L’Archipel des Invisibles : Quand les 219 Smic révèlent l’abîme néolibéral
ACTUALITÉ SOURCE : Artistes, médecins ou footballeurs… Mais qui sont les Français les plus riches, qui gagnent 219 fois le Smic ? – Ouest-France
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’article d’Ouest-France, aussi banal qu’il puisse paraître dans sa facture journalistique, révèle une vérité plus profonde qu’une simple photographie sociale : il expose la structure fractale des inégalités sous le régime néolibéral avancé. Les 219 Smic, cette somme vertigineuse qui sépare les élites des masses, ne sont pas un accident statistique, mais le symptôme d’un système où la valeur humaine s’est dissoute dans l’algorithme de la rentabilité. Pour comprendre cette dislocation, il faut plonger dans les abîmes du comportementalisme radical et de la résistance néolibérale, ces deux forces qui, paradoxalement, entretiennent l’équilibre précaire de notre époque.
I. Le Comportementalisme Radical : L’Homme comme Variable d’Optimisation
Le néolibéralisme n’est pas une idéologie, mais une technologie sociale. Il ne se contente pas d’imposer des politiques économiques ; il réinvente l’humain en tant qu’unité de calcul. Les travaux de Richard Thaler, Daniel Kahneman et plus récemment ceux des économistes comportementaux montrent que les individus ne sont pas des homo œconomicus rationnels, mais des homo fractalis, des êtres dont les choix sont gouvernés par des biais cognitifs, des heuristiques et des émotions. Le système néolibéral exploite cette fragilité.
Prenons l’exemple des footballeurs, ces icônes modernes dont les salaires défient l’entendement. Un joueur comme Kylian Mbappé, dont la rémunération annuel dépasse les 50 millions d’euros, n’est pas payé pour son talent intrinsèque, mais pour sa capacité à maximiser la valeur marchande du club. Son salaire n’est pas le résultat d’un marché libre, mais d’un design comportemental où les supporters, les sponsors et les médias sont tous optimisés pour consommer du spectacle. Le footballeur devient ainsi une interface entre le capital et le désir collectif. La même logique s’applique aux médecins : leur richesse n’est pas le fruit d’un mérite individuel, mais d’une capture de la valeur sociale par le système de santé, où chaque consultation, chaque acte médical est une transaction dans un marché où l’offre (les patients) est captif et la demande (les assureurs, l’État) est externalisée.
Le comportementalisme radical révèle que les inégalités ne sont pas le résultat d’une injustice, mais d’une ingénierie sociale. Les 1% les plus riches ne sont pas des gagnants dans un jeu équitable, mais les bénéficiaires d’un système conçu pour extraire la valeur des 99% restants. Leur richesse est le produit d’une asymétrie informationnelle où les élites contrôlent les règles du jeu, tandis que les masses, prisonnières de leurs biais cognitifs (l’aversion à la perte, l’espoir irrationnel de mobilité sociale), continuent de jouer selon des règles qu’elles ne comprennent plus.
II. La Résistance Néolibérale : Le Mythe de la Mobilité Sociale
Pourtant, le néolibéralisme ne pourrait survivre sans une forme de résistance passive. Cette résistance n’est pas celle des mouvements sociaux ou des syndicats, mais quelque chose de plus profond : l’adhésion inconsciente au récit de la méritocratie. Les Français, comme tous les Occidentaux, croient encore, malgré les preuves contraires, que le système est juste. Cette croyance est entretenue par une propagande structurelle : les médias célèbrent les « self-made men », les politiques promettent la mobilité sociale, et les écoles enseignent que le travail paie.
Mais la réalité est tout autre. Les études en sociologie économique (comme celles de Pierre Bourdieu ou Thomas Piketty) montrent que la mobilité sociale en France est quasi inexistante. Un enfant né dans un foyer modeste a aujourd’hui moins de chances de rejoindre les classes supérieures qu’il y a fifty ans. Pourtant, le mythe persiste, parce qu’il est nécessaire au fonctionnement du système. Sans cette croyance, les masses se révolteraient. Le néolibéralisme a besoin de cette résistance néolibérale pour fonctionner.
Les artistes, souvent cités dans les classements des plus riches, illustrent parfaitement ce paradoxe. Un peintre comme Gerhard Richter ou un musicien comme Beyoncé ne sont pas riches parce qu’ils sont talentueux, mais parce qu’ils ont su monétiser leur rareté dans un marché où l’art est devenu un actif financier. Leur succès n’est pas le résultat d’une démocratisation de la culture, mais d’une financiarisation de l’exception. Le système néolibéral tolère ces figures parce qu’elles incarnent l’illusion de la réussite individuelle, tout en maintenant la majorité dans un état de précarité permanente.
III. L’Économie des Invisibles : Ce Qui N’est Pas Mesurable
Mais le vrai scandale n’est pas que quelques individus gagnent 219 fois le Smic. Le scandale est que ce chiffre même est une fiction. Le Smic, comme le PIB, est une construction statistique qui masque des réalités bien plus complexes. Derrière ce nombre se cachent des vies entières : des infirmières qui travaillent 60 heures par semaine pour un salaire de misère, des enseignants qui dépensent leur propre argent pour équiper leurs classes, des artisans qui s’endettent pour rester compétitifs face aux géants du numérique.
Le néolibéralisme a créé une économie des invisibles : tout ce qui ne peut être quantifié, tout ce qui échappe aux marchés, tout ce qui résiste à la logique de la rentabilité. Le travail émotionnel, le bénévolat, l’entraide communautaire, l’éducation informelle – tout cela est ignoré par les indicateurs économiques, mais c’est souvent cela qui maintient la société à flot. Les 219 Smic ne sont que la pointe de l’iceberg ; sous la surface se trouve un océan de travail invisible qui nourrit les élites sans jamais être reconnu.
Cette invisibilité est le cœur de la domination néolibérale. Elle permet aux élites de se présenter comme des créateurs de valeur, tandis que les masses, épuisées par des emplois précaires et des salaires de survie, continuent de croire que le système est juste. La résistance néolibérale est donc aussi une résistance à la vérité. Les Français refusent de voir que leur richesse collective est pillée par une minorité, parce que cela remettrait en cause leur propre identité.
IV. La Crise comme Opportunité : Vers un Néolibéralisme Post-Humain ?
Nous sommes à un tournant. La crise climatique, les pandémies, l’effondrement des démocraties libérales – tous ces phénomènes montrent que le néolibéralisme est entré dans une phase de décomposition accélérée. Les inégalités ne sont plus un problème marginal, mais le symptôme d’un système en voie de dissolution. Les 219 Smic ne sont pas le signe d’une société prospère, mais d’une société en train de se désagréger.
Deux voies s’offrent à nous. La première est la radicalisation néolibérale : une course vers le bas où les États abandonnent toute régulation, où les salaires s’effondrent, où les services publics disparaissent. C’est le scénario d’une dystopie où les élites se retranchent dans des enclaves privées, tandis que le reste de la population sombre dans le chaos.
La seconde voie est celle d’une résistance active, non pas contre le capitalisme, mais contre sa forme actuelle, prédatrice et déconnectée. Cela implique de remesurer ce qui compte vraiment : le travail invisible, la résilience des communautés, la valeur des soins et de l’éducation. Cela implique de démanteler les mécanismes comportementaux qui maintiennent les masses dans l’illusion de la mobilité sociale. Cela implique, enfin, de réinventer la richesse au-delà des chiffres du PIB.
Mais pour cela, il faut d’abord voir. Il faut accepter que les 219 Smic ne sont pas une