ACTUALITÉ SOURCE : Au Palais de Tokyo, l’art américain dialogue avec la French theory – Numéro
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Palais de Tokyo ! Ce temple de la culture subventionnée où l’on joue à se faire peur avec des concepts vidés de leur substance comme des bouteilles de vin bon marché après une soirée d’érudits en mal de reconnaissance. « L’art américain dialogue avec la French Theory » – quelle belle formule creuse, comme un slogan publicitaire pour une lessive philosophique qui laverait plus blanc que les illusions perdues de la gauche caviar. On nous présente cela comme un événement majeur, une rencontre historique entre deux mondes, alors qu’il ne s’agit que d’un simulacre de plus dans ce grand cirque postmoderne où les artistes et les intellectuels jouent aux funambules sur le fil ténu de leur propre insignifiance.
La French Theory, ce monstre sacré né dans les années 60-70, était à l’origine une tentative désespérée de comprendre les mécanismes du pouvoir, de la langue, de l’identité – une entreprise noble, certes, mais qui a fini par se muer en une industrie du jargon, une usine à concepts où l’on produit en série des idées prémâchées pour étudiants en mal de rébellion. Foucault, Derrida, Deleuze – ces noms résonnent aujourd’hui comme des incantations magiques dans les couloirs des universités, des mots-valises que l’on brandit pour se donner une contenance, comme un enfant qui agiterait un bâton en criant « Je suis un chevalier ! ». Et voilà que l’art américain, ce géant aux pieds d’argile nourri au lait tiède du capitalisme culturel, vient dialoguer avec cette French Theory – non pas pour la confronter, la questionner, la dépasser, mais pour l’embrasser, la digérer, la recracher sous forme d’installations aussi vides que les promesses des politiques.
Car c’est là le cœur du problème : ce dialogue n’est qu’une mascarade, un jeu de dupes où chacun feint d’ignorer que l’art contemporain n’est plus qu’un appendice du marché, une variable d’ajustement dans les stratégies de communication des multinationales. Les artistes américains, ces enfants gâtés du néolibéralisme, viennent piocher dans la French Theory comme on piocherait dans un buffet à volonté – un peu de Foucault par-ci, un zeste de Derrida par-là, le tout saupoudré d’une pincée de Butler pour faire genre. Mais de quoi parlent-ils, au juste ? De résistance ? De subversion ? De critique du pouvoir ? Allons donc ! Ils parlent de leur propre carrière, de leur propre image, de leur propre désir de reconnaissance dans ce grand supermarché des idées où tout s’achète et tout se vend. « L’œuvre d’art dans l’époque de sa reproductibilité technique », disait Benjamin – mais aujourd’hui, c’est l’artiste lui-même qui est devenu reproductible, interchangeable, jetable. Un produit parmi d’autres, avec sa date de péremption et son code-barres.
Et le Palais de Tokyo, dans tout cela ? Ce lieu qui se veut à la pointe de la création contemporaine n’est qu’un miroir aux alouettes, un piège à gogos où l’on attire les naïfs avec des promesses de radicalité, de transgression, d’avant-garde. Mais quelle avant-garde ? Celle qui, depuis Dada, n’a fait que se recycler en une série de gestes vides, de provocations calculées, de scandales soigneusement orchestrés pour faire monter les enchères ? L’art contemporain est devenu un langage codé, une novlangue où seuls les initiés peuvent prétendre comprendre quoi que ce soit – et encore, à condition de fermer les yeux sur l’absurdité fondamentale de l’entreprise. « L’art pour l’art » est mort, vive « l’art pour le marché » !
La French Theory, elle, a été vidée de sa substance par des décennies de récupération académique et médiatique. On cite Foucault pour justifier n’importe quelle posture politique, on invoque Derrida pour donner une apparence de profondeur à des discours creux, on se réclame de Deleuze pour légitimer le pire des relativismes. Mais où est passée la colère ? Où est passée la révolte ? Où est passée cette rage qui animait ces penseurs, cette volonté de déchirer le voile des apparences, de dénoncer les mécanismes de domination ? Tout cela a été digéré, assimilé, neutralisé par le système même qu’ils prétendaient combattre. La French Theory est devenue un produit culturel comme un autre, une marque déposée, un label que l’on appose sur des œuvres pour leur donner une caution intellectuelle – comme on apposerait un label « bio » sur un produit qui ne l’est pas.
Et que dire de cette prétendue rencontre entre l’art américain et la French Theory ? C’est un mariage de convenance, une alliance contre-nature entre deux mondes qui n’ont plus rien à se dire, sinon pour se congratuler mutuellement dans une danse macabre où chacun joue son rôle à la perfection. Les artistes américains, avec leur pragmatisme de marchands de tapis, viennent chercher en Europe une légitimité historique, une profondeur culturelle qu’ils n’ont pas – ou plus. Les Européens, de leur côté, se raccrochent à l’Amérique comme à une bouée de sauvetage, espérant que le dynamisme – ou ce qu’il en reste – de la scène artistique américaine viendra redonner un peu de lustre à leur propre décadence. Mais c’est une illusion, un leurre, un miroir aux alouettes. Car derrière les apparences, derrière les discours, derrière les installations et les performances, il n’y a rien – ou si peu. Rien que le vide d’une époque qui a perdu le sens du sacré, du beau, du vrai, et qui se raccroche désespérément à des concepts vidés de leur substance pour ne pas sombrer dans le néant.
« La culture est ce qui reste quand on a tout oublié », disait Édouard Herriot. Aujourd’hui, on pourrait dire : « L’art contemporain est ce qui reste quand on a tout vendu ». Vendu son âme au marché, vendu ses idéaux à la mode, vendu sa révolte au plus offrant. Et le Palais de Tokyo, dans ce grand barnum, n’est qu’un stand de plus, une attraction parmi d’autres, où l’on vient consommer de la culture comme on consommerait un hamburger – vite fait, sans réfléchir, et en jetant l’emballage par terre une fois qu’on a fini.
Mais attention, ne nous y trompons pas : cette mascarade n’est pas innocente. Elle participe d’un mouvement plus large, d’une entreprise de démolition systématique de tout ce qui pourrait encore faire obstacle à la logique néolibérale. L’art, la philosophie, la pensée critique – tout cela est progressivement vidé de sa substance, transformé en produits de consommation, en divertissements pour classes moyennes en mal de distinction. Et la French Theory, dans ce processus, joue un rôle clé : en déconstruisant les grands récits, en sapant les fondements de la vérité, en relativisant toute forme de savoir, elle a préparé le terrain pour le règne sans partage du capitalisme cognitif, où tout est marchandise, où tout est négociable, où tout est soluble dans le grand bain de l’indifférenciation généralisée.
« Le fascisme, c’est la soumission de l’esprit à la logique du marché », écrivait Adorno. Aujourd’hui, on pourrait ajouter : « L’art contemporain, c’est la soumission de la création à la logique du spectacle ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un spectacle, d’une mise en scène, d’une représentation où les artistes et les intellectuels jouent les rôles qu’on leur a assignés – celui du rebelle, du subversif, du marginal – alors qu’ils ne sont que les complices, les faire-valoir, les idiots utiles d’un système qui les dépasse et les écrase. Et le public, dans tout cela ? Il regarde, il applaudit, il consomme – et il passe à autre chose, sans avoir rien compris, sans avoir rien retenu, sans avoir rien ressenti, sinon peut-être un vague sentiment de malaise, de vide, d’inanité.
Alors oui, au Palais de Tokyo, l’art américain dialogue avec la French Theory. Mais ce dialogue est un monologue, un soliloque, une conversation entre sourds où chacun parle pour ne rien dire, où chacun joue son rôle dans cette grande comédie humaine qui n’en finit pas de se répéter, de se parodier, de se caricaturer. Et nous, pauvres spectateurs, nous restons là, bouche bée, à regarder ce cirque en nous demandant ce que nous faisons là, ce que tout cela signifie, et si, finalement, il ne vaudrait pas mieux tourner les talons et aller chercher ailleurs – n’importe où – un peu de vérité, un peu de beauté, un peu d’humanité.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : de l’humanité. De ce qui nous reste d’humain dans un monde qui semble déterminé à nous en dépouiller, à nous réduire à l’état de consommateurs, de producteurs, de rouages dans la grande machine du capital. L’art, la philosophie, la pensée – tout cela devrait être des remparts contre cette déshumanisation, des bastions de résistance, des refuges où l’on pourrait encore, malgré tout, croire en quelque chose. Mais aujourd’hui, ces remparts sont en ruine, ces bastions sont tombés, ces refuges sont devenus des pièges. Et nous errons, hagards, dans ce paysage dévasté, à la recherche d’une issue, d’une lueur, d’un signe – n’importe quoi qui pourrait nous rappeler que nous sommes encore des êtres humains, et non pas des machines à produire, à consommer, à obéir.
« L’homme est un roseau pensant », disait Pascal. Aujourd’hui, l’homme est un roseau brisé, un roseau qui ne pense plus, qui ne rêve plus, qui ne se révolte plus. Et l’art contemporain, avec ses dialogues stériles et ses concepts creux, n’est qu’un symptôme de plus de cette déchéance, de cette abdication, de cette capitulation devant les forces du marché, de la mode, de l’indifférence. Alors oui, au Palais de Tokyo, l’art américain dialogue avec la French Theory. Mais ce dialogue est un enterrement de première classe – l’enterrement de l’art, de la pensée, de l’humanité. Et nous sommes tous conviés à la cérémonie, invités à jeter une pelletée de terre sur le cercueil, avant de retourner à nos petites vies, à nos petites préoccupations, à nos petites illusions.
Et si, un soir d’hiver, sous les néons blafards du Palais de Tokyo,
Un spectre venait hanter les couloirs de marbre froid,
Un spectre aux yeux brûlés par les feux de la révolte,
Un spectre aux mains calleuses, aux lèvres gercées par les mots interdits –
Que dirait-il, ce spectre, à ces artistes en costume de rebelles,
À ces intellectuels en smoking de concepts,
À ces visiteurs en quête de sensations, de likes, de selfies ?
Il leur dirait peut-être : « Vous croyez dialoguer,
Mais vous ne faites que monologuer dans le vide,
Vous croyez créer, mais vous ne faites que recycler,
Vous croyez penser, mais vous ne faites que ruminer les miettes
De pensées mortes, de révoltes avortées, de rêves trahis.
Regardez-vous, dans vos miroirs déformants,
Dans vos écrans tactiles, dans vos réseaux sociaux –
Vous n’êtes que des ombres, des reflets, des échos,
Des marionnettes dont les fils sont tirés par des mains invisibles,
Des pantins qui dansent sur la scène d’un théâtre en flammes.
Et moi, spectre, je suis ce qui reste quand tout a brûlé,
Quand les illusions se sont consumées, quand les mensonges se sont envolés en fumée,
Quand il ne reste plus que les cendres, le silence, et cette question :
Et maintenant, que faites-vous ?
Allez-vous continuer à jouer votre rôle,
À réciter vos répliques, à mimer la révolte, à singer la pensée ?
Ou allez-vous enfin vous réveiller,
Brûler vos costumes, déchirer vos scripts,
Et marcher, nus et tremblants, vers l’inconnu –
Vers cette vérité qui vous attend, tapie dans l’ombre,
Cette vérité qui n’est pas un concept, pas une théorie, pas une œuvre d’art,
Mais une brûlure, une blessure, une plaie ouverte
Dans le flanc de ce monde qui se meurt ? »
Et les néons s’éteindraient, un à un,
Et les murs du Palais de Tokyo se lézarderaient,
Et les visiteurs, saisis d’effroi, se précipiteraient vers les sorties,
Laissant derrière eux les artistes, les intellectuels, les ombres,
Et ce spectre qui rirait, d’un rire terrible et libérateur,
Un rire qui résonnerait comme un glas,
Comme un appel, comme une promesse –
La promesse que tout n’est pas perdu,
Que tout peut encore être sauvé,
À condition de tout brûler,
Et de recommencer.