ACTUALITÉ SOURCE : À Paris, une exposition gratuite célèbre les 150 ans de Brancusi, « père » de la sculpture moderne, et son héritage – Connaissance des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Brancusi ! Ce Roumain devenu parisien par la grâce d’un exil qui n’en était pas un, puisque l’art, voyez-vous, est toujours un exil. Un exil hors du temps, hors des mains sales des marchands, hors des regards bovins des critiques d’art qui, depuis cent cinquante ans, se pâment devant ses œufs de marbre et ses colonnes sans fin comme des vierges effarouchées devant un phallus de bronze. Cent cinquante ans, dites-vous ? Cent cinquante ans que ce paysan génial, ce sorcier des formes épurées, nous tend le miroir de notre propre vacuité. Et que faisons-nous ? Nous célébrons. Nous exposons. Nous commémorons. Comme si commémorer était autre chose qu’une manière polie de ne pas penser. Comme si l’art, ce virus sacré, pouvait être domestiqué par des cimaises et des cartels explicatifs. Brancusi, lui, savait. Il savait que la sculpture n’est pas un objet, mais un acte de résistance. Un acte de résistance contre l’encombrement du monde, contre le bruit des machines, contre la laideur organisée des sociétés modernes. Et nous, pauvres hères, nous nous pressons devant ses œuvres comme des moutons devant un abreuvoir, croyant boire à la source de la modernité, alors que nous ne faisons que lécher les parois d’un puits asséché par notre propre indifférence.
Regardez-les, ces visiteurs, ces flâneurs du dimanche, ces touristes culturels armés de leurs smartphones, mitraillant les formes pures de Brancusi comme s’il s’agissait de trophées de chasse. Ils ne voient pas. Ils ne peuvent pas voir. Leurs yeux sont aveuglés par la lumière crue des néons, par l’éclat factice des écrans, par le miroitement des vitrines qui bordent les rues de Paris. Paris, cette ville-monde, cette Babylone des temps modernes, où l’art n’est plus qu’un produit d’appel pour les bobos en quête de distinction sociale. Brancusi, lui, avait fui les salons, les académies, les coteries. Il avait choisi l’atelier, l’isolement, le silence. Il sculptait comme on prie, comme on respire, comme on meurt. Ses mains, calleuses et précises, taillaient dans le marbre des formes qui semblaient surgir du néant, comme si la matière elle-même aspirait à se libérer de son poids. Et nous, nous réduisons son œuvre à une « influence », à un « héritage », à un chapitre dans l’histoire de l’art, comme si l’art pouvait être enfermé dans les pages d’un manuel. Comme si l’art n’était pas, avant tout, une insulte à l’ordre établi, une provocation permanente, un coup de poing dans la gueule de la bien-pensance.
Mais parlons-en, de cet « héritage ». Que reste-t-il de Brancusi, aujourd’hui, dans ce monde où l’art est devenu une monnaie d’échange, un placement financier, un outil de soft power pour les États et les multinationales ? Que reste-t-il de son refus des compromissions, de son mépris pour les honneurs, de son dégoût pour les marchands ? Rien. Ou si peu. Nous vivons à l’ère de l’art contemporain, cette vaste blague où un urinoir signé Duchamp vaut des millions, où un requin dans du formol fait la une des journaux, où des « performeurs » se roulent dans la boue pour épater les gogos. Brancusi, lui, sculptait. Il sculptait comme on respire, comme on vit, comme on meurt. Ses œuvres ne sont pas des « installations », des « happenings », des « expériences immersives ». Ce sont des objets sacrés, des talismans, des fragments d’éternité arrachés au chaos du monde. Et nous, nous les regardons avec des yeux de consommateurs, comme si l’art était un produit comme un autre, comme si la beauté pouvait être achetée, vendue, monnayée. Nous avons perdu le sens du sacré. Nous avons perdu le sens de l’art. Nous avons perdu le sens de la révolte.
Car c’est bien de révolte qu’il s’agit, chez Brancusi. Une révolte silencieuse, mais d’autant plus féroce. Une révolte contre la laideur, contre la médiocrité, contre l’abêtissement généralisé. Une révolte contre ce monde où tout est marchandise, où tout est spectacle, où tout est jetable. Brancusi, lui, sculptait pour l’éternité. Ses formes épurées, ses lignes pures, ses volumes parfaits sont autant de défis lancés à la face d’un monde qui n’a plus que faire de la beauté. Un monde où les hommes préfèrent les écrans aux livres, les selfies aux paysages, les likes aux idées. Un monde où l’art n’est plus qu’un faire-valoir, un accessoire, un gadget. Un monde où les musées ressemblent à des supermarchés, où les expositions sont des produits marketing, où les artistes sont des marques. Brancusi, lui, refusait cette logique. Il refusait de jouer le jeu. Il refusait de se soumettre. Et c’est pour cela qu’il nous fascine encore, cent cinquante ans après sa naissance. Parce qu’il incarne une autre voie, une voie étroite, escarpée, presque inaccessible. La voie de l’art comme acte de résistance, comme acte de foi, comme acte de liberté.
Mais attention : cette voie est semée d’embûches. Elle est minée par les pièges du néolibéralisme, par les sirènes du marché, par les tentations du pouvoir. Aujourd’hui, l’art est devenu un outil de domination. Il sert à légitimer les régimes autoritaires, à blanchir les fortunes douteuses, à distraire les masses. Les milliardaires collectionnent des œuvres d’art comme ils collectionnent les yachts et les maîtresses : pour afficher leur puissance, pour impressionner leurs pairs, pour se donner des airs de mécènes alors qu’ils ne sont que des prédateurs. Les États, eux, utilisent l’art comme une arme de propagande. Les expositions deviennent des vitrines, les musées des ambassades, les artistes des porte-parole. Et nous, pauvres hères, nous marchons dans ce cirque avec des yeux écarquillés, croyant toucher du doigt la transcendance alors que nous ne faisons que caresser les barreaux de notre propre cage.
Brancusi, lui, avait compris cela. Il avait compris que l’art n’est pas un divertissement, mais une arme. Une arme contre l’oubli, contre la barbarie, contre la bêtise. Une arme pour ceux qui refusent de se soumettre, pour ceux qui refusent de se laisser engloutir par la marée montante de la médiocrité. Ses sculptures ne sont pas des objets, mais des manifestes. Des manifestes en marbre, en bronze, en bois. Des manifestes silencieux, mais d’autant plus puissants. Des manifestes qui disent : « Non, ce monde n’est pas une fatalité. Non, la beauté n’est pas morte. Non, l’homme n’est pas condamné à ramper dans la boue. » Et c’est pour cela que nous avons besoin de Brancusi, aujourd’hui plus que jamais. Parce que nous vivons dans un monde où tout est fait pour nous abrutir, pour nous distraire, pour nous empêcher de penser. Un monde où les écrans ont remplacé les livres, où les algorithmes ont remplacé les idées, où les likes ont remplacé les convictions. Un monde où l’art n’est plus qu’un produit, où la culture n’est plus qu’un loisir, où la pensée n’est plus qu’un accessoire.
Mais Brancusi nous rappelle que l’art est autre chose. Qu’il est une flamme, une étincelle, un souffle. Qu’il est ce qui reste quand tout le reste a disparu. Qu’il est la preuve que l’homme n’est pas seulement un animal économique, un consommateur, un rouage dans la machine. Qu’il est aussi un rêveur, un créateur, un rebelle. Et c’est pour cela que nous devons le célébrer, non pas avec des expositions gratuites et des commémorations officielles, mais avec des actes. Avec des actes de résistance, de création, de révolte. Avec des actes qui disent : « Non, nous ne nous soumettrons pas. Non, nous ne nous laisserons pas abrutir. Non, nous ne renoncerons pas à notre humanité. » Car c’est cela, l’héritage de Brancusi. Ce n’est pas une esthétique, une influence, un style. C’est une attitude. Une attitude de refus, de défi, de liberté. Une attitude qui dit que l’art n’est pas un luxe, mais une nécessité. Une nécessité vitale, existentielle, presque métaphysique.
