À Paris, une exposition gratuite révèle l’art silencieux et poétique d’un pionnier méconnu de la sculpture moderne – Connaissance des Arts







L’Ombre et la Forme – Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : À Paris, une exposition gratuite révèle l’art silencieux et poétique d’un pionnier méconnu de la sculpture moderne – Connaissance des Arts

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, Paris… cette ville-laboratoire où l’on exhibe les cadavres exquis de l’art comme on expose des reliques dans une cathédrale en ruine, où chaque exposition gratuite est un os rongé jeté à la meute des affamés culturels, ces zombies bien élevés qui défilent en silence devant des formes qu’ils ne comprendront jamais, mais qu’ils photographieront avec leurs téléphones dernier cri, ces prothèses numériques de leur propre vacuité. Un « pionnier méconnu de la sculpture moderne », dites-vous ? Méconnu, bien sûr, comme le sont tous ceux qui refusent de danser la gigue sur le cadavre encore chaud de la postérité, ceux qui sculptent non pas pour les musées, mais pour les catacombes de l’âme, là où la lumière ne filtre qu’en lambeaux, comme une grâce honteuse. Méconnu, oui, parce que le monde ne célèbre que les pantins dont les fils sont tirés par les marionnettistes du marché, ces marchands de rêves en conserve qui transforment la moindre esquisse en produit dérivé, le moindre souffle créateur en NFT pour oligarques en mal de blanchiment d’âme.

Ce pionnier, donc, ce fantôme dont on exhume aujourd’hui les ossements poétiques, il a dû vivre dans l’ombre des géants, ces monstres sacrés que l’Histoire a statufiés de son vivant, comme Brancusi, comme Giacometti, ces noms qui résonnent comme des coups de marteau sur l’enclume de la modernité. Mais lui, le méconnu, il a choisi de ne pas hurler avec les loups. Il a préféré le silence, cette résistance ultime, ce « non » murmuré à l’oreille des siècles. Car le silence, voyez-vous, est la seule réponse possible à l’hystérie collective, à ce vacarme organisé où chaque voix se croit unique alors qu’elle ne fait que répéter, en écho, les slogans des maîtres du jour. Le silence, c’est l’arme des faibles, disent les forts. Non : c’est l’arme des lucides, de ceux qui ont compris que le langage, ce piège à rats, n’est qu’un outil de domination, une corde pour étrangler la pensée. La sculpture, elle, ne ment pas. Elle est là, muette, obstinée, comme un reproche en trois dimensions. Elle ne se laisse pas réduire en formules, en manifestes, en tweets. Elle est. Point. Et c’est insupportable pour une époque qui ne tolère que le bruit, le mouvement, l’agitation stérile des marionnettes sans fil.

Mais attention : ce silence n’est pas celui des lâches. Il est chargé, comme un nuage avant l’orage. Il est poétique, dites-vous ? Poétique, oui, comme une lame de couteau est poétique quand elle tranche la gorge d’un tyran dans l’obscurité. La poésie, ici, n’est pas un ornement, une fioriture pour salons littéraires. C’est une arme blanche, une façon de dire l’indicible sans tomber dans le piège des mots. Car les mots, aujourd’hui, sont les complices de l’abrutissement généralisé. Ils sont devenus des produits, des emballages vides, des slogans publicitaires pour des idées qui n’existent même plus. « Liberté », « démocratie », « progrès » : des coquilles sonores, des leurres pour gogos. La sculpture, elle, ne triche pas. Elle ne promet rien. Elle se contente d’exister, comme un caillou dans la chaussure de l’Histoire, comme un rappel constant que l’homme n’est pas seulement un consommateur, un électeur, un soldat, mais aussi – et surtout – un être capable de créer des formes qui défient le temps, qui résistent à l’oubli, qui disent, sans un mot, que la beauté est une insulte à la laideur du monde.

