À Nantes, une double exposition explore le vivant en une centaine d’œuvres – Beaux Arts







Le Vivant comme Champ de Bataille : Une Lecture Comportementaliste et Néolibérale de l’Exposition Nantaise

ACTUALITÉ SOURCE : À Nantes, une double exposition explore le vivant en une centaine d’œuvres – Beaux Arts

Le Prisme de Laurent Vo Anh

L’annonce d’une double exposition à Nantes, dédiée à l’exploration du vivant à travers une centaine d’œuvres, n’est pas un simple fait culturel anodin. Elle s’inscrit dans une époque où le vivant lui-même est devenu un terrain de lutte idéologique, un champ de bataille où s’affrontent les logiques du contrôle comportemental et les résistances éthiques, esthétiques, voire métaphysiques. Pour en saisir la portée, il faut mobiliser deux grilles de lecture apparemment antagonistes, mais dont la confrontation révèle l’essence même de notre époque : le comportementalisme radical, d’une part, et la résistance néolibérale, de l’autre. Ces deux forces, loin de s’opposer frontalement, s’entrelacent en une danse macabre où le vivant est à la fois l’enjeu et la victime, le sujet et l’objet, le créateur et le créé.

Le comportementalisme radical, tel que théorisé par des figures comme B.F. Skinner, puis réactualisé par les neurosciences contemporaines et les algorithmes de surveillance, postule que tout comportement est le produit de contingences environnementales. Dans cette perspective, le vivant n’est plus qu’un ensemble de réponses conditionnées, un réseau de stimuli et de réactions dont la complexité apparente n’est qu’une illusion. L’art, dès lors, n’échappe pas à cette logique : il devient un outil de conditionnement, un stimulus parmi d’autres, destiné à provoquer des réponses prévisibles chez le spectateur. Une exposition comme celle de Nantes, en prétendant « explorer le vivant », ne fait en réalité que reproduire les mécanismes de contrôle qui définissent notre époque. Chaque œuvre y est un stimulus, chaque salle un environnement conditionné, chaque visiteur un sujet dont les réactions sont anticipées, mesurées, voire monétisées. Le vivant, réduit à une série de données comportementales, perd toute autonomie pour devenir un simple maillon dans la chaîne des affects calculés. L’exposition n’est alors qu’un laboratoire à ciel ouvert, où l’artiste et le curateur jouent le rôle de techniciens du conditionnement, tandis que le public, docile et consentant, se soumet à une expérience dont il ignore les véritables enjeux.

Pourtant, cette lecture comportementaliste, aussi radicale soit-elle, ne suffit pas à épuiser la complexité du phénomène. Car le néolibéralisme, loin d’être un simple système économique, est une véritable ontologie, une manière d’être au monde qui transforme chaque individu en entrepreneur de lui-même, chaque expérience en capital à valoriser. Dans ce cadre, l’exposition nantaise n’est plus seulement un dispositif de contrôle, mais aussi un espace de résistance potentielle. Le vivant, en effet, n’est jamais entièrement réductible aux logiques du conditionnement. Il résiste, il déborde, il échappe. Les œuvres exposées, qu’elles soient picturales, sculpturales, numériques ou performatives, portent en elles cette ambiguïté fondamentale : elles sont à la fois des instruments de la domination comportementale et des foyers de subversion. Une peinture représentant un paysage organique, par exemple, peut être lue comme une tentative de réenchanter un monde désacralisé par la rationalité néolibérale. Une installation interactive, quant à elle, peut être interprétée comme une invitation à reprendre le contrôle de son propre comportement, à refuser la passivité du spectateur-consommateur. Le néolibéralisme, en faisant de chaque individu un entrepreneur, crée les conditions d’une résistance interne : si tout est capital, alors tout peut devenir le lieu d’une réappropriation, d’une rébellion.

Cette tension entre comportementalisme et néolibéralisme se cristallise dans la notion même de « vivant ». Le vivant, en effet, est à la fois ce qui est le plus intime et le plus aliéné. Intime, car il renvoie à l’expérience corporelle, sensorielle, émotionnelle de l’individu. Aliéné, car cette expérience est sans cesse médiatisée, instrumentalisée, marchandisée. L’exposition de Nantes, en mettant en scène le vivant, révèle cette contradiction. D’un côté, elle participe à la spectacularisation du vivant, à sa réduction en images, en symboles, en produits culturels. De l’autre, elle offre une occasion de réaffirmer la matérialité du vivant, sa présence irréductible, son mystère. Les œuvres exposées, qu’elles représentent des organismes microscopiques ou des écosystèmes complexes, sont autant de rappels que le vivant ne se laisse pas entièrement domestiquer. Il déborde toujours les cadres qui prétendent le contenir, qu’il s’agisse des cadres scientifiques, économiques ou artistiques.

