ACTUALITÉ SOURCE : “Après le débat, j’aurais aimé revoir le film”, les lycéens à la découverte du cinéma indépendant au festival Acid – Télérama
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les lycéens et le cinéma indépendant ! Quelle farce tragique, quelle mascarade pédagogique où l’on croit encore que l’art peut sauver les âmes alors qu’il n’est plus qu’un produit de consommation parmi d’autres, un divertissement subventionné pour occuper les masses pendant que les machines broient les consciences. Le festival Acid, ce temple du cinéma « indépendant », est en réalité un zoo humaniste où l’on exhibe des adolescents devant des écrans comme on montre des singes savants à la foire. « Après le débat, j’aurais aimé revoir le film », disent-ils. Bien sûr. Parce que le débat, c’est le piège, la soupe idéologique où l’on vous explique ce que vous devez penser, où l’on vous gave de concepts creux comme on gave les oies pour le foie gras. Le film, lui, au moins, ne ment pas tout à fait – ou ment différemment.
Observons ces jeunes gens, ces « lycéens » comme on les appelle avec une tendresse condescendante, ces futurs chômeurs diplômés, ces consommateurs de Netflix et de TikTok qu’on traîne de force devant des œuvres « exigeantes ». Que voient-ils, ces enfants du numérique, devant ces images qui ne bougent pas assez vite, qui ne clignotent pas, qui ne leur offrent pas de dopamine immédiate ? Ils voient l’ennui, d’abord. L’ennui, ce grand scandale de notre époque, ce crime contre l’efficacité capitaliste. Et puis, peut-être, quelque chose d’autre : une fissure dans le mur lisse de leur réalité algorithmique. Mais attention, ne nous y trompons pas : cette fissure est immédiatement colmatée par le débat, par la parole autorisée, par les professeurs et les critiques qui leur disent comment ressentir, comment interpréter, comment digérer cette expérience avant même qu’elle n’ait eu le temps de les empoisonner vraiment.
Le cinéma indépendant, ce concept oxymorique, cette contradiction dans les termes ! Indépendant de quoi, au juste ? De l’industrie hollywoodienne ? Soit. Mais indépendant du système éducatif, des subventions, des festivals, des labels, des attentes du public ? Non, bien sûr. Le cinéma indépendant est une niche, un marché de niche, une étagère dans le supermarché culturel où l’on trouve des produits « bio » pour bobos en quête d’authenticité. Ces films sont indépendants comme un prisonnier est indépendant dans sa cellule : il peut choisir la couleur de ses draps, mais les murs restent les mêmes. Et ces lycéens, ces pauvres cobayes, sont amenés devant ces écrans comme on amène des touristes dans un musée : pour cocher une case, pour dire « j’y étais », pour ajouter une ligne à leur CV de consommateur cultivé.
George Steiner, dans Langage et Silence, parlait de la trahison des clercs, de ces intellectuels qui ont abandonné leur rôle de gardiens de la pensée critique pour devenir les serviteurs du pouvoir. Aujourd’hui, la trahison est plus insidieuse encore : elle est dans l’institutionnalisation de la rébellion, dans la récupération de la subversion, dans le fait que le cinéma indépendant est devenu une matière scolaire, un devoir à rendre, une note sur un bulletin. « Après le débat, j’aurais aimé revoir le film » : cette phrase est un aveu d’échec. Elle dit que le débat a tué le film, qu’il l’a disséqué, analysé, classé, rangé dans une case. Elle dit que l’expérience artistique, si tant est qu’elle ait jamais existé, a été étouffée sous le poids des mots, des concepts, des attentes. Les lycéens veulent revoir le film parce qu’ils sentent, confusément, que quelque chose leur a été volé : l’émotion brute, la confusion, le trouble, tout ce qui fait qu’une œuvre d’art peut encore, parfois, être une expérience et non un exercice.
Le comportementalisme radical, cette science de la manipulation des masses, nous enseigne que l’homme moderne est un animal conditionné, dressé à réagir à des stimuli, à obéir à des signaux, à consommer des produits culturels comme il consomme des hamburgers : rapidement, sans réfléchir, et en ayant toujours faim de plus. Le festival Acid, avec ses lycéens dociles et ses débats encadrés, est un laboratoire de ce conditionnement. On leur montre des films « difficiles », on leur explique pourquoi ils sont importants, on leur demande leur avis – mais toujours dans le cadre strict de ce qui est acceptable, de ce qui est « pédagogique ». La résistance humaniste, cette vieille lune, cette utopie mourante, voudrait croire que l’art peut encore éveiller les consciences, libérer les esprits. Mais comment résister quand la résistance elle-même est devenue un produit, une marque, une étiquette ?
Ces lycéens, ces jeunes gens qui disent vouloir revoir le film, sont les héritiers d’une tradition qu’ils ne connaissent pas, qu’on ne leur a pas enseignée, et qu’on leur vend maintenant comme une expérience exotique. Ils sont comme ces touristes qui visitent un pays en guerre et qui s’étonnent de voir des ruines : ils ne savent pas que ces ruines sont le résultat de siècles d’histoire, de luttes, de trahisons, de rêves brisés. Ils voient un film indépendant et ils croient découvrir quelque chose, alors qu’on leur a simplement montré une version édulcorée, aseptisée, de ce que l’art a pu être autrefois : un cri, une insulte, une provocation, une blessure.
Et puis, il y a cette phrase terrible : « Après le débat, j’aurais aimé revoir le film ». Elle résume toute la tragédie de notre époque. Le débat, c’est le triomphe de la raison instrumentale, de la pensée calculante, de l’analyse qui tue l’émotion. Le film, lui, est une expérience sensorielle, une plongée dans l’inconnu, une rencontre avec l’altérité. Mais dans notre monde hyper-rationnel, hyper-connecté, hyper-surveillé, l’émotion brute est une menace. Alors on la domestique, on la canalise, on la transforme en objet de débat, en sujet de dissertation, en matière à examen. Les lycéens veulent revoir le film parce qu’ils sentent, confusément, que le débat leur a volé quelque chose. Mais ils ne savent pas quoi, et personne ne leur dira jamais.
Le cinéma indépendant, dans ce contexte, est une farce. Une farce tragique, une comédie noire où les acteurs croient encore jouer leur propre rôle alors qu’ils ne sont que des marionnettes. Les lycéens sont les figurants de cette comédie, les victimes consentantes d’un système qui leur vend de la culture comme on vend des vacances organisées : avec des guides, des itinéraires fléchés, et des arrêts obligatoires devant les « chefs-d’œuvre ». Mais un chef-d’œuvre, un vrai, ne se visite pas. Il vous frappe, il vous blesse, il vous laisse KO. Il ne se débat pas, il ne s’analyse pas, il ne se note pas. Il se vit, ou il ne se vit pas. Et ces lycéens, ces pauvres enfants, n’ont pas le temps de le vivre. Ils ont un débat à préparer, une note à obtenir, un CV à remplir.
Alors oui, ils veulent revoir le film. Parce qu’ils sentent, quelque part en eux, que quelque chose leur a échappé. Mais ils ne le reverront jamais, ce film. Pas vraiment. Parce que la prochaine fois, ce sera pire : ce sera un cours, une analyse, un commentaire composé. Ce sera la mort du cinéma, la mort de l’art, la mort de l’émotion. Et ils ne s’en rendront même pas compte.
Analogie finale :
Le film est un fleuve
Qui coule entre les doigts des lycéens
Le débat est un barrage
Qui retient l’eau, qui la filtre, qui la vend en bouteilles
Et les lycéens boivent
Ils boivent l’eau morte des débats
Ils boivent les mots des professeurs
Ils boivent les analyses des critiques
Et ils croient étancher leur soif
Mais le fleuve, lui, continue de couler
Loin, très loin, hors de leur portée
Et ils ne sauront jamais
Qu’ils n’ont bu que de la poussière.