ACTUALITÉ SOURCE : Au musée des Beaux-Arts d’Orléans, une exposition dévoile les chefs-d’œuvre d’une exceptionnelle collection de peintures anciennes – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les musées ! Ces cathédrales laïques où l’on vient s’agenouiller devant les reliques d’un temps où l’art avait encore le courage d’être laid, violent, ou sacré – avant que la marchandisation ne transforme chaque toile en produit dérivé, chaque chef-d’œuvre en fonds de pension pour oligarques en mal de blanchiment culturel. Le musée des Beaux-Arts d’Orléans nous offre donc, avec la complaisance des gardiens du temple, une exposition de peintures anciennes. « Exceptionnelle », bien sûr. Tout est toujours « exceptionnel » dans ce monde où l’exception est devenue la norme, où l’on nous vend du sublime à crédit, comme on vendrait des vacances en enfer à températures contrôlées. Mais qu’est-ce qu’une peinture ancienne aujourd’hui ? Un fantôme qui ricane derrière la vitre blindée d’une vitrine, un cadavre exquis que l’on exhibe pour mieux oublier que l’art, autrefois, était une arme, une prière, un crime – et non ce hochet pour touristes en quête d’Instagrammable.
Regardez ces toiles, ces visages figés dans l’huile et le temps. Ils ont traversé les siècles, rescapés des guerres, des révolutions, des autodafés, des pillages, des restaurations bâclées par des mains mercenaires. Ils ont survécu à tout, sauf à nous. Car nous, les contemporains, nous sommes les véritables vandales. Pas ceux qui brisent les statues, non – ceux qui les transforment en décor, en fond d’écran, en argument de vente pour une ville en quête de « rayonnement ». Orléans, comme tant d’autres, se pare de ces trésors comme une courtisane se pare de bijoux volés : pour masquer sa pauvreté spirituelle. Ces peintures anciennes, autrefois chargées de sens – qu’il soit religieux, politique, ou simplement humain –, ne sont plus que des curiosités, des pièces de musée, c’est-à-dire des objets morts, vidés de leur venin, de leur puissance subversive. On les expose comme on expose des papillons épinglés : pour le plaisir des yeux, pour le frisson esthétique, pour cette jouissance fade du beau qui n’engage à rien. L’art ancien était une question de vie ou de mort. Aujourd’hui, c’est une question de budget.
Et que nous disent ces toiles, au juste ? Rien. Ou plutôt, elles nous parlent d’un monde que nous avons perdu, et que nous ne voulons surtout pas retrouver. Prenez un tableau du XVIIe siècle : un Christ en croix, une Madeleine repentante, un saint Sébastien transpercé de flèches. Ces images étaient des armes de conversion massive, des outils de terreur sacrée, des miroirs tendus à une humanité qui croyait encore à la transcendance. Aujourd’hui, elles ne sont plus que des illustrations pour manuels d’histoire, des prétextes à des débats sur la « représentation du corps » ou la « diversité des modèles ». On les étudie, on les analyse, on les dissèque, mais on ne les craint plus. On ne les vénère plus. On ne les brûlerait plus, comme Savonarole, pour purifier l’âme des fidèles. Non, on les encadre, on les assure, on les prête à des expositions itinérantes, comme on prête une voiture de luxe à un ami pour qu’il impressionne ses voisins. L’art ancien était un langage. Aujourd’hui, c’est un silence poli, un murmure que plus personne n’écoute, sauf les conservateurs, ces prêtres d’une religion sans dieu.
Mais il y a pire. Il y a cette idée, insidieuse, que ces peintures anciennes seraient « universelles », qu’elles parleraient à tous, qu’elles transcendraient les époques. Mensonge. L’universel n’existe pas. Ce qui existe, c’est le pouvoir – le pouvoir de décréter ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui est digne d’être conservé. Et ce pouvoir, aujourd’hui, est entre les mains des mêmes qui décident des taux d’intérêt, des guerres à mener, des frontières à fermer. Les musées sont des machines à légitimer l’ordre établi. Ils nous disent : « Voici ce qui compte. Voici ce qui a de la valeur. Le reste n’est que bruit. » Et nous, pauvres hères, nous acquiesçons. Nous payons notre billet, nous prenons des photos, nous partageons notre « expérience culturelle » sur les réseaux sociaux, et nous rentrons chez nous, un peu plus vides qu’avant, un peu plus convaincus que la beauté est une marchandise comme une autre, et que l’art est une affaire de spécialistes.
Pire encore : ces expositions sont des leurres. Elles nous donnent l’illusion de la résistance, l’illusion que la culture est un rempart contre la barbarie. Comme si contempler un Rembrandt pouvait nous protéger des drones, des algorithmes, des discours de haine qui pullulent sur les écrans. Comme si une nature morte du XVIIIe siècle pouvait nous vacciner contre la laideur du monde contemporain. Non. Ces toiles sont des leurres, des pièges à cons. Elles nous endorment, elles nous bercent, elles nous font croire que le passé était plus noble, plus pur, plus « authentique » que notre présent. Mais le passé n’était pas noble. Il était cruel, injuste, violent – tout comme le nôtre. La seule différence, c’est qu’on ne nous le montre pas sous cet angle. On nous montre les chefs-d’œuvre, pas les échafauds. On nous montre les saints, pas les bourreaux. On nous montre la lumière, jamais l’ombre. Et c’est ainsi que l’art ancien devient un instrument de propagande, une machine à fabriquer de la nostalgie, ce poison doux-amer qui nous empêche de voir que le monde, aujourd’hui comme hier, est une boucherie.
Alors, que faire ? Faut-il brûler les musées, comme certains le suggèrent ? Non. La destruction n’est jamais une solution. Mais il faut cesser de se voiler la face. Il faut regarder ces toiles en face, non pas comme des objets de vénération, mais comme des témoins. Des témoins de notre lâcheté, de notre incapacité à créer un monde où l’art ne serait pas une marchandise, mais une nécessité vitale. Ces peintures anciennes nous rappellent que l’humanité a déjà été capable de grandeur, mais aussi de bassesse. Elles nous rappellent que l’art, autrefois, était un acte de foi, de révolte, ou de désespoir – et non ce passe-temps pour classes moyennes en mal de distinction. Elles nous rappellent, surtout, que nous avons trahi cette tradition. Que nous avons transformé l’art en divertissement, la beauté en produit de consommation, la culture en outil de domination.
Et c’est là que le bât blesse. Car ces expositions, ces musées, ces « chefs-d’œuvre » ne sont que les symptômes d’une maladie plus profonde : notre soumission à l’ordre néolibéral, cette idéologie qui a réduit l’humain à un consommateur, la société à un marché, et la vie à une série de transactions. Les peintures anciennes, dans ce contexte, ne sont plus que des reliques d’un monde où l’on croyait encore à autre chose qu’au profit. Elles sont les fantômes d’une époque où l’on pouvait encore se permettre de perdre son temps à contempler une toile, à méditer sur le sens de la vie, à se laisser submerger par la beauté ou l’horreur. Aujourd’hui, le temps est une ressource rare, et l’art, une perte de temps. Alors on le consomme vite, on le digère mal, on le recrache sous forme de likes et de partages. On ne le vit plus. On le survole.
Et c’est ainsi que nous devenons les complices de notre propre aliénation. En nous précipitant dans les musées pour « voir de l’art », nous participons à cette grande mascarade qui consiste à faire croire que la culture est encore vivante, alors qu’elle n’est plus qu’un cadavre embaumé, un zombie qui erre entre les salles climatisées, entre les cartels explicatifs et les audioguides. Nous sommes comme ces touristes qui visitent Auschwitz en short et en tongs, qui prennent des selfies devant les fours crématoires, qui achètent des cartes postales dans la boutique du camp. Nous consommons l’horreur, la beauté, la transcendance, comme nous consommons tout le reste : sans réfléchir, sans ressentir, sans nous engager. Nous sommes des voyeurs, des consommateurs, des passants pressés qui n’ont plus le temps de s’arrêter, de se laisser bouleverser, de se laisser transformer par ce qu’ils voient.
Alors oui, allez voir cette exposition à Orléans. Allez voir ces chefs-d’œuvre, ces témoins d’un monde disparu. Mais ne vous contentez pas de les admirer. Regardez-les en face, et demandez-vous ce qu’ils ont à vous dire. Demandez-vous pourquoi ils vous laissent si indifférents, si froids, si distants. Demandez-vous pourquoi vous ne ressentez plus rien devant une Madone de Raphaël, pourquoi vous ne tremblez plus devant un Christ de Grünewald. Demandez-vous ce que vous avez perdu en chemin, et ce que vous êtes prêt à faire pour le retrouver. Car l’art ancien n’est pas un décor. Ce n’est pas un accessoire. C’est un miroir. Et si vous ne voyez plus que votre propre reflet dans ces toiles, alors c’est que vous êtes déjà mort.
« L’art est ce qui résiste », disait un philosophe. Mais résister à quoi ? À l’oubli, à la banalisation, à la marchandisation. Résister, c’est refuser de se laisser endormir par la beauté, c’est refuser de se laisser séduire par le confort des illusions. Résister, c’est regarder ces peintures anciennes et se dire : « Elles sont belles, mais elles ne me suffisent pas. Elles ne me sauvent pas. Elles ne me donnent pas de réponses. » Résister, c’est refuser de se contenter de ce que le système nous offre, c’est refuser de croire que la culture est un produit comme un autre, un loisir comme un autre, une distraction comme une autre. Résister, c’est exiger plus. C’est exiger un art qui blesse, qui dérange, qui transforme. Un art qui ne se contente pas de décorer nos murs, mais qui envahit nos vies, qui bouleverse nos certitudes, qui nous force à nous remettre en question.
Alors oui, allez voir cette exposition. Mais ne vous y trompez pas : ce n’est pas une célébration de la beauté. C’est un enterrement. L’enterrement de notre capacité à nous émouvoir, à nous indigner, à nous révolter. L’enterrement de notre humanité. Et si vous sortez de ce musée en ayant ressenti ne serait-ce qu’un frisson, ne serait-ce qu’un doute, ne serait-ce qu’une question, alors peut-être qu’il y a encore de l’espoir. Peut-être que ces toiles, ces fantômes, ces témoins, auront réussi à percer l’épaisse carapace d’indifférence que nous avons construite autour de nous. Peut-être qu’elles auront réussi à nous rappeler que l’art, autrefois, était une affaire de vie ou de mort. Et peut-être que, pour une fois, nous aurons envie de vivre à la hauteur de cette exigence.
Analogie finale : Ces toiles anciennes sont comme les étoiles mortes que l’on observe encore dans le ciel nocturne. Leur lumière nous parvient, mais elles ont depuis longtemps cessé d’exister. Elles brillent encore, pourtant, comme des mensonges bienveillants, comme des promesses non tenues. Nous les contemplons, fascinés par leur éclat, sans réaliser qu’elles ne sont plus que des souvenirs de lumière, des échos d’un univers qui a déjà disparu. Et nous, les contemporains, nous sommes comme ces astronomes qui étudient les étoiles mortes, qui mesurent leur distance, qui calculent leur trajectoire, sans jamais se demander ce que leur disparition signifie pour nous. Nous sommes des archéologues du ciel, des fossoyeurs de la transcendance. Nous collectionnons les vestiges d’un monde qui n’est plus, sans jamais nous demander ce que nous pourrions construire à la place. Ces peintures anciennes, ces chefs-d’œuvre, ces reliques, ne sont que les étoiles mortes de notre civilisation. Elles brillent encore, mais leur lumière est un leurre. Et nous, nous continuons à les admirer, à les vénérer, à les exposer, sans jamais nous demander ce que nous pourrions faire de cette obscurité qui nous entoure. Car c’est dans l’obscurité que naissent les nouvelles étoiles. Et c’est dans l’obscurité que nous devrons, un jour, trouver la force de créer quelque chose de nouveau.