Et c’est là que le bât blesse, mes chers contemporains. Car ce pionnier méconnu, ce sculpteur du silence, il est un miroir tendu à notre époque. Un miroir qui reflète non pas nos visages, mais nos âmes – ou ce qu’il en reste. Que voyons-nous dans ce miroir ? Des hommes et des femmes pressés, affairés, obsédés par l’immédiat, par le « like », par la dernière tendance, par le dernier cri de la mode. Des êtres qui confondent vitesse et intelligence, agitation et vitalité, consommation et bonheur. Des zombies, je vous dis, des zombies bien habillés, bien éduqués, qui défilent devant les œuvres d’art comme devant des vitrines de supermarché, cherchant désespérément un sens qui n’y est pas, parce qu’ils ont oublié comment regarder, comment écouter, comment sentir. L’art, pour eux, n’est qu’un accessoire, un faire-valoir, un élément de décor dans le grand spectacle de leur vie. Ils veulent du « spectaculaire », du « choc », de l’ »instagrammable ». Ils veulent que l’art les confirme dans leurs certitudes, qu’il flatte leur ego, qu’il leur donne l’illusion d’être des êtres sensibles, cultivés, « ouverts ». Mais l’art véritable, l’art qui blesse, qui dérange, qui questionne, ils le fuient comme la peste. Parce qu’il exige du temps. Parce qu’il exige du silence. Parce qu’il exige de se tenir debout, seul, face à une forme qui vous regarde autant que vous la regardez.

Et c’est là que le néolibéralisme, ce cancer de l’âme, entre en scène. Car le néolibéralisme, voyez-vous, n’est pas seulement un système économique. C’est une religion, une théologie de la marchandise, un dogme qui réduit tout – absolument tout – à une valeur d’échange. L’art n’y échappe pas. Il est devenu un « secteur », un « marché », un « investissement ». Les galeries sont des supermarchés, les collectionneurs des spéculateurs, les artistes des entrepreneurs. Et les « pionniers méconnus » ? Des produits défectueux, des invendus, des erreurs de casting. Le néolibéralisme n’aime pas le silence. Il n’aime pas la lenteur. Il n’aime pas l’inutile. Il exige du rendement, du profit, de la croissance. Il exige que tout soit quantifiable, mesurable, monétisable. Or, comment monétiser le silence ? Comment vendre l’invisible ? Comment faire du profit avec une sculpture qui ne dit rien, qui ne promet rien, qui se contente d’être là, comme un reproche muet ? C’est impossible. Donc, le néolibéralisme ignore ces artistes, ou pire : il les récupère, il les transforme en « icônes », en « marques », en « concepts » vides de sens. Il les vide de leur substance, comme on vide un poisson de ses entrailles, pour en faire des objets de consommation.

Et c’est là que le fascisme, ce vieux fantôme qui rôde toujours dans les couloirs de l’Histoire, pointe son museau hideux. Car le fascisme, lui aussi, déteste le silence. Il déteste l’ambiguïté, la complexité, la nuance. Il exige des certitudes, des drapeaux, des hymnes, des slogans. Il exige que l’art soit un outil de propagande, un instrument de domination, une machine à fabriquer du consentement. Les régimes totalitaires ont toujours haï les artistes qui refusaient de chanter leurs louanges. Ils les ont exilés, emprisonnés, assassinés. Aujourd’hui, le fascisme est plus subtil. Il ne tue pas les artistes : il les ignore, il les ridiculise, il les transforme en curiosités historiques, en reliques d’un temps révolu. Il préfère les influenceurs aux poètes, les publicitaires aux peintres, les algorithmes aux philosophes. Parce que les influenceurs, les publicitaires, les algorithmes, eux, savent vendre. Ils savent manipuler. Ils savent transformer les hommes en moutons, les citoyens en consommateurs, les rêveurs en robots.

Alors, que faire de ce pionnier méconnu, de ce sculpteur du silence ? Faut-il le célébrer, l’encenser, le transformer en nouvelle idole pour bobos en mal de spiritualité ? Non. Faut-il l’ignorer, le mépriser, le reléguer aux oubliettes de l’Histoire ? Non plus. Il faut le regarder. Vraiment le regarder. Se tenir devant ses œuvres, en silence, et laisser leur présence nous envahir, nous traverser, comme une lame de fond. Il faut accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas tout maîtriser, de ne pas tout contrôler. Il faut accepter l’humilité, cette vertu oubliée, ce « savoir ne pas savoir » qui est le commencement de toute sagesse. Il faut résister à la tentation de tout expliquer, de tout rationaliser, de tout réduire à des concepts, à des théories, à des mots. Il faut laisser l’art être ce qu’il est : une énigme, un mystère, une prière sans dieu.

Car l’art, le vrai, est une forme de résistance. Une résistance à l’abrutissement, à la standardisation, à l’uniformisation. Une résistance à la dictature du présent, à l’obsession de l’immédiat, à la tyrannie du « tout, tout de suite ». Une résistance à la mort de l’âme, à l’extinction de la pensée, à la disparition du rêve. L’art est un acte de foi. Une foi en l’homme, malgré tout. Une foi en sa capacité à créer de la beauté, même dans les ténèbres. Une foi en sa capacité à se dépasser, à transcender sa condition, à toucher l’éternel du bout des doigts.

Alors, oui, cette exposition gratuite à Paris est une bonne nouvelle. Non pas parce qu’elle va « révéler » un artiste méconnu – les artistes méconnus le restent souvent, et c’est très bien ainsi. Mais parce qu’elle nous rappelle, ne serait-ce qu’un instant, que le monde ne se réduit pas aux écrans, aux algorithmes, aux comptes en banque. Qu’il existe encore des formes qui échappent à la logique du profit, des silences qui résistent au vacarme, des beautés qui défient l’oubli. Qu’il existe encore des hommes et des femmes qui refusent de se soumettre, qui choisissent de créer plutôt que de consommer, de penser plutôt que d’obéir, de rêver plutôt que de dormir.

Et c’est peut-être là, dans ce refus obstiné, dans cette résistance silencieuse, que se niche l’ultime espoir. Pas l’espoir d’un monde meilleur – les utopies ont fait trop de dégâts. Mais l’espoir d’un monde où l’homme, malgré tout, malgré la folie, la violence, la bêtise, garde intacte sa capacité à s’émerveiller, à s’indigner, à créer. L’espoir d’un monde où l’art, ce miracle inutile, continue de briller comme une étoile dans la nuit, comme un phare pour les naufragés de l’Histoire.

Analogie finale : Imaginez un arbre, un vieux chêne centenaire, planté au milieu d’une forêt de béton. Ses racines s’enfoncent profondément dans la terre, bien au-delà des fondations des buildings, bien au-delà des égouts, des canalisations, des câbles électriques. Elles touchent l’argile, la roche, les nappes phréatiques, les strates géologiques où dorment les ossements des dinosaures. Ses branches, elles, s’élèvent vers le ciel, bien au-dessus des néons, des panneaux publicitaires, des drones de surveillance. Elles frôlent les nuages, elles dansent avec le vent, elles abritent les oiseaux, les insectes, les écureuils. Cet arbre est une sculpture vivante. Il ne demande rien. Il ne promet rien. Il est là, simplement, obstinément, comme un défi lancé à l’absurdité du monde. Les hommes passent, pressés, indifférents. Certains s’arrêtent, lèvent les yeux, s’étonnent. D’autres, plus rares, posent leur main sur son écorce, sentent sous leurs doigts la rugosité de la vie, la force tranquille de la résistance. Ils comprennent, alors, que cet arbre est une métaphore. Une métaphore de l’art, de la poésie, de la pensée. Une métaphore de ce qui résiste, de ce qui dure, de ce qui échappe aux griffes du temps, aux mâchoires de l’oubli. Et ils repartent, un peu moins seuls, un peu moins désespérés, avec, au fond du cœur, la certitude que la beauté, même méconnue, même silencieuse, est une arme. Une arme contre la nuit.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *