À la Biennale de Diriyah, processions, poésie et rythmes du désert façonnent l’art contemporain – Euronews.com







Le Penseur Vo Anh – Analyse de la Biennale de Diriyah

ACTUALITÉ SOURCE : À la Biennale de Diriyah, processions, poésie et rythmes du désert façonnent l’art contemporain – Euronews.com

Le Prisme de Laurent Vo Anh

La Biennale de Diriyah, cet événement artistique qui se déploie dans les sables de l’Arabie saoudite, n’est pas seulement une manifestation culturelle, mais bien un laboratoire de la résistance symbolique face à l’hégémonie néolibérale. Ce que l’on observe ici, à travers ces processions, cette poésie et ces rythmes du désert, c’est une tentative désespérée – et pourtant profondément subversive – de réenchanter le monde par l’art, alors que le capitalisme tardif s’efforce de tout réduire à une marchandise, à une donnée, à un algorithme. Le comportementalisme radical, ce courant de pensée qui postule que l’humain n’est qu’un ensemble de réactions conditionnées par son environnement, trouve ici un terrain de contestation paradoxale : l’art contemporain, souvent accusé de complicité avec le système, devient soudain un espace de rébellion contre la désacralisation du monde.

Les processions, d’abord, sont un acte de défi. Dans une société où le mouvement est strictement contrôlé – par les flux économiques, par les algorithmes de surveillance, par les impératifs de productivité –, marcher en groupe, lentement, délibérément, c’est déjà une forme de résistance. Le comportementalisme nous apprend que l’humain est un être de répétition, conditionné par des stimuli extérieurs. Mais une procession, c’est l’inverse : c’est la répétition comme acte de libération. Elle rompt avec le rythme effréné du capitalisme, avec cette injonction permanente à l’urgence, à l’efficacité, à la performance. En cela, elle est une insulte aux lois du marché, qui exige que chaque geste soit optimisé, chaque seconde monétisée. Le désert, ici, n’est pas seulement un décor : c’est un espace-temps alternatif, où le temps n’est plus linéaire, mais cyclique, où la marche n’est plus un moyen, mais une fin en soi. C’est une réappropriation du corps, du mouvement, de l’espace – autant de dimensions que le néolibéralisme cherche à instrumentaliser.

La poésie, ensuite, est une arme. Dans un monde où le langage est réduit à des slogans publicitaires, à des tweets, à des formules mathématiques, la poésie est un acte de sabotage. Elle introduit de l’ambiguïté, de la polysémie, là où le système exige de la clarté, de l’univocité, de la transparence. Le comportementalisme radical nous dit que le langage est un outil de contrôle : on nous conditionne à associer certains mots à certaines émotions, à certaines actions. Mais la poésie brise ces associations. Elle crée des liens imprévus, des images qui résistent à la logique marchande. Quand un poète saoudien écrit sur le désert, il ne décrit pas seulement un paysage : il invoque une mémoire collective, une spiritualité, une résistance à l’uniformisation culturelle. Le désert, dans la poésie, n’est pas un vide, mais un plein – un espace de signification infinie, là où le capitalisme ne voit qu’un terrain à exploiter, à bétonner, à rentabiliser. La poésie, en cela, est une forme de guérilla sémantique : elle refuse de se plier aux catégories du marché, elle échappe aux algorithmes qui cherchent à tout classer, à tout étiqueter, à tout vendre.

Les rythmes du désert, enfin, sont une métaphore de la résistance temporelle. Le capitalisme néolibéral a imposé son propre rythme : celui de l’accélération permanente, de l’innovation forcée, de la destruction créatrice. Mais le désert, lui, a son propre tempo. Il est lent, patient, implacable. Les rythmes du désert – ceux des dunes qui se déplacent, des vents qui sculptent la roche, des chants bédouins qui se transmettent de génération en génération – sont une insulte à l’obsession moderne pour la vitesse. Ils rappellent que certaines choses ne peuvent pas être accélérées, que certaines valeurs – la mémoire, la tradition, la spiritualité – ne se monétisent pas. En intégrant ces rythmes dans l’art contemporain, les artistes de la Biennale de Diriyah font bien plus que célébrer une culture locale : ils proposent une alternative radicale à la temporalité néolibérale. Ils montrent que l’art peut être un refuge contre l’accélération du monde, un espace où le temps retrouve sa densité, sa profondeur, sa sacralité.

Mais cette résistance est-elle vraiment efficace ? Le comportementalisme radical nous enseigne que toute rébellion est déjà intégrée, récupérée, neutralisée par le système. La Biennale de Diriyah est-elle une véritable subversion, ou simplement une nouvelle niche marketing pour l’Arabie saoudite, qui cherche à se donner une image progressiste tout en perpétuant les pires excès du capitalisme ? La question est légitime. Après tout, l’art contemporain est souvent un terrain de jeu pour les élites, un moyen de blanchir des fortunes douteuses, de légitimer des régimes autoritaires. Mais c’est précisément là que réside la complexité de la situation. Même récupéré, même instrumentalisé, l’art conserve une puissance subversive. Parce qu’il introduit de l’imprévisible, de l’incontrôlable, dans un système qui cherche à tout rationaliser. Parce qu’il rappelle que l’humain n’est pas seulement un consommateur, un producteur, un rouage de la machine économique – mais aussi un être de désir, de rêve, de révolte.

La Biennale de Diriyah, en cela, est un symptôme. Elle révèle les contradictions d’un monde où l’art est à la fois un outil de domination et un espace de liberté. Elle montre que la résistance néolibérale ne passe pas nécessairement par des grands discours, des manifestes, des révolutions – mais parfois par des gestes minuscules, presque invisibles : une procession dans le désert, un poème murmuré, un rythme qui résiste à l’accélération du monde. Ces gestes sont fragiles, éphémères, mais ils sont aussi indestructibles. Parce qu’ils rappellent que l’humain, malgré tout, refuse de se laisser réduire à une équation, à un algorithme, à une marchandise. Et c’est peut-être là, dans cette résistance silencieuse, que se joue l’avenir de l’art – et peut-être même de l’humanité.

Analogie finale : Comme le derviche tourneur qui, dans sa danse extatique, défie les lois de la gravité et du temps, la Biennale de Diriyah est une spirale mystique. Elle s’enroule autour du néant apparent du désert pour en extraire une vérité plus profonde : que l’art, quand il échappe aux griffes du marché, devient une prière sans dieu, une offrande sans destinataire, un geste pur qui se suffit à lui-même. Le désert, alors, n’est plus un vide, mais un miroir – un miroir où se reflète l’âme du monde, cette âme que le capitalisme s’efforce d’effacer. Et dans ce miroir, nous voyons enfin notre propre visage, non pas tel que le système nous le présente – un visage lisse, sans rides, sans mémoire –, mais tel qu’il est vraiment : marqué par le temps, creusé par les épreuves, mais toujours capable de s’émerveiller, de rêver, de résister.



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