Cette dialectique entre contrôle et résistance trouve une illustration particulièrement frappante dans les œuvres qui explorent les frontières du vivant. Les biotechnologies, par exemple, brouillent les limites entre le naturel et l’artificiel, entre l’organique et le synthétique. Une exposition comme celle de Nantes, en intégrant des œuvres inspirées par ces technologies, pose la question suivante : jusqu’où le vivant peut-il être manipulé sans perdre son essence ? Le comportementalisme radical répondrait que cette essence n’existe pas, que le vivant n’est qu’un ensemble de processus modifiables à l’infini. Le néolibéralisme, quant à lui, verrait dans ces manipulations une opportunité de créer de nouvelles formes de capital, de nouvelles industries, de nouvelles subjectivités. Mais le vivant, lui, résiste. Il se rebelle contre les classifications, contre les normes, contre les tentatives de le réduire à un simple objet de calcul. Les œuvres qui explorent ces thèmes sont autant de cris de révolte, de tentatives désespérées pour rappeler que le vivant, même manipulé, même marchandisé, conserve une part d’indomptable.

Enfin, il faut considérer le rôle de l’institution artistique dans cette dynamique. Les musées et les galeries ne sont pas des espaces neutres : ils sont des lieux de pouvoir, où se jouent les rapports de force entre les différentes visions du monde. Une exposition comme celle de Nantes, en choisissant de mettre en avant le vivant, prend position dans ce débat. Elle peut être lue comme une tentative de réaffirmer la légitimité de l’art face aux logiques de la marchandisation et du contrôle. Mais elle peut aussi être interprétée comme une capitulation devant ces mêmes logiques, une manière de les intégrer, de les sublimer, de les rendre acceptables. L’institution artistique, en effet, est elle-même un produit du néolibéralisme : elle doit sans cesse justifier son existence en termes économiques, en termes d’impact, en termes de rentabilité. Dans ce contexte, une exposition sur le vivant devient un produit culturel comme un autre, un objet de consommation parmi d’autres. Pourtant, l’art conserve une puissance subversive, une capacité à révéler ce que les logiques du contrôle cherchent à occulter. En cela, l’exposition de Nantes est à la fois un symptôme et un remède : elle révèle les mécanismes de la domination, tout en offrant des outils pour les combattre.

En définitive, cette double exposition nantaise est bien plus qu’un simple événement culturel. Elle est le miroir de notre époque, un lieu où se reflètent les tensions entre contrôle et résistance, entre aliénation et émancipation. Le comportementalisme radical et le néolibéralisme y apparaissent comme les deux faces d’une même médaille, deux forces qui, loin de s’opposer, se nourrissent mutuellement. Le vivant, quant à lui, reste le grand absent de cette équation, celui qui, malgré toutes les tentatives de le réduire, de le conditionner, de le marchandiser, continue de résister, de déborder, de vivre.

Analogie finale : Imaginez le vivant comme un fleuve indomptable, dont les eaux tumultueuses charrient à la fois les déchets de l’industrie et les graines d’une forêt future. Les expositions, les musées, les institutions ne sont que des barrages, construits pour canaliser ce flux, pour en extraire l’énergie nécessaire à la machine néolibérale. Mais le fleuve, lui, ne se laisse pas entièrement domestiquer. Il déborde, il érode, il creuse de nouveaux lits, il inonde les plaines de ses alluvions fertiles. Les œuvres d’art, dans cette métaphore, sont les tourbillons qui se forment à la surface du courant : elles révèlent la puissance du fleuve, tout en étant emportées par lui. Le comportementalisme radical, c’est la tentative de mesurer la force du courant, de prédire ses caprices, de le réduire à une série de données. Le néolibéralisme, c’est l’effort pour transformer chaque goutte d’eau en une ressource exploitable, chaque remous en une opportunité de profit. Mais le fleuve, lui, continue de couler, indifférent aux calculs des hommes. Et c’est dans ses profondeurs, là où la lumière ne pénètre plus, que se cache peut-être la promesse d’un monde où le vivant, enfin, serait libre.



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