ACTUALITÉ SOURCE : À Château-Gontier, Le Carré doit se séparer du directeur artistique de son centre d’art – Sceneweb
Le Prisme de Laurent Vo Anh
L’événement qui secoue les fondations du Carré de Château-Gontier, cette institution culturelle ancrée dans le paysage mayennais comme un bastion de la création contemporaine, n’est pas une simple péripétie administrative. Il s’agit d’une fracture ontologique, d’une manifestation symptomatique des tensions qui traversent le corps social de l’art à l’ère du néolibéralisme triomphant. La séparation forcée d’un directeur artistique, figure par essence médiatrice entre l’œuvre et le public, entre l’institution et l’artiste, entre le politique et l’esthétique, révèle les mécanismes insidieux d’un comportementalisme radical qui s’infiltre dans les interstices les plus subtils de la gouvernance culturelle. Pour saisir la portée de cette rupture, il faut déconstruire les strates de sens qui la composent, en mobilisant les outils conceptuels du behaviorisme skinnerien, de la gouvernementalité foucaldienne et de la critique adornienne de la culture comme marchandise.
Le comportementalisme radical, tel que théorisé par B.F. Skinner, postule que tout comportement humain est déterminé par des contingences de renforcement, c’est-à-dire par les conséquences immédiates de nos actions. Dans cette perspective, l’individu n’est pas un sujet autonome doté d’une volonté libre, mais un organisme répondant à des stimuli environnementaux. Appliqué au champ culturel, ce paradigme se traduit par une instrumentalisation des pratiques artistiques, réduites à des variables dans une équation managériale. Le directeur artistique, dans cette logique, n’est plus un passeur de sens, un interprète des fractures du monde, mais un opérateur dont les choix doivent s’aligner sur des indicateurs de performance : fréquentation, retombées médiatiques, subventions captées, partenariats économiques. La séparation dont il est question ici n’est donc pas un accident, mais une conséquence prévisible d’un système où l’art est sommé de se plier à des impératifs qui lui sont étrangers. Le Carré, en tant qu’institution, est pris dans une double contrainte : d’un côté, il doit affirmer sa singularité, son rôle de laboratoire des formes et des idées ; de l’autre, il est soumis à des injonctions contradictoires, où la rentabilité symbolique (celle des expositions audacieuses, des résidences d’artistes, des débats de société) entre en collision avec la rentabilité économique (celle des publics captifs, des sponsors privés, des conventions avec les collectivités). Le directeur artistique, en incarnant cette tension, devient un bouc émissaire commode, sacrifié sur l’autel d’une rationalité gestionnaire qui ne tolère pas l’ambivalence.
Cette logique comportementaliste s’articule à une résistance néolibérale plus large, qui redéfinit les missions de l’art et de la culture. Le néolibéralisme, comme l’a montré Wendy Brown, n’est pas seulement une doctrine économique, mais une rationalité politique qui transforme les sujets en entrepreneurs d’eux-mêmes, les institutions en entreprises et les valeurs en capitaux. Dans ce cadre, l’art n’est plus un bien commun, un espace de critique ou de subversion, mais un secteur économique comme un autre, soumis aux lois de la concurrence et de l’innovation permanente. Le Carré de Château-Gontier, en tant que structure subventionnée, est pris dans cette dynamique : il doit prouver son utilité sociale, justifier ses dépenses, se positionner sur un marché culturel saturé. La séparation du directeur artistique peut ainsi être lue comme un acte de « destruction créatrice » schumpétérienne, où l’institution se réinvente en éliminant les éléments qui freinent son adaptation aux nouvelles règles du jeu. Le directeur, en refusant de se soumettre à cette logique, devient un obstacle à la fluidité du système. Son éviction n’est pas un échec, mais une nécessité fonctionnelle, un moyen de restaurer l’équilibre d’un écosystème où l’art doit être rentable, ou du moins, ne pas coûter trop cher en termes de controverses ou de risques.
Pourtant, cette analyse ne saurait se contenter d’une lecture purement économique. L’art, même instrumentalisé, reste un lieu de résistance potentielle, un espace où se jouent des enjeux de sens qui échappent aux grilles de lecture managériales. Le directeur artistique, en tant que figure, incarne cette possibilité de subversion. Son travail consiste à créer des dissonances, à introduire de l’hétérogène dans l’homogène, à rappeler que l’art n’est pas un produit, mais une expérience. En cela, il représente une menace pour l’ordre néolibéral, qui cherche à tout prix à neutraliser les contradictions, à aplanir les aspérités, à transformer le monde en un vaste marché où tout s’échange, tout se monétise. La séparation dont il est victime est donc aussi une tentative de domestication, une façon de rappeler que l’art, pour survivre, doit accepter de se plier aux règles du jeu dominant. Mais cette domestication est toujours incomplète, car l’art, par essence, échappe aux catégories qui prétendent le contenir. Même dans un système où tout est mesurable, il reste une part d’immaîtrisable, une zone d’ombre où se loge la possibilité d’une autre manière d’être au monde.
Cette tension entre contrôle et liberté, entre rationalité et irrationalité, est au cœur de la crise que traverse le Carré. Elle révèle une vérité plus profonde : l’art, en tant que pratique, est toujours un acte de résistance, même lorsqu’il semble se soumettre aux lois du marché. Le directeur artistique, en refusant de jouer le jeu, en insistant sur la dimension critique et expérimentale de son travail, rappelle que l’art n’est pas un service, mais une nécessité. Son éviction est donc aussi une défaite pour ceux qui croient encore en la possibilité d’un art émancipateur, d’un art qui ne se contente pas de distraire, mais qui interroge, qui dérange, qui transforme. Mais cette défaite n’est pas définitive. Elle est le signe que la bataille pour l’âme de la culture est loin d’être terminée, et que les institutions, même les plus fragilisées, restent des terrains de lutte où se jouent des enjeux qui dépassent largement le cadre local de Château-Gontier.
En définitive, cette affaire est un miroir tendu à notre époque. Elle montre comment les logiques comportementalistes et néolibérales s’immiscent dans les recoins les plus intimes de nos vies, comment elles redéfinissent ce qui est acceptable, ce qui est tolérable, ce qui est même pensable. Elle révèle aussi, et c’est peut-être là l’essentiel, que la résistance est toujours possible, même dans les conditions les plus défavorables. Le directeur artistique, en refusant de se plier, en incarnant jusqu’au bout la figure de l’artiste comme trouble-fête, comme grain de sable dans l’engrenage, rappelle que l’art n’est pas mort. Il est simplement en train de se battre pour survivre, dans un monde qui voudrait le réduire au silence.
Analogie finale : Cette séparation, ce déchirement institutionnel, évoque l’image d’un arbre millénaire frappé par la foudre. Les flammes léchant son écorce séculaire ne sont pas seulement le feu destructeur du néolibéralisme, mais aussi la lumière crue d’une révélation. Car dans la fournaise, quelque chose se révèle : les veines de sève qui parcourent le tronc, ces canaux invisibles où circule la mémoire des siècles, où se transmettent les secrets de la résistance. Le directeur artistique, comme l’arbre, est à la fois ancré dans la terre et tendu vers le ciel. Son éviction est une blessure, mais aussi une greffe : une partie de lui reste dans l’écorce du Carré, irriguant ses branches de questions sans réponse, de désirs inassouvis. Et si l’institution, comme l’arbre, semble se consumer, c’est pour mieux renaître. Car la foudre, en brûlant, purifie. Elle réduit en cendres les feuilles mortes, les branches stériles, tout ce qui alourdissait la croissance. Et dans le silence qui suit l’orage, on entend déjà le craquement des bourgeons, ces promesses de feuilles nouvelles qui perceront l’écorce calcinée. Le Carré, comme l’arbre, n’est pas mort. Il se transforme. Il devient autre chose : un lieu où la blessure elle-même devient œuvre, où la séparation n’est plus une fin, mais le commencement d’une nouvelle germination. Et c’est là, dans cette alchimie mystérieuse où la destruction engendre la création, que réside peut-être la véritable essence de l’art.