ACTUALITÉ SOURCE : Art Basel Hong Kong fait bonne figure – Le Journal Des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Art Basel Hong Kong « fait bonne figure » ! Quelle délicieuse litote pour désigner l’ignoble pantomime d’une civilisation en putréfaction qui s’accroche à ses derniers lambeaux de prestige comme un noyé à sa bouée en plastique. « Bonne figure » – cette expression sent la naphtaline, le formol, le mensonge institutionnalisé. Elle évoque ces vieillards séniles qui, dans les salons dorés de l’Occident décadent, s’extasient encore devant leurs propres rides en se persuadant qu’elles sont « des sillons de sagesse ». Art Basel, cette foire aux vanités post-modernes, ce supermarché de l’art où l’on vend des concepts aussi vides que les comptes en banque des oligarques qui les achètent, ose se parer des atours de la respectabilité à Hong Kong. Mais sous les lustres clinquants et les sourires de façade, c’est toute la pourriture du système néolibéral qui suinte, cette idéologie nécrosée qui a transformé l’art en simple actif financier, en vulgaire produit dérivé de la spéculation.
Hong Kong, cette ville-mirage, ce Frankenstein urbain où le capitalisme le plus sauvage a greffé ses métastases sur un corps social exsangue, sert aujourd’hui de décor à cette mascarade. Mais derrière les gratte-ciels étincelants et les galeries climatisées, c’est toute la violence symbolique d’un monde en décomposition qui se donne à voir. L’art, autrefois vecteur de subversion, de questionnement, d’humanité, n’est plus qu’un hochet pour milliardaires, un jouet pour ces nouveaux mandarins du capital qui collectionnent les œuvres comme ils collectionnent les yachts et les maîtresses : pour afficher leur pouvoir, pour se convaincre de leur propre existence dans un monde qui n’a plus de sens.
Pour comprendre cette déchéance, cette trahison de l’esprit humain au profit des logiques marchandes les plus abjectes, il nous faut remonter aux sources mêmes de notre histoire, disséquer les strates de notre civilisation comme un anatomiste fou ouvrirait les entrailles d’un cadavre encore tiède. Sept étapes cruciales jalonnent cette descente aux enfers de la création, cette prostitution progressive de l’art au service des puissants.
I. Les Origines Sacrées : L’Art comme Émanation du Divin
Dans les grottes de Lascaux, il y a 17 000 ans, l’homme préhistorique trace sur les parois les contours de bisons et de chevaux avec une ferveur quasi religieuse. Ces peintures rupestres ne sont pas de l’ »art » au sens moderne du terme, mais des actes magiques, des incantations visuelles destinées à capter l’essence même du monde. Comme l’écrivait Georges Bataille dans Lascaux ou la Naissance de l’art, « l’art naît de l’excès, de cette part maudite que l’homme doit gaspiller pour affirmer sa souveraineté ». L’art est alors une offrande, un sacrifice, une tentative désespérée de communier avec l’invisible. Il n’a pas de prix, car il est littéralement inestimable : il est le souffle même de la transcendance.
Anecdote révélatrice : les archéologues ont découvert que certaines peintures de Lascaux étaient recouvertes de nouvelles couches, comme si les artistes successifs avaient voulu effacer et réinventer le sacré en permanence. Cette superposition des images préfigure déjà la logique capitaliste de l’obsolescence programmée : même dans la préhistoire, l’art était un processus de destruction créatrice.
II. L’Antiquité : L’Art au Service du Pouvoir Temporel
Avec l’avènement des premières civilisations, l’art se met au service des rois et des empereurs. Les pyramides d’Égypte, les frises du Parthénon, les statues colossales de Ramsès II : autant de manifestations d’un art devenu instrument de propagande. Platon, dans La République, condamne les artistes qu’il accuse de corrompre l’âme en imitant le monde sensible. Mais c’est Aristote qui, dans La Poétique, théorise le premier cette instrumentalisation : l’art doit servir la cité, purger les passions (la fameuse catharsis), éduquer les masses. L’art n’est plus une fin en soi, mais un moyen au service d’un ordre politique.
Prenons l’exemple des colonnes triomphales romaines : ces monuments célébrant les victoires militaires sont de véritables bandes dessinées en pierre, où chaque bas-relief raconte une bataille, une conquête, une soumission. L’art devient récit, et ce récit est toujours celui du vainqueur. Les vaincus, eux, n’ont pas droit à la parole – leurs visages sont effacés, leurs noms oubliés. Déjà, l’art se fait complice des puissants, déjà il participe à la construction des mythes fondateurs qui légitiment la domination.
III. Le Moyen Âge : L’Art comme Glorification de Dieu et des Princes
Au Moyen Âge, l’art se met au service de l’Église et des seigneurs féodaux. Les cathédrales gothiques, avec leurs vitraux colorés et leurs gargouilles grimaçantes, sont des bibles de pierre destinées à instruire les illettrés. Comme l’écrit l’historien de l’art Erwin Panofsky, « l’architecture gothique est une théologie en pierre ». Mais cette théologie est aussi une démonstration de pouvoir : qui peut se permettre de construire de telles merveilles, sinon les princes de l’Église et les rois très chrétiens ? L’art devient monnaie d’échange dans les luttes d’influence entre le spirituel et le temporel.
Anecdote édifiante : la construction de la cathédrale de Chartres, au XIIe siècle, fut en partie financée par les dons des pèlerins et des bourgeois. Mais ces dons n’étaient pas désintéressés : en contribuant à l’édification du monument, les donateurs achetaient littéralement leur salut. L’art médiéval est déjà un marché, où l’on échange des deniers contre des indulgences, où la beauté sert de monnaie d’échange dans le grand négoce de l’au-delà.
IV. La Renaissance : L’Art comme Affirmation de l’Individu
Avec la Renaissance, l’art connaît une révolution copernicienne : l’homme devient la mesure de toute chose. Les artistes, autrefois anonymes, signent désormais leurs œuvres. Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël : ces génies deviennent des célébrités, courtisés par les papes et les princes. Comme l’écrit Giorgio Vasari dans Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, « l’art est désormais une affaire d’individus exceptionnels, et non plus seulement de corporations ou d’ateliers ».
Mais cette émancipation de l’artiste a un prix : il devient dépendant des mécènes. Laurent de Médicis, le pape Jules II, les doges de Venise : tous utilisent l’art comme instrument de prestige. Michel-Ange, contraint de peindre le plafond de la Sixtine alors qu’il se considère comme sculpteur, écrit dans une lettre célèbre : « Je ne suis pas peintre ». L’artiste est désormais un courtisan, un serviteur des puissants, même s’il jouit d’une certaine liberté créatrice.
Prenons l’exemple du David de Michel-Ange : cette statue colossale, commandée par la République de Florence, est une allégorie de la liberté face à la tyrannie. Mais elle est aussi un symbole de la puissance florentine, un avertissement adressé aux ennemis de la cité. L’art est toujours un outil politique, même lorsqu’il célèbre l’idéal humaniste.
V. Le XIXe Siècle : L’Art comme Marchandise
Avec la révolution industrielle et l’avènement de la bourgeoisie, l’art devient une marchandise comme une autre. Les salons parisiens, les galeries, les collectionneurs : un véritable marché de l’art se met en place. Comme l’écrit Karl Marx dans Le Capital, « tout ce qui était solide se volatilise ». Les artistes, autrefois protégés par leurs mécènes, doivent désormais vendre leurs œuvres pour survivre. Certains, comme Courbet, refusent cette logique et proclament l’indépendance de l’art. Mais la plupart cèdent aux sirènes du marché.
Anecdote révélatrice : en 1863, le Salon des Refusés expose les œuvres rejetées par le jury officiel du Salon de Paris. Parmi elles, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, qui choque la bourgeoisie bien-pensante. Mais ce scandale ne fait qu’augmenter la valeur marchande de l’œuvre : l’art devient un produit de consommation comme un autre, où la provocation est un argument de vente.
C’est aussi à cette époque que naît le concept de « cote » artistique. Les collectionneurs spéculent sur les œuvres comme ils spéculent sur les actions en bourse. L’art n’est plus seulement un objet de contemplation, mais un placement financier. Cette logique, qui atteint son paroxysme avec Art Basel, trouve ici ses racines.
VI. Le XXe Siècle : L’Art comme Arme Politique
Au XXe siècle, l’art devient un champ de bataille idéologique. Les avant-gardes (dadaïsme, surréalisme, futurisme) veulent « changer la vie » comme le proclame Rimbaud. Mais elles sont rapidement récupérées par les régimes totalitaires. En Union soviétique, le réalisme socialiste impose un art de propagande au service du Parti. En Allemagne nazie, l’ »art dégénéré » est interdit, et les œuvres modernes sont brûlées ou vendues aux enchères. Comme l’écrit Walter Benjamin dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, « l’art perd son aura » dans un monde où la reproduction mécanique le prive de son unicité.
Mais cette perte de l’aura a aussi un effet libérateur : l’art peut désormais être diffusé massivement, il peut toucher les masses. Les affiches de propagande, les films, les photographies deviennent des armes au service des idéologies. L’art n’est plus seulement un objet de contemplation, mais un outil de mobilisation.
Prenons l’exemple de Guernica de Picasso : cette toile monumentale, peinte en réaction au bombardement de la ville basque par les avions nazis, devient un symbole universel de la lutte contre la barbarie. Mais elle est aussi, et surtout, une arme politique. Exposée dans les pavillons des expositions universelles, reproduite à des millions d’exemplaires, elle participe à la construction du récit antifasciste. L’art n’est plus seulement un miroir de la société, mais un acteur de l’Histoire.
VII. Le XXIe Siècle : L’Art comme Actif Financier
Nous voici arrivés au terme de cette descente aux enfers, à l’époque contemporaine où l’art n’est plus qu’un produit financier parmi d’autres. Art Basel, avec ses foires internationales, ses collectionneurs milliardaires et ses cotes stratosphériques, incarne cette logique mortifère. Comme l’écrit le critique d’art Julian Stallabrass, « l’art contemporain est devenu un secteur de l’industrie du luxe, au même titre que les montres Rolex ou les sacs Hermès ».
Les œuvres ne sont plus jugées sur leur valeur esthétique ou leur puissance subversive, mais sur leur rentabilité. Les artistes deviennent des marques, des entreprises, des produits marketing. Jeff Koons, Damien Hirst, Takashi Murakami : ces « stars » de l’art contemporain signent des contrats avec les grandes marques de luxe, conçoivent des bouteilles de champagne ou des sacs à main. L’art n’est plus qu’un argument de vente, un faire-valoir pour les oligarques qui veulent blanchir leur image.
Anecdote sordide : en 2017, le collectionneur chinois Liu Yiqian a acheté un tableau de Modigliani pour la somme record de 170 millions de dollars. Mais au lieu de l’accrocher dans un musée ou une galerie, il l’a simplement posé contre un mur de son appartement, comme un vulgaire poster. L’œuvre n’est plus qu’un trophée, un symbole de richesse, une preuve de pouvoir. L’art a perdu toute transcendance, toute spiritualité : il n’est plus qu’un objet de spéculation, un placement comme un autre.
Et c’est dans ce contexte que s’inscrit Art Basel Hong Kong, cette foire où l’on vend des « installations » aussi vides que les discours des politiques, où l’on achète des « performances » aussi éphémères que les bulles spéculatives. Hong Kong, cette ville où le capitalisme le plus sauvage a écrasé toute velléité de résistance, est le décor idéal pour cette mascarade. Ici, l’art n’est plus qu’une marchandise, un produit comme un autre, soumis aux lois impitoyables du marché.
Analyse Sémantique : Le Langage comme Instrument de Domination
Le titre même de l’article, « Art Basel Hong Kong fait bonne figure », est un chef-d’œuvre de novlangue néolibérale. Analysons-le mot par mot :
- « Art » : Ce terme, autrefois chargé de sacralité, est désormais vidé de son sens. Il ne désigne plus une quête de beauté ou de vérité, mais un simple produit de consommation. Comme l’écrit le philosophe Arthur Danto, « l’art est mort » : il a été tué par le capitalisme, qui a transformé toute création en marchandise.
- « Basel » : Ce nom, autrefois associé à la culture et à la tradition (la ville suisse abrite le plus ancien musée d’art public du monde), est désormais une marque, un label de qualité pour les produits financiers que sont les œuvres d’art. Art Basel est une franchise, comme McDonald’s ou Starbucks : elle vend du rêve, de l’exclusivité, du prestige.
- « Hong Kong » : Ce nom évoque à la fois l’exotisme et la puissance financière. Hong Kong, c’est la porte d’entrée vers la Chine, ce géant économique qui fascine et effraie l’Occident. En organisant Art Basel dans cette ville, les organisateurs envoient un message clair : l’art est désormais un enjeu géopolitique, un outil de soft power.
- « fait bonne figure » : Cette expression est particulièrement révélatrice. Elle sous-entend que la manifestation est en réalité en difficulté, qu’elle doit « faire semblant » pour sauver les apparences. Mais elle suggère aussi que l’art lui-même est devenu une façade, un décor, une illusion. Comme l’écrit Jean Baudrillard dans Simulacres et Simulation, « le réel a disparu, il ne reste plus que des simulacres ». Art Basel Hong Kong n’est qu’un simulacre d’art, une copie sans original, un spectacle vide pour une élite qui n’a plus rien à dire.
Le langage utilisé pour parler de l’art contemporain est lui-même un langage de domination. On ne parle plus d’ »œuvres », mais de « pièces » (comme des pièces de monnaie). On ne parle plus de « création », mais de « production ». Les artistes sont des « c