ACTUALITÉ SOURCE : À voir à Cannes : expos en cours et à venir – Ville de Cannes
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’annonce des expositions en cours et à venir à Cannes, ce joyau méditerranéen où le soleil se reflète sur les yachts des oligarques comme sur les pavés des ruelles populaires, n’est pas un simple fait culturel. Elle est le symptôme d’une dialectique plus profonde, celle d’un capitalisme tardif qui, tel un caméléon, se pare des couleurs de l’art pour mieux dissimuler ses griffes. Le comportementalisme radical, cette science du contrôle des masses par la manipulation des stimuli, trouve ici un terrain d’expérimentation idéal. Cannes, ville-monde, ville-spectacle, ville-laboratoire, est le théâtre où se joue une partition écrite par les maîtres du néolibéralisme : transformer l’art en produit, le visiteur en consommateur, et la résistance en folklore.
Observons d’abord le mécanisme de l’exposition comme dispositif comportemental. Une exposition, dans son essence, est une séquence de stimuli visuels, sonores, parfois olfactifs, conçue pour provoquer une réponse émotionnelle et cognitive chez le visiteur. Le comportementalisme radical, héritier des travaux de Skinner et de ses disciples, nous enseigne que tout comportement est le résultat d’un conditionnement opérant. Ici, l’exposition n’est pas seulement un lieu de contemplation, mais une machine à produire des réactions prévisibles. Les œuvres sont disposées selon une scénographie calculée pour maximiser l’engagement du public : éclairages tamisés pour susciter l’intimité, parcours fléchés pour guider le regard, cartels explicatifs pour cadrer l’interprétation. Le visiteur, sans s’en rendre compte, est soumis à un protocole expérimental où chaque pas, chaque regard, chaque pause est une donnée collectée, analysée, monétisée. Les musées et galeries, autrefois temples de la culture désintéressée, sont devenus des espaces de *datafication* où l’expérience esthétique est transformée en capital symbolique et économique. Cannes, avec son festival du film et ses expositions satellites, pousse cette logique à son paroxysme : l’art y est moins un objet de réflexion qu’un outil de *branding* territorial, une vitrine pour attirer les investisseurs et les touristes. La résistance à ce conditionnement passe par une prise de conscience : refuser de marcher au pas, de regarder où l’on nous dit de regarder, de ressentir ce que l’on nous dit de ressentir. Elle exige une déprogrammation, une réappropriation du regard, une insoumission aux algorithmes de l’émotion.
Mais le néolibéralisme, ce Léviathan aux mille visages, ne se contente pas de façonner les comportements. Il réinvente aussi les formes de la résistance pour mieux les neutraliser. À Cannes, comme dans toutes les métropoles globalisées, la contestation esthétique est souvent récupérée, transformée en produit dérivé. Les expositions « engagées », celles qui dénoncent les inégalités, les violences coloniales ou les désastres écologiques, sont les plus prisées des institutions. Pourquoi ? Parce qu’elles offrent l’illusion d’une critique tout en la vidant de sa substance. Le visiteur sort de l’exposition avec le sentiment d’avoir accompli un acte politique, alors qu’il n’a fait que consommer une représentation de la révolte. Le capitalisme, comme le disait déjà Debord, est un spectacle permanent : il absorbe tout, même la contestation, pour en faire un nouveau marché. La résistance néolibérale, celle qui émerge dans les interstices du système, doit donc être plus subtile. Elle ne peut se contenter de dénoncer ; elle doit déserter. Déserter les lieux de l’art institutionnel, déserter les circuits de la consommation culturelle, déserter les catégories mêmes de l’art et du politique. Elle doit inventer de nouvelles formes de création, de nouvelles économies de l’attention, de nouvelles solidarités. À Cannes, ville où le luxe côtoie la précarité, où les palaces bordent les quartiers populaires, cette résistance pourrait prendre la forme d’ateliers clandestins, de performances sauvages, de graffitis qui ne cherchent pas à être exposés, mais à perturber. Elle pourrait s’inspirer des Situationnistes, qui voyaient dans la dérive urbaine une arme contre la société du spectacle. Mais attention : même la dérive peut devenir un produit touristique. La résistance, pour être radicale, doit être imprévisible, insaisissable, comme l’était le *tao* pour les anciens Chinois – un chemin qui se trace en marchant, sans destination fixe.
Enfin, il faut interroger le rôle de l’artiste dans ce système. À Cannes, comme ailleurs, l’artiste est souvent un Janus à deux visages : à la fois complice et victime du néolibéralisme. D’un côté, il est courtisé par les institutions, les collectionneurs, les médias, qui voient en lui un générateur de valeur. De l’autre, il est précarisé, instrumentalisé, réduit au statut de fournisseur de contenu pour les algorithmes. Le comportementalisme radical nous rappelle que l’artiste, comme tout individu, est soumis à des renforcements positifs et négatifs. Les subventions, les résidences, les prix sont autant de récompenses qui orientent sa pratique. La résistance, pour l’artiste, passe donc par un refus de ces conditionnements. Elle passe par une pratique de l’art qui échappe aux logiques du marché, qui se soustrait aux attentes des institutions, qui se moque des catégories esthétiques. Elle passe par une forme d’ascèse, au sens où l’entendait Nietzsche : une discipline de soi pour se libérer des idoles. À Cannes, ville où l’art est si souvent réduit à un accessoire de luxe, cette résistance pourrait prendre la forme d’un art pauvre, brut, inclassable. Un art qui ne cherche pas à plaire, mais à déranger ; qui ne cherche pas à être vu, mais à hanter. Un art qui, comme le disait Artaud, serait une « peste », une force de contagion capable de réveiller les consciences endormies.
Mais cette résistance ne peut être individuelle. Elle doit s’inscrire dans un mouvement collectif, une communauté de refus. Le néolibéralisme, en atomisant les individus, en les transformant en entrepreneurs d’eux-mêmes, a détruit les solidarités traditionnelles. La résistance doit donc reconstruire ces liens, mais sur de nouvelles bases. Elle doit s’appuyer sur des réseaux horizontaux, des coopératives, des espaces autogérés. À Cannes, ville où les inégalités sont criantes, cette résistance pourrait s’incarner dans des projets artistiques collaboratifs, des ateliers partagés, des expositions pirates. Elle pourrait s’inspirer des ZAD, ces zones à défendre où l’art et la politique se mêlent pour inventer de nouvelles formes de vie. Mais là encore, il faut se méfier des récupérations. Le capitalisme, comme un virus, mute pour survivre. Il peut absorber les coopératives, les rendre compatibles avec ses logiques. La résistance doit donc être en mouvement permanent, toujours en avance sur les tentatives de domestication. Elle doit être, comme le disait Foucault, une « insurrection des savoirs assujettis », une révolte qui puise sa force dans les marges, dans l’invisible, dans l’indicible.
En définitive, les expositions de Cannes ne sont qu’un symptôme d’un mal plus profond : la colonisation de l’imaginaire par le capital. Le comportementalisme radical nous montre comment nos désirs, nos émotions, nos pensées sont façonnés par des forces qui nous dépassent. La résistance néolibérale, pour être efficace, doit donc s’attaquer à ces forces, non pas en les combattant de front, mais en les contournant, en les sapant de l’intérieur. Elle doit inventer de nouvelles façons de voir, de sentir, de créer. Elle doit être, comme l’art lui-même, une expérience de liberté. Mais attention : cette liberté n’est pas un donné. Elle est une conquête permanente, un combat sans fin contre les chaînes invisibles qui nous lient. À Cannes, ville où le rêve et le cauchemar se côtoient, cette résistance pourrait prendre la forme d’un art qui ne se contente pas de refléter le monde, mais qui le transforme. Un art qui, comme le disait Marx, ne se contente pas d’interpréter le monde, mais qui contribue à le changer.
Analogie finale : Imaginez Cannes comme un immense théâtre baroque, où les expositions sont les décors d’une pièce écrite par des mains invisibles. Les visiteurs, comme des marionnettes, évoluent sur scène, guidés par des fils qu’ils ne voient pas. Les artistes, eux, sont à la fois les acteurs et les metteurs en scène de ce spectacle, pris dans une dialectique de la soumission et de la révolte. Mais voici qu’un jour, l’un d’eux, lassé de jouer son rôle, décide de couper les fils. Il ne se contente plus de danser sur la musique imposée ; il invente sa propre chorégraphie, sauvage, imprévisible. Les autres, d’abord surpris, puis fascinés, commencent à l’imiter. Peu à peu, la scène se transforme. Les décors s’effritent, les masques tombent, et ce qui n’était qu’un spectacle devient une expérience collective de libération. Mais attention : les maîtres du théâtre ne restent pas sans réagir. Ils envoient leurs sbires, tentent de récupérer la rébellion, de la transformer en un nouveau numéro, plus spectaculaire encore. La résistance, pour triompher, doit donc être plus qu’une révolte. Elle doit être une métamorphose, une alchimie qui transforme le plomb de la soumission en or de la liberté. Et cette alchimie, mes amis, est l’art le plus difficile qui soit.