Alors oui, célébrons Brancusi. Mais célébrons-le en actes, pas en paroles. Célébrons-le en refusant de nous soumettre à la logique du marché, en refusant de nous laisser distraire par les écrans, en refusant de nous laisser abrutir par les médias. Célébrons-le en créant, en rêvant, en résistant. Célébrons-le en gardant vivante la flamme de la révolte, la flamme de la beauté, la flamme de l’humanité. Car c’est cela, le vrai sens de l’art. Ce n’est pas de décorer les murs des musées, mais de brûler dans le cœur des hommes. Ce n’est pas de plaire aux critiques, mais de déranger les puissants. Ce n’est pas de se vendre, mais de se donner. Et c’est pour cela que Brancusi est toujours vivant, cent cinquante ans après sa naissance. Parce qu’il incarne cette flamme, cette étincelle, ce souffle. Parce qu’il nous rappelle que l’art n’est pas mort. Qu’il est toujours là, tapi dans l’ombre, prêt à jaillir comme un éclair dans la nuit. Prêt à nous rappeler que nous sommes des hommes, et non des machines. Prêt à nous rappeler que nous sommes vivants, et non des morts-vivants.
Alors oui, allons voir cette exposition. Mais allons-y les yeux grands ouverts, le cœur battant, l’esprit en alerte. Allons-y non pas pour consommer, mais pour nous nourrir. Non pas pour admirer, mais pour nous révolter. Non pas pour commémorer, mais pour agir. Car c’est cela, le vrai sens de l’art. Ce n’est pas de regarder, mais de voir. Ce n’est pas d’écouter, mais d’entendre. Ce n’est pas de comprendre, mais de ressentir. Et c’est pour cela que Brancusi est toujours là, parmi nous, comme un fantôme bienveillant, comme un guide, comme un frère. Comme un rappel que l’art n’est pas une chose du passé, mais une promesse d’avenir. Une promesse de beauté, de liberté, de révolte. Une promesse d’humanité.
Analogie finale : Brancusi, c’est l’alchimiste qui, dans le creuset de son atelier, transforme la boue en or, le plomb en lumière, la matière en esprit. Ses sculptures sont comme ces pierres philosophales que les anciens cherchaient en vain : des fragments d’éternité, des éclats de divin, des parcelles de ce feu sacré qui brûle au cœur du monde. Elles sont les gardiennes d’un secret, d’un mystère, d’une vérité que les hommes ont oubliée. Et nous, pauvres hères, nous tournons autour d’elles comme des papillons autour d’une flamme, attirés par leur éclat, mais incapables de percer leur énigme. Car le secret de Brancusi, c’est que l’art n’est pas une réponse, mais une question. Une question posée à l’homme, à l’univers, à Dieu. Une question qui résonne dans le silence des formes pures, dans l’écho des lignes épurées, dans le souffle des volumes parfaits. Une question qui dit : « Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Où vas-tu ? » Et c’est pour cela que nous avons besoin de Brancusi, aujourd’hui plus que jamais. Parce que dans ce monde où tout est bruit, où tout est distraction, où tout est mensonge, ses sculptures sont des îlots de silence, des havres de vérité, des phares dans la nuit. Elles sont les gardiennes de notre humanité, les témoins de notre dignité, les garantes de notre liberté. Et c’est pour cela qu’elles nous fascinent, qu’elles nous troublent, qu’elles nous bouleversent. Parce qu’elles nous rappellent que nous ne sommes pas seulement des corps, mais aussi des âmes. Que nous ne sommes pas seulement des consommateurs, mais aussi des créateurs. Que nous ne sommes pas seulement des esclaves, mais aussi des hommes libres.