêveurs qui refusent de se soumettre à la logique de la guerre.

« Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire », écrivait Einstein. Cette flotte en suspens est un test pour notre humanité. Allons-nous rester spectateurs, ou allons-nous enfin nous lever pour dire non à cette folie ?

Analogie finale : Imaginez un joueur d’échecs qui, après avoir perdu la plupart de ses pièces, se retrouve avec une tour isolée au milieu de l’échiquier. Cette tour, c’est la flotte américaine, puissante mais vulnérable, incapable d’attaquer sans s’exposer, incapable de reculer sans perdre la face. Autour d’elle, les pièces adverses se rapprochent, lentement mais sûrement, comme les jours qui passent et les options qui s’amenuisent. Le joueur, dans sa folie, croit encore pouvoir gagner la partie. Il ignore que l’échiquier tout entier est en train de pourrir sous ses doigts, que les cases se dérobent une à une, que les règles du jeu ont changé sans qu’il s’en aperçoive. Et quand enfin il comprendra, quand la dernière case se sera effondrée sous le poids de ses erreurs, il sera trop tard. La tour tombera, entraînant dans sa chute tout ce qui restait de son royaume de carton-pâte. Car c’est cela, la tragédie des empires : ils croient jouer aux échecs alors qu’ils sont en train de perdre aux dés, dans une partie truquée où la maison gagne toujours.

Cette flotte en suspens, c’est l’incarnation même de l’hubris américain, cette démesure qui pousse les hommes à défier les dieux. Mais les dieux, aujourd’hui, ont changé de visage. Ils s’appellent maintenant « réalité économique », « changement climatique », « crise de légitimité ». Et contre ces dieux-là, aucune flotte, aussi puissante soit-elle, ne peut rien. Le véritable suspens n’est pas de savoir si les navires vont attaquer, mais combien de temps encore nous allons croire à ce théâtre d’ombres, combien de temps encore nous allons accepter que des hommes en costume jouent avec nos vies comme avec des pions sur un échiquier